Apprendre du passé – Viral https://wp.unil.ch/viral Les multiples vies du COVID-19 Mon, 04 Oct 2021 15:29:20 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.3.2 L’expert·e exposé·e. // Partie 1. Expériences de scientifiques médiatisé·e·s durant la pandémie de COVID-19 https://wp.unil.ch/viral/lexperte-exposee-partie-1-experiences-de-scientifiques-mediatisees-durant-la-pandemie-de-covid-19/ https://wp.unil.ch/viral/lexperte-exposee-partie-1-experiences-de-scientifiques-mediatisees-durant-la-pandemie-de-covid-19/#respond Tue, 14 Sep 2021 06:00:00 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=1757 Expériences de la pandémie
De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Une enquête de Nuria Medina Santana et Marjolaine Viret

Durant la pandémie de COVID-19, la cote des scientifiques a grimpé en flèche auprès des médias comme du public. Des disciplines parfois méconnues ont été catapultées sur le devant de la scène, au point qu’on discute aujourd’hui « taux de reproduction » ou « croissance exponentielle » comme on évoquait encore il y a peu le temps qu’il va faire. Nous avons rencontré plusieurs de ces scientifiques, expertes et experts qui ont connu les feux des projecteurs durant la pandémie. Quand notre fenêtre Zoom s’ouvre pour mener nos entretiens, on se croirait projetées devant le téléjournal ou la une de l’un de nos quotidiens. Leurs visages nous sont déjà si familiers qu’ils et elles paraissent faire partie de nos vies. Nous les interrogeons sur leur médiatisation, sur leurs rapports avec le politique et la société. Comment ont-ils et elles vécu cette pandémie, eux et elles qui ont passé tant de temps à nous l’expliquer ?

Une vie professionnelle au rythme du virus

Si la pandémie a modifié leur vie sociale autant que la nôtre, leur vie professionnelle a également été monopolisée. Pour Bernard, médecin vaccinologue, c’est dans son rôle même au sein de son institution que le virus l’a accaparé, impactant la totalité de ses activités. Puis il a reçu des responsabilités dans la gestion sanitaire de la crise qui ont parachevé son exposition sur la scène publique.  La sollicitation sur le plan émotionnel pour Daniel, virologue, c’était l’appartenance à la Science Task Force fédérale. Il nous décrit les réunions plusieurs fois par semaine, souvent jusqu’à tard le soir – ça draine quand même énormément d’énergie, ça devient un peu obsédant, on dort task force, on dort testing, on dort infection, on…, ou on dort pas, enfin... Manuel, épidémiologiste, a également rejoint la Task Force. Il évoque l’impact du COVID avec un sourire presque fataliste – ça a pris le dessus sur toute ma vie professionnelle plus ou moins, au moins en 2020 ; et certainement dans la première moitié de 2020, complètement, à 100% ; et ensuite dans la seconde moitié de l’année j’ai essayé de garder un peu le contrôle, mais, vous savez, je n’ai pas tout à fait réussi autant que j’aurais voulu. L’air dubitatif, il déclare avoir pris l’engagement envers lui-même que cela n’arriverait pas cette année encore.

D’un autre côté, les virus, les épidémies, la santé publique, c’est leur vie. Daniel nous parle avec enthousiasme de sa recherche en lien avec le COVID, une intuition qu’il a eue, et puis un ou deux autres trucs, parce qu’on est toujours curieux, donc si on a l’impression de pouvoir poser une question importante et d’y répondre de manière intelligente, on a de la peine à se freiner. A défaut, il aurait continué à faire ce qu’il fait. Les projets sur le COVID se sont substitués à d’autres sans que ça change mes semaines de sept jours.

Par moment, l’excitation est palpable. En favorisant les collaborations, en réduisant le temps administratif, la pandémie leur a ouvert de nouvelles portes, a été le prétexte à de nouvelles initiatives. Et puis, les maladies émergentes, c’est un des rares moments pour un scientifique, pendant en tout cas le début de la maladie émergente, de connaître toute la littérature sur le sujet, explique Arnaud, épidémiologiste et spécialiste en santé publique. Il y a un moment où je connaissais absolument, exhaustivement, tous les papiers publiés sur le COVID. Il ajoute, avec une pointe de regret, que par la suite ce n’est évidemment plus possible.

1. Se (re-)présenter en tant qu’expert·e en temps de crise

Rester vraiment droit dans les lignes – Caroline

Comment se glisse-t-on dans la peau d’une experte ? Caroline, médecin, est la seule femme à nous avoir répondu. Elle a été impliquée très tôt dans la gestion de la pandémie au sein d’une institution de santé. Dès les premières minutes, on sent qu’elle ne doit pas se laisser facilement emmener hors de son terrain. Interrogée sur le champ de son expertise, elle s’anime – Ah attention ! Elle reste dans le strict cadre des responsabilités de sa fonction. Au-delà, même si elle connaît bien un domaine, – je le dis clairement aux journalistes, […] ou aux gens qui me questionnent : « ça, c’est pas mon domaine d’expertise, voyez avec les experts dans le domaine »

Nous lui faisons remarquer que tout le monde ne semble pas placer le curseur au même endroit. C’est clair, on le voit bien, les sollicitations des scientifiques dans les médias, des médecins et autres scientifiques, c’est qu’on a l’impression qu’ils sont experts dans beaucoup de domaines et moi je suis assez…. – ses mains dessinent deux lignes en entonnoir. Selon elle, il faut aussi être capable de ne pas répondre, y compris dans son propre intérêt. Les deux ou trois interviews que j’ai vues, dès que les gens sortent un petit peu de leurs compétences et de leur ligne, c’est là où les journalistes les taclent. Donc rester vraiment droit dans les lignes. Dire, « non, ça c’est pas à moi qu’il faut poser cette question, c’est à quelqu’un d’autre ». Même s’il faut pour cela être modeste, avoir une forme de courage aussi. C’est peut-être difficile à dire pour des experts: « je ne suis pas expert dans le domaine, tant pis ».

D’autres, comme Arnaud, s’appuient davantage sur leur formation, sur l’expérience acquise au cours de leur carrière. En tout cas, à l’entendre, être expert·e, ça se travaille. Arnaud tire systématiquement des leçons de ses interventions. Il se prépare beaucoup sur les sujets dont il est invité à parler, pour être à jour. Daniel s’aide de ses vies antérieures de praticien – ça me donne une vision assez holistique de ce qui se passe, ça veut pas dire que je connais tout sur tout, mais disons je ne suis pas pris au dépourvu parce que tout à coup c’est dans le chapitre où je ne connais rien du tout.

Face aux collègues c’est beaucoup plus compliqué, parce qu’ils sont tous experts – Caroline

Caroline s’est peu exprimée directement dans les médias, mais surtout face à des soignant·e·s. La tâche n’en était pas plus aisée. Face aux collègues c’est beaucoup plus compliqué, parce qu’ils sont tous experts. Un orthopédiste est expert en COVID, j’entends, d’accord, il a lu des choses, et du coup ce qu’il a lu, ok, il s’est fait une opinion, et puis c’est une opinion d’expert. Sous l’ironie, une note d’agacement : si 70% des collègues comprenaient bien qu’on communiquait au mieux les connaissances du moment, on en avait 30% qui étaient des experts, donc qui savaient mieux que nous. Elle juge plus facile de répondre au public en général, dans le sens où on a quand même un statut, de dire « ok je suis expert dans le domaine, donc voilà, c’est vrai qu’il y a des incertitudes… ».

Pour Bernard, les divergences publiques entre expert·e·s engendrent un malaise. Elles absorbent une énergie qu’on pourrait utiliser à d’autres fins. Selon lui, le COVID a été un révélateur de caractères. Le comportement des collègues, plus que celui du public, le touche énormément. Ces critiques se font selon lui au détriment du public, qui ne sait plus en qui croire, mais sont aussi délétères pour les scientifiques en général. Daniel refuse d’ailleurs de s’exprimer lorsque tout dialogue devient illusoire – j’ai évité soigneusement ce genre de débat contradictoire avec des gens qui, manifestement, étaient selon moi à côté de la plaque. Inversement, Arnaud voit la diversification de l’expertise comme une opportunité – il y a une forme de préemption du débat, non démocratique, par les experts ; les médias ont un rôle, aussi, à jouer là-dedans, parce qu’ils donnent la parole à d’autres types d’expertise. C’est également ce qui lui semble enrichissant dans les réseaux sociaux – ça participe à l’acquisition de son expertise. Le côté citoyen-expert, c’est-à-dire finalement l’expertise venant de gens qui ne sont pas justement rompus aux maladies émergentes, virales, qui n’ont pas toujours la connaissance scientifique mais qui ont leur bon sens, qui ont leur avis, qui ont leur opinion

Communiquer l’incertitude c’est extrêmement important – Daniel

L’expertise en tant que messagère de l’incertitude revient régulièrement dans la discussion. Daniel le relève spontanément au détour d’une question sur sa mission – si on arrive à expliquer et puis, et je crois aussi, à finalement pas avoir l’air de tout savoir, mais communiquer au public, à la communauté, le doute – plus que le doute – l’incertitude, c’est extrêmement important. Pour lui, l’apport des scientifiques à une réflexion collective peut justement être dans la mise en lumière de l’ignorance. Soulever des questions autant qu’apporter des réponses, en disant « ben tiens, ça on sait pas ; ceux qui vous disent qu’on sait, non, pas vrai, on sait pas ». Pour Arnaud, l’avantage de dire « je ne sais pas », c’est que ça vous protège aussi. Il a appris par le passé à donner le moins de prise possible à la critique – je me suis refusé pendant toute cette pandémie à faire des prévisions de ce genre ; même si ce sont des prévisions de type scénario – on dit « pourrait » et cetera… ; je pense que les médias, et le public d’ailleurs, retiennent ces chiffres comme des prévisions, et qui s’avèrent erronées par ailleurs. Difficile en effet de relayer ces subtilités hors du champ scientifique. Manuel est lucide : on a beau dire « Je ne peux pas prédire l’avenir ; personne ne peut prédire l’avenir », […] les médias n’en ont rien à faire de ces clarifications. Même s’il a toujours essayé d’être clair sur le fait qu’il n’y avait pas de « baguette magique » il regrette que quoi qu’on fasse, on était tout de suite critiqué parce que les attentes étaient démesurées vous avez raison 95% du temps, personne n’en a rien à faire ; vous avez tort une seule fois, et ça vous définit. Sans se décourager, il tente de former ses étudiant·e·s à faire des « anticorps mentaux », à ne pas prendre ces jugements personnellement : il n’y a pas moyen dans ce monde d’avoir un impact sans générer de la critique, c’est le signal le plus fort que vous êtes entendus.

2. Jouer avec les médias

C’est un marathon ! – Arnaud

Il y a bien sûr clairement un avant et un après, juge Arnaud. Les sollicitations par le passé étaient généralement concentrées dans le temps – la grande différence avec cette pandémie c’est qu’on est passé du sprint au marathon, c’est un marathon ! Et pour nous, les experts exposés un peu médiatiquement, c’est une longue course. Il n’a pas connu depuis longtemps une seule journée sans qu’il ne soit sollicité par différents médias. Pour l’épidémiologiste Manuel, le contraste avec ses expériences passées est encore plus frappant : les scientifiques se font approcher par les médias surtout s’il y a quelque chose qui relie l’aspect scientifique au débat politique ; en dehors de ça, tu peux recevoir une demande occasionnelle si tu publies un papier, mais c’est une fois, c’est une fois par an, deux fois par an ; […] là par contre c’était juste sans arrêt, je veux dire, si j’avais voulu j’aurais pu donner 30 interviews par jour. Ce qui est ridicule, hein, parce qu’ils avaient tous les mêmes questions. Bernard n’a lui non plus pas échappé à l’attention des médias, recevant parfois jusqu’à plusieurs téléphones par jour selon l’actualité.

Mais qu’est-ce qu’il m’a fait dire ? – Daniel

La relation avec les médias suppose un apprentissage. On se rode à l’exercice : ce qui vous sert beaucoup, c’est d’avoir beaucoup pratiqué, nous dit Arnaud. Bernard avoue certaines interactions difficiles avec les journalistes, des interventions où il a laissé paraître un agacement, mais qu’il préfère malgré tout à la langue de bois qu’on peut parfois entendre dans les médias. Daniel lui aussi se souvient – y a des fois où on se dit « merde, j’aurais dû dire ça », ou « merde, j’aurais pas dû dire ça », « mais qu’est-ce qu’il m’a fait dire ? » ; […] c’était un peu plus au début ; […] je pense que je suis devenu de plus en plus à l’aise par rapport à ces trucs ; et puis on finit par expliquer souvent un peu la même chose.

La majorité de nos expert·e·s exposé·e·s considèrent l’exercice médiatique comme partie du métier de scientifique. Moi j’éprouve pratiquement pas d’émotion vis-à-vis des médias, concède Arnaud, qui dit ne pas pouvoir donner de conseils sur le trac. En revanche, il recommande à ses collègues : Mobilisez toujours votre expertise, vous êtes là parce que vous êtes un scientifique et qu’on fait appel à vos compétences. Daniel perçoit son rôle dans les médias surtout comme unspin-off de ma présence au sein de la Task Force. Il ne cache pas y voir pourtant un côté ludique – avec le temps je suis devenu de plus en plus amusé par la perspective que le journaliste allait essayer de m’entrainer dans une direction dans laquelle j’avais pas forcément envie d’aller. L’immédiateté du direct peut même devenir une opportunité, car finalement, au début on est un peu impressionné – « je suis à la radio », « je suis à la télévision » – puis après, on peut dire ce qu’on a envie de dire, qu’il ou elle le veuille ou pas. Finalement ils sont autant à l’antenne que nous, ils ne peuvent pas dire ‘nanannann’. Une fois que vous avez démarré, the stage is yours.

Le plus clair, correct et compréhensible possible – Caroline

A l’écrit, le souci principal de nos expert·e·s médiatisé·e·s est que le propos ne soit pas faussé. Caroline aime recevoir les questions à l’avance – je vais aborder les réponses en fonction du message que je vais donner, toujours. Dans une optique d’information, le message, c’est le plus clair, correct et compréhensible possible. Arnaud nous répète ses conseils à des collègues effrayés de ne pas être assez « scientifiques » : « Utilisez les termes les plus clairs toujours, […] mais sachez aussi être un peu superficiel ; et ne dites jamais rien de faux, même pour simplifier, mais dites des choses qui sont le plus simples possible » ; c’est ça, je pense, cette traduction, qui est toujours l’exercice le plus difficile. Daniel résume : souvent, quelque chose de très simple frappe l’esprit, mais de manière juste ; finalement fait comprendre.

Les médias vous prennent du temps. Parce que la relecture est attentive et c’est extrêmement rare, ça arrive mais c’est rare, que je ne fasse pas de commentaires, explique Arnaud. Et ce n’est pas une garantie : il dit avoir parfois été déçu par l’indigence d’une transcription, comme il a d’ailleurs pu avoir de magnifiques interviews. Daniel dénonce quant à lui des propos placés hors contexte, cet entrefilet inséré dans un quotidien entre deux citations soigneusement relues, qui donnait l’impression que c’était moi qui l’avais dit et qui disait exactement le contraire de ce que j’avais envie de dire, le mettant en bisbille avec les autorités.

Éviter les combats de coqs – Arnaud

Pour Manuel, certains médias sont prompts à verser dans la polémique, surtout là où la diversité des points de vue est grande comme en Suisse alémanique – les journaux de « boulevard », tout ce qui leur importe c’est le conflit. Et ils sont juste à la recherche d’une citation, ou d’une bagarre, pour pouvoir vous afficher. Certains médias ont tendance à sacrifier la nuance au profit de l’adversité : Ils veulent leur histoire de héros. Ou de ratés. Et idéalement les deux, l’un contre l’autre. C’est ça qui leur donne des clics. Arnaud a lui aussi le mauvais souvenir de médias qui créent des combats de coq. Dans ces situations le débat n’était pas plaisant […] ; parce qu’ils nous mettaient en situation de polémique ; je pense que c’était un peu orchestré : on était manipulé l’un et l’autre malgré nous par les médias qui voulaient que les deux coqs s’affrontent ; et je pense que ce n’est pas une bonne image ni des spécialistes qui s’affrontent devant les médias, ni des médias eux-mêmes. – Ces situations on me les a proposées plusieurs fois, mais je les ai évitées, parce que ça ne sert à rien, approuve Daniel, – si on est en face de quelqu’un qui de toute façon, n’est pas là pour débattre mais juste dire sa vérité, et puis en plus, d’une manière… c’est finalement offrir un podium à quelqu’un qui ne devrait pas se le voir offrir.

3. Expliquer, convaincre, rassurer

Le besoin d’information crevait le plafond – Manuel

Manuel tient à l’idée de s’engager et expliquer des choses, surtout au début, ajoute-t-il, au moment où le besoin d’information crevait le plafond. Il raconte comment la télévision a pu l’appeler trois fois dans la même semaine – je me suis dit, « ok je prends ce rôle » : je serai heureux d’expliquer les choses au public en terme laïcs. Mais comment explique-t-on des notions parfois complexes ? Pour Daniel, je me dis : « comment j’aimerais qu’on m’explique à moi ? ». Il dit l’importance de parler aux gens de ce qui les concerne, de ce qui les touche personnellement. Arnaud s’imagine parler à des médecins de famille – ce sont des praticiens qui ont laissé derrière eux leur bagage scientifique […]; ils s’en fichent du codon-E480 ; ils veulent, eux, savoir si le médicament, ils peuvent le donner à leur patient et quels conseils ils peuvent donner à leurs patients. Caroline nous donne son mode d’emploi : ne pas s’appuyer sur sa seule autorité ou son opinion personnelle – à chaque fois, il faut donner les faits ; qu’ils comprennent aussi sur quoi on se base pour faire nos recommandations

Quelque chose qui touche les gens au plus profond d’eux-mêmes – Daniel

Bernard acceptait parfois des interventions uniquement pour ne pas laisser l’antenne à quelqu’un de plus alarmiste, pour plutôt calmer la population avec des arguments rassurants, des connaissances. Daniel insiste – c’est de la communication sur quelque chose qui touche les gens au plus profond d’eux-mêmes. Il considère que ça peut être une contribution louable : je me dis que si j’arrive à communiquer correctement, et si ça rassure les gens, si ça leur fait comprendre des choses qu’ils ont de la peine à comprendre… Arnaud résume : on a un rôle de traduction, on a un rôle de formation.

Est-ce que leur expertise les différencie du citoyen lambda dans leur rapport au virus ? Comment dire cela sans paraître arrogant, commente Manuel, en tant que scientifiques, nous avons une vue légèrement plus réaliste de ce qu’est ce virus et de ce qu’il n’est pas. Il est selon lui plus facile d’évaluer les risques, de décider – ok je vais faire ça, je ne vais pas faire ça. Sans cette base, vous pouvez aller dans des directions multiples, vous pouvez dire que c’est du non-sens, qu’une infection naturelle vous renforce, ou au contraire on a des gens qui ont peur de sortir. Pour Arnaud également, la connaissance scientifique du virus permet davantage de discernement sur l’importance relative des risques, par exemple entre aérosols et contamination par les surfaces : Dans mon immeuble il y a des personnes qui appuient sur le bouton de l’ascenseur avec leur bout de clé ou avec un stylo, parce qu’ils ont peur ; moi j’appuie deux fois parce que je veux qu’il parte plus vite. Il va y avoir ces petites différences qui sont plus de l’ordre de la perception du risque. Il y aurait même une pédagogie dans ce type de geste ordinaire, l’expert·e qui sait devenant modèle à suivre – c’est alors plus facile pour les gens de s’identifier, concède Manuel, on dit « ne regardez pas ce que quelqu’un dit, mais ce qu’il fait ». L’exposition invite toutefois à une certaine prudence : lors de la controverse à propos de l’ouverture des stations de ski, je ne suis pas allé skier, explique Manuel, pas parce que je pensais que skier était un risque, je me disais si tout à coup il y une photo de moi skiant sans masque ce sera en première page ; avec des conséquences difficilement prévisibles. Mais être exposé·e peut nourrir aussi l’estime de soi, et celle des autres à son égard – peut-être que je me fais des illusions, mais je dirais que le gros de la population n’a probablement pas détesté voir certains scientifiques lui expliquer les choses, nous dit Daniel, j’ai l’impression que la perception est assez « sympathisante ».

Pour aller plus loin // L’expert·e exposé·e. // Partie 2. L’expert·e face à la société

De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Un projet accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre.

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Militantisme et Covid-19 : la lutte continue https://wp.unil.ch/viral/militantisme-et-covid-19-la-lutte-continue/ https://wp.unil.ch/viral/militantisme-et-covid-19-la-lutte-continue/#respond Tue, 07 Sep 2021 08:48:28 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=1751 Expériences de la pandémie
De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Une enquête de Nadège Pio et Antonin Wyss

Disons-le d’emblée : nous avons un léger penchant militant. Et la pandémie de Covid a incontestablement affecté notre capacité à soutenir des mouvements sociaux. Si nous avons cherché à comprendre le vécu des militant·e·s pendant cette période, c’est parce que nous ressentons à leur égard une sympathie fondée sur des valeurs communes. La proximité est aussi sociale et générationnelle, puisque les six personnes rencontrées sont de plus ou moins « jeunes adultes », étudiant·e·s ou impliqué·e·s, sans grande surprise, dans des métiers de soutien à l’autre. Écologistes, féministes ou antiracistes, nous avons échangé avec elles et eux sur les raisons et les possibilités de continuer à militer et comment le faire sans pouvoir occuper l’espace public, ni se rencontrer.

L’expérience du militantisme est généralement peu (re)connue. Jugé·e·s parfois trop extrêmes, antidémocratiques, casseurs, fanatiques, et autres qualificatifs négatifs, celles et ceux qui ébranlent l’ordre établi font parfois peur, ne feraient que perdre leur temps. Elles et ils inspirent peu de compassion, d’autant plus lorsque leurs combats sont jugés inutiles. Rendre compte de leurs vécus, c’est aussi les ré-humaniser ; donner de la voix aux personnes qui font entendre celle des dominé·e·s.

Même si c’était juste un stand, en fait c’est une manière d’être présent dans l’espace public – Laura

Avec ou sans pandémie, le militantisme est un travail très concret, vraiment très organisationnel. C’est le quotidien de Laura, qui doit répondre aux mails, faire les convocations, relayer tous les événements ; faire les demandes d’autorisation, les renégocier. C’est aussi celui de Benvindo, dont le collectif bosse sur des projets avec les institutions. Dans celui de Clara, on n’a pas des rôles définis pour chaque personne ; la question c’est plutôt : qu’est-ce que certaines personnes ne font pas ? Elle-même ne parle que très peu aux journalistes. C’est l’inverse de Matthias, qui a un cheval de bataille bien précis : la convergence, la synergie entre les différents groupes et mouvements sociaux. Thomas, lui, préfère rester dans l’ombre : il s’occupe plus volontiers de la logistique, avec ses compétences soit dans l’informatique, soit en psychologie, soit tout simplement pour porter des cartons ! Diane s’occupe de l’art et du matériel– mais ça fait un moment qu’on n’a pas trop refait quoi que ce soit, vu qu’au niveau matériel en ce moment on fait pas grand-chose…

La pandémie a chamboulé la plupart de ces quotidiens. La configuration Covid du militantisme implique pour Benvindo de plus adapter le travail avec les outils technologiques – on doit faire beaucoup de sensibilisation à distance. Un moyen de rester à flot, pour Laura – on a réussi à maintenir une activité au niveau purement organisationnel ; on se réunit par Zoom depuis plus d’une année. Mais des répercussions importantes se font rapidement sentir : Benvindo a dû basculer un atelier en ligne et annuler, dans la foulée, des partenariats conclus avec l’entrepreneuriat local – on avait prévu de promouvoir des restaurateur·ice·s qui comptaient sur un soutien financier et sur cet événement pour se faire connaître, mais ça n’a pas pu se faire. Le collectif de Laura a dû, à la dernière minute, revoir totalement l’organisation pour démultiplier l’événement sur plusieurs endroits ; ça veut dire avoir plusieurs sonos, avoir des personnes partout ; avec en plus des normes sanitaires assez lourdes… ; ç’est hyper compliqué.

Les annulations ou les complications des manifestations, c’était un immense problème dans le collectif de Clara – on a tâché de compenser du mieux qu’on pouvait, en faisant des choses différentes, mais c’est quelque chose qu’on ne peut pas vraiment compenser. Pour Laura, il était important de proposer des alternatives – même si c’était juste un stand, en fait c’est une manière d’être présent dans l’espace public ; il y a plein de personnes qui étaient contentes de nous voir.

On va inventer d’autres formes d’action – Diane

Les adaptations ont impliqué un changement de stratégie plutôt productif pour Clara – il fallait investir des forces dans d’autres secteurs, prendre du temps pour plus réfléchir à la stratégie, faire de la communication écrite de documents ; aussi pour faire des formations à l’interne ; on en a fait énormément le printemps passé. Diane et Thomas ont également réorienté leurs efforts, en créant une cellule de culture régénératrice pour soutenir les militant·e·s. Matthias estime d’ailleurs que le travail qu’il a pu faire en 2020 pour tisser des liens intersectoriels résulte de ces changements de priorité – ces liens qui ont pu être faits dernièrement sont un peu inédits ; à mon avis, la pandémie a participé à ça puisqu’on s’est un peu tous retrouvés dans nos coins.

Au-delà des adaptations, la pandémie a été l’occasion d’inventer d’autres formes d’action. Diane se montre cryptique au moment d’en parler parce que l’événement en question n’a pas encore eu lieu. L’idée générale est d’avoir des militants isolés mais présents simultanément à de multiples endroits. Parce qu’on n’a pas besoin d’être forcément serrés les uns contre les autres pour manifester. Matthias, lui, trouve créatif et original d’avoir organisé un sit-in en forme de damier, avec un écart de 1,5m entre chaque carré.

L’expérience de Benvindo se détache singulièrement de celle des autres militant·e·s. Le Covid n’a pas eu une incidence phénoménale sur son travail – les adaptations qu’on a eu à faire, c’est les adaptations de Monsieur et Madame tout le monde ; l’association a un impact politique, c’est des éléments qui peuvent se faire à distance ; on peut faire des réunions avec des autorités en petit comité ; le combat d’obtenir ces changements au niveau institutionnel, on peut le faire avec ou sans Covid. S’il a effectivement fallu réapprendre à manifester, la ligne directrice du collectif consiste depuis un certain temps à limiter un peu les manifestations, parce qu’il faut pas que ça devienne juste un écran de fumée ; le but c’est d’avoir une précision chirurgicale. Parler de la pandémie apparaissait donc comme secondaire aux yeux de Benvindo pour lequel la priorité était d’expliquer la lutte parce que, vraiment, le Covid ça change juste les façons de procéder ; le seul problème pour moi c’est que je connais pas forcément les gens avec qui je bosse ; c’est ça, le gros manquement.

Il y a un côté socialisation qui est ultra important dans le militantisme, il y a un besoin de faire groupe – Thomas

L’isolement et la solitude pèsent particulièrement fort sur le moral des militant·e·s – pendant la pandémie, t’es seul ; t’as pas ces moments où tu peux aussi débriefer avec les copain·e·s militant·e·s. Pour Laura, comme pour les autres, la socialité constituait un rempart salutaire face aux difficultés liées à son engagement. Thomas exprime d’emblée cette nécessité – il y a un côté socialisation qui est ultra important dans le militantisme, il y a un besoin de faire groupe. Le militantisme est un combat épuisant pour Benvindo aussi – on n’en voit pas la fin ; ça prend beaucoup plus d’énergie que ce qu’on croit. Le collectif de Laura, un mouvement qui était très joyeux, a perdu son effervescence avec la crise, pour devenir un poids hyper lourd à porter. Thomas trouve que les moments de partage, ils fonctionnent pas très bien en ligne. C’est également l’expérience de Laura – on a eu des gros conflits ; j’ai l’impression que par Zoom, ils sont exacerbés ; t’es pas d’accord et tu peux pas essayer de discuter ensemble ; ça fait beaucoup de mal quand-même à l’organisation du collectif en général. Un sentiment partagé par Benvindo qui constate que l’implication a baissé en raison du manque de contacts humains – c’est difficile de fédérer autant qu’on le voudrait.

Diane est l’une de ces personnes qui peinent à s’investir. Elle a rejoint le collectif peu avant que la crise sanitaire ne se déclare – au début c’était une super bonne dynamique ; on avançait bien, on faisait ça autour d’une bière, tranquille, à se marrer. Son élan était porté par les rencontres, un entre-soi détendu qui favorisait sa productivité. Avec la pandémie – j’ai l’impression qu’on n’avance pas ; j’ai aucune motivation ; c’est une catastrophe. Les réunions Zoom avec de multiples anonymes lui sont insupportables ; les caméras et la convivialité sont éteintes. Ces difficultés font écho au vécu de Laura : faire les réunions en vrai, pouvoir discuter un peu avant, après, d’aller boire un verre…, c’est un peu comme un lubrifiant social ; ça rend les relations plus douces. Thomas en fait même un aspect essentiel de l’organisation du collectif : dans les milieux horizontaux, on a besoin d’être ensemble, de se regarder, percevoir comment vont les autres ; on a beaucoup besoin du langage non-verbal pour communiquer.

Le bilan semble assez négatif, donc, jusqu’à ce que nous rencontrions Clara. La pandémie coïncide avec son arrivée dans un collectif et facilite son intégration – je l’ai super bien vécue parce qu’en fait, Zoom, sous pas mal d’aspects, c’est plus inclusif. En tant que nouvelle venue, les moments de flottement autour des réunions sont souvent difficiles à vivre, parce que les membres ont beaucoup plus de complicité ; ça demande un peu de courage d’y aller. Elle apprécie qu’avec Zoom – où les gens sont hyper protocolaires – la prise de parole devient plus égalitaire : chacun est dans son petit carré, chacun voit vraiment tout le monde, chacun est vraiment pareil que les autres ; tandis que dans une réunion en vrai, il y a peut-être des gens qui physiquement vont prendre plus de place. L’expérience de Clara reste entière – le début du coronavirus, ça a coïncidé avec une explosion de ma vie sociale, parce que je voyais des gens toute la journée ; c’est assez paradoxal mais c’était vraiment comme ça. Toutefois, quelle que soit la couleur de l’expérience, le passage à des relations en ligne a généralement été perçu comme un mal nécessaire. Benvindo est lucide – il y a très peu de moyens de contester les décisions des autorités ; rien que la manifestation, on peut pas l’utiliser.

Pousser son mouvement social tout en garantissant la santé des gens, c’est un équilibre assez compliqué à avoir – Benvindo

Les militant·e·s ont affirmé respecter les mesures sanitaires avec une évidence surprenante pour des personnes enclines à la désobéissance civile. Un paradoxe que Diane résout aisément : désobéissance civile, oui, mais il faut que ça ait un but civil ! c’est-à-dire vraiment de protéger les vies et les secourir ; si on fait des foyers à Covid ben… on n’est pas très civil. Ce sont aussi les militant·e·s médecins qui donnent le ton – tous nos docteurs nous ont dit : « S’il-vous-plaît, ne faites pas exploser les hôpitaux ». La situation est moins simple pour Matthias qui se montre critique face à la collaboration avec les autorités, déplorant l’absence d’une discussion ouverte sur le sujet dans le collectif : Ça sert à rien, c’est juste symbolique pour moi ; c’est une manière de montrer notre allégeance à l’ordre établi et d’admettre que si on n’a pas l’autorisation, on va pas faire notre manifestation ; et c’est une manière de se soumettre qui me dérange.

Au fil de nos discussions, nous réalisons ainsi que la désobéissance civile peut prendre plusieurs visages. Pour Benvindo, le changement passe par la collaboration avec les institutions, la recherche du dialogue. Thomas et Diane ne sont pas à l’aise avec les activités illégales, même s’ils soutiennent ce mode d’action, qui est celui privilégié par leur collectif. Clara place également peu d’espoir dans les politiques mais en fait un usage stratégique – ces activités, c’est une manière de mettre notre discours sur la place publique, d’interpeler les gens. Pour Laura, qui a participé à l’organisation de certaines manifestations en 2020, la bonne volonté n’aura pas suffi – on s’est pris des grosses amendes. Malgré toutes les adaptations, certaines actions ont pris une tournure inattendue et incontrôlable ; les organisateur·ice·s ont été accusé·e·s d’enfreindre les normes sanitaires – on a dû prendre un avocat ; on n’a pas du tout l’habitude de se défendre par rapport à des amendes comme ça. C’est du jamais vu pour elle, qui a des années d’expérience militante à son actif. Les débordements ont pourtant été moins importants que par le passé. C’était aussi la première fois que leurs actions attiraient l’attention des autorités cantonales, avec lesquelles il a fallu négocier. Cet aspect du travail militant a toujours été compliqué pour Laura, et la pandémie n’a rien arrangé : Un truc insupportable, c’est qu’on sait pas qui prend les décisions ; normalement, c’est la Ville ; depuis la pandémie, il y a eu tout un moment où ça a été transféré au Canton ; des fois, la Ville dit non mais le Canton dit oui ; des fois, la Ville nous renvoie vers le Canton…

La tension entre collaboration et critique s’amplifie – pousser son mouvement social tout en garantissant la santé des gens, c’est un équilibre assez compliqué à avoir, explique Benvindo. Au-delà des questions de sécurité sanitaire, les accusations pleuvent : Clara dénonce l’hypocrisie des mesures priorisant l’économie, alors qu’elles mettent la vie des gens en danger et que les manifestations – un droit fondamental – sont interdites ; Diane s’insurge contre le soutien étatique aux compagnies d’aviation, symbole de cette aide mal placée ; Thomas fait le parallèle : quand il y a un problème de ce type-là, le gouvernement prend acte et agit rapidement ; on voit qu’il a les moyens de le faire. La crise du coronavirus a ainsi accentué une ambivalence bien connue de Clara – c’est une question de tous les mouvements sociaux radicaux qui aimeraient un profond changement de système : « A quel point on travaille encore avec les autorités ? ».

À part des déclarations symboliques, il n’y a rien de sérieux qui s’est fait ; il n’y a rien qui donne de l’espoir – Clara

Le slogan est désormais bien connu : « Pas de retour à la normale/norme mâle ». Il a concentré l’espoir de Thomas, notamment, que l’expérience amène à la prise de conscience ; que le Covid fasse rendre compte des problèmes de manière très concrète sur la vie des gens. Un espoir douché pour Clara, qui voyait dans la crise sanitaire une occasion peut-être d’argumenter sur certaines choses. Les militant·e·s sont en effet beaucoup à avoir pensé que ça allait vraiment être un tremplin., mais le désenchantement est à la hauteur des attentes. Laura a l’impression qu’il y a beaucoup de blabla – il y a eu les applaudissements mais aucune reconnaissance traduite de manière concrète. Clara abonde dans ce sens : à part des déclarations, il y a rien de sérieux qui s’est fait ; il n’y a rien qui donne de l’espoir.Thomas fait part de sa désillusion face à la dépolitisation de la pandémie par les citoyen·ne·s, qui la voient juste comme une mauvaise passe, une pause dans le luxe de consommer. La conséquence pour Clara est un gros découragement, qui a pu désinvestir des gens, même si elle-même n’a jamais eu le moindre problème avec ça, car elle a toujours été extrêmement pessimiste – je peux pas être déçue, parce que j’ai pas d’espoir ; je profite juste de faire un truc qui fait quand-même sens pour moi ; et je profite vraiment du moment présent. Cette désillusion, Matthias la tourne surtout envers les cercles militants et les élites intellectuelles – je trouve quand même assez regrettable de voir à quel point on fait pas grand-chose de ce qui se passe ; c’est juste inédit dans l’histoire de l’humanité ; enfin, moi je suis assez halluciné. Un sentiment que Thomas ressent envers la population, qu’il souhaite voir adopter une démarche plus politique et plus systémique. Diane le rejoint en évoquant une réflexion en amont – dans quelle société on veut vivre, comment faire une société qui soit résiliente et ressourçante, qui puisse faire face à des crises. Matthias, lui, n’a pas constaté une telle introspection autour de lui – c’est paradoxal ; il y a cette velléité, il y a de plus en plus de gens qui rejoignent ces mouvements, et en même temps il y a une espèce de passivité ; vouloir poser la question pour demain, c’est déjà pas possible ; je trouve que c’est complètement absent et ça me fait complètement flipper ; j’ai l’impression qu’on marche sur la tête et qu’on n’a même plus les deux neurones nécessaires pour se mettre en connexion et se dire dans quel sens est-ce qu’on veut aller ? La passivité inquiète aussi Diane – ma première motivation à rejoindre, enfin à manifester, c’est d’avoir peur ; de ce qui pourrait nous arriver si on continue dans un système comme le nôtre.

Si la pandémie a aggravé l’anxiété que peuvent ressentir les militant·e·s face à l’ampleur de leur tâche, elle a aussi généré de nouvelles craintes, très présentes chez Laura – la lourdeur, elle est administrative, mais elle est aussi au niveau de la peur. Organiser des manifestations dans ces conditions – franchement c’était horrible ; à chaque fois, c’est deux semaines de monstre peur ; je me disais : « Bon, dans un sens, au moins s’ils interdisent, on peut dormir sur nos deux oreilles, sans peur d’avoir été responsables de la contamination ». La crainte des représailles s’est aussi manifestée – on a galéré pour trouver des personnes qui étaient d’accord de figurer sur les autorisations ; ça, c’est un vrai problème maintenant. La peur de Clara se loge ailleurs, dans le décalage qu’elle ressent au quotidien. – comment on s’insère dans cette société ? Je vais devoir trouver un travail ; et ça c’est extrêmement flippant ; il y a la nécessité de survivre quand-même dans ce système que je veux pas soutenir. Étonnamment, elle associe pourtant la pandémie à de bonnes émotions, grâce à son implication nouvelle dans le collectif – ma vie est devenue vraiment cool ; je me sentais enfin vraiment à ma place, dans un milieu qui me correspondait tant au niveau des gens que des idées ; j’avais l’impression de faire quelque chose d’utile quand on se bat pour des choses justes, c’est beaucoup moins angoissant que quand on fait pas grand-chose.

Y’a pas besoin de cette crise sanitaire pour se rendre compte que le monde va mal ; par contre, il faut du temps pour mener cette réflexion – Matthias

Pour ces militant·e·s, le bilan se veut pragmatique – quand on voit à quel point le contexte était difficile, on s’en est plutôt bien sorti ; il n’y a pas de regrets, confie Benvindo. Ils et elles ont composé avec les moyens à disposition. Pour Diane, il ne pouvait pas en être autrement – on a toujours le même taf ; l’horloge tourne. Dans le collectif de Laura, on a fait vraiment comme on pouvait  bien sûr, je préfèrerais qu’on puisse faire des grosses manifestations ; si on veut peser, on doit avoir la force du nombre ; la pandémie nous limite, elle nous affaiblit ; en même temps, c’est compliqué pour l’instant de faire mieux.

Malgré les éléments négatifs, Matthias trouve toutefois que le confinement a rassemblé des collectifs variés dans des discussions qu’ils n’auraient pas pu avoir en temps normal. Il y voit l’occasion de se rallier face à l’ennemi commun qu’est le capitalisme. La situation lui aura aussi permis, à lui et à d’autres, de se donner du temps pour se trouver des vocations – y’a pas besoin de cette crise sanitaire pour se rendre compte que le monde va mal ; par contre, il faut du temps pour mener cette réflexion et puis trouver du sens à sa vie…

De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Un projet accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre.

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Tensions en temps de pandémie, des conceptions thérapeutiques à la vie quotidienne https://wp.unil.ch/viral/tensions-en-temps-de-pandemie-des-conceptions-therapeutiques-a-la-vie-quotidienne/ Tue, 31 Aug 2021 06:00:00 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=1704 Expériences de la pandémie
De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Une enquête dans la communauté anthroposophique de Giulia Diletta Cammarata et José Revollo Patscheider

Préambule

La thématique de l’automédication et des personnes qui utilisent des médicaments alternatifs pour se soigner en cas de maladie, a attiré notre intérêt et a favorisé notre immersion auprès d’un public partageant une conception anthroposophique de la santé. La médecine anthroposophique est un type de médecine alternative qui est né en Suisse et en Allemagne, et qui soutient le fait qu’il existe des liens étroits entre l’environnement, la nature, le corps et l’esprit. Selon les anthroposophes, l’être humain est en harmonie avec son environnement et de ce fait, la maladie du corps est liée avec l’esprit et la nature. Les médicaments anthroposophiques englobent des herbes naturelles, des huiles essentielles ainsi que des médicaments homéopathiques pour des soins sur la durée, ce qui va à l’encontre de la logique contemporaine qui prône l’effet immédiat d’un remède. Pour notre enquête nous nous sommes immergé·e·s tout d’abord dans l’environnement de travail d’Ester. Elle nous a fait part de son vécu et de ses impressions en cette année particulière. Notre curiosité piquée à vif, nous nous sommes dirigé·e·s vers l’école Rudolf Steiner. Située à la périphérie de Crissier, à l’abri de l’agitation de la ville et entourée par la nature, l’école donne ce sentiment d’être dans une communauté isolée. Il n’y a pas de grands bâtiments ou de constructions sophistiquées mais plutôt, dans l’esprit steinerien, des constructions de béton et de bois, une ferme et un magasin vendant des produits biologiques. Des personnes de cette communauté nous ont fait part de leur vécu de la pandémie, et surtout des tensions de différentes natures qu’elle a engendrées, des conceptions thérapeutiques à la vie quotidienne.

La fièvre, c’est pas une ennemie à abattre – Ester

Ester, une femme de 50 ans, nous accueille dans son bureau à l’intérieur d’une des installations faites entièrement en bois. Médecin anthroposophe à l’école à mi-temps et généraliste en cabinet privé à environ 30%, elle nous raconte que c’est après avoir placé par hasard sa première fille à l’école Steiner qu’elle a découvert la pédagogie anthroposophique, découverte qu’elle a vécue comme une révélation. Elle a donc mis par la suite ses quatre enfants à l’école et s’est formée en médecine anthroposophique, tendance qu’Ester suivait depuis longtemps : je pratiquais déjà les fleurs de Bach, l’aromathérapie, la phytothérapie… dès mes études je savais que je ne serai pas un médecin classique on va dire.

Ester nous raconte que pendant la pandémie beaucoup de ses patient·e·s lui ont demandé des avis médicaux et elle a recommandé à tou·te·s de soutenir, de manière plus efficace, leur système immunitaire. Par les regards inquiets de ses patient·e·s, elle s’est rendu compte à quel point la couverture médiatique et la façon dont les images et les reportages ont exacerbé la peur du Covid. Elle souligne également qu’elle a eu beaucoup plus de patients lors du deuxième confinement car, en raison de la saison, les rhumes sont plus fréquents et, sans nommer spécifiquement le Covid, elle a toujours essayé de renforcer le système immunitaire en utilisant la médecine anthroposophique. Le renforcement du système immunitaire est un aspect qui ressort souvent auprès de nos trois autres interviewé·e·s, usagers et usagères des médecines alternatives, comme pour Céleste : Pour moi la maladie ce n’est pas du tout une maladie, c’est un point d’arrêt oui. Mais on parle de maladie thérapeutique ; j’ai l’impression que c’est aussi un aspect philosophique.

Ester raconte avec étonnement que jusqu’à l’été, elle n’avait pas de patient·e·s atteint·e·s par le coronavirus et que c’est lorsqu’on a commencé à produire les tests rapides qu’elle a connu une augmentation soudaine du nombre de patients, tous positifs au Covid! Mais, d’après son expérience, le traitement est toujours le même : selon elle, comme pour tout état fébrile, une bonne protection contre tout ce qui est viral (pas spécifiquement pour le coronavirus) consiste dans le repos, l’hydratation et laisser la fièvre faire son décours : la fièvre c’est pas une ennemie à abattre, c’est que le corps a perçu qu’il y a un danger et il monte son thermostat pour chauffer, chauffer et puis brûler, et puis combattre. Enfin, moi ça me paraît logique mais beaucoup de gens ont très, très peur de la fièvre.

Le même avis se retrouve chez Céleste, femme de 56 ans, enseignante à l’école primaire à 60% : la fièvre c’est quelque chose de passionnant parce qu’elle modifie notre système immunitaire et le renforce. Elle explique que si vous coupiez systématiquement la fièvre, vous empêcheriez votre système immunitaire de se déployer. Je l’ai vu avec mes enfants, chaque fois qu’ils ont eu une grosse maladie ils ont énormément grandi : ils se sont mis à marcher, à parler et à aller à vélo.

Même avis également chez Timothée, jeune valaisan de 23 ans qui a vécu ce moment de manière très particulière le Covid a coïncidé avec mon changement de formation, et mon retour à habiter avec mes parentsen plus du fait que j’étais déjà en train de vivre un moment de grand changement personnel. Il explique : il est un peu à contre-courant de dire que dès que tu as quelque chose, une maladie, la tendance est de couvrir les effets sans se soucier de la cause du tout, prendre du Dafalgan afin de continuer à faire ce que on est en train de faire. Ce sentiment de non-compréhension agace Timothée qui poursuit : ce qui est vraiment erroné, parce que si tu as mal à la tête c’est parce que probablement ce que tu étais en train de faire à ce moment donné c’était pas une chose adaptée, et ton corps te rappelle de te soigner, de te reposer et de reprendre de l’énergie. La conception de la maladie, et plus particulièrement de la fièvre, comme réponse normale du corps, est répandue chez nos interviewé·e·s. Celle-ci peut néanmoins susciter des désaccords, voire des conflits auprès d’autres personnes ne partageant pas leurs conceptions.

T’es du Real Madrid ou de Barcelone – Andres

Andres, mécanicien de 39 ans, prend du CDS (Chlorine Dioxide Solution) religieusement chaque soir depuis novembre de l’année passée pour soutenir son système immunitaire et prévenir les complications graves du Covid. Même si le CDS et d’autres médicaments à base de dioxyde de chlore sont considérés comme dangereux pour la santé selon l’Institut Suisse des produits thérapeutiques, Andres réaffirme sa position : le CDS est bon marché, on peut le faire facilement chez soi. C’est justement pour ça que les pharmacies le qualifient de dangereux, vu qu’il n’y a pas de profit pécuniaire. Il ajoute avoir constaté que les discussions liées au Covid peuvent séparer les gens. Il raconte une anecdote concernant ses voisins, avec lesquels il s’entendait très bien au départ, mais ils ne se parlent plus en raison de leur différend sur l’attitude face à la menace de la maladie : T’es du Real Madrid ou de Barcelone ; selon ton avis par rapport au Covid il faut être très prudent pour que ça ne te sépare pas des autres.

Timothée constate lui aussi qu’il y a une difficulté chez les autres à accepter une manière de se soigner différente de celles, plus diffusées et courantes, associées à la médecine moderne : C’est absurde pour moi, continue-t-il, l’idée que, du moment que tu as de la fièvre, il faut prendre tout suite un médicament pour la faire baisser.

Ester, divorcée depuis six ans et avec la garde alternée de ses quatre enfants, a également vécu des tensions avec son ex-mari concernant le soin de leurs enfants pendant la pandémie. Lui, très stressé selon elle, prenait toutes les précautions contre le Covid et pour elle c’était très dur : dès que chez moi ils avaient un peu mal à la gorge  – en tout cas le petit – je n’avais pas envie de le tester! […] Donc je ne l’ai pas fait. Après il est passé chez le papa et j’ai reçu des messages incendiaires « mais t’es complètement folle ? Tu ne l’as pas fait tester ? ».

C’était difficile surtout pour la relation de couple – Céleste

Céleste était habituée à passer ses journées seule à la maison quand son mari allait à travailler et les enfants allaient à l’école, je pense qu’on a tous eu une première semaine un peu bizarre, après on a tous profité de la situation pour vivre la vie ensemble d’une autre manière. En tant qu’enseignante, depuis le début de la pandémie, elle a arrêté de travailler : le 13 mars 2020, il n’y avait plus d’école pour tout le monde, pour elle comme enseignante ainsi que pour ses quatre enfants. Son mari, informaticien, a aussi tout de suite commencé à travailler à la maison : c’était difficile, surtout la relation de couple ! La joie de se quitter le matin et de se retrouver le soir. C’était le changement majeur pour elle, le fait qu’on était tous à la maison, je pense qu’au niveau de la relation de couple c’est quand même compliqué à gérer. Le fait qu’on soit ensemble tout le temps, tout le temps, tout le temps… tout le temps ! Elle explique que normalement elle passait un jour ou plus, seule à la maison, où elle se retrouvait libre – les moments de solitude sont quand même importants dans la vie. La pandémie a été pour elle inouïe : je pensais c’était une blague, le Covid-19. Elle n’avait d’ailleurs pas compris la situation : nous avons appris par notre directeur de l’école qu’il n’y avait plus l’école ; moi vraiment j’étais pas au courant, rien du tout. Je n’avais pas du tout suivi l’aspect médiatique, donc je ne connaissais pas du tout la gravité de la situation. Pour moi c’était un grand choc parce que je ne suis pas une personne qui suit l’actualité, au moins jusqu’à l’année dernière. Pas habituée à regarder la télévision, elle a dû dit-elle s’y réhabituer afin de rester au courant des nouvelles mondiales sur son évolution. Mais, une fois passé la période d’urgence, là j’ai de nouveau arrêté parce que pour ma santé mentale je préfère m’éloigner un peu de ce flux continuel d’informations.

C’est facile d’évaluer les décisions d’autrui à posteriori – Timothée

Avec cette maladie inconnue, il est facile de critiquer a posteriori le travail des autres « ah bah ! au début de la pandémie le gouvernement a été trop sévère ». Timothée affirme n’avoir jamais voulu prendre la place de politiciens face à cette situation. Pour lui comme pour nous, citoyen·ne·s, il a été difficile d’admettre les restrictions : pour commencer, au tout début, je pense que le gouvernement a bien réagi et agi dans l’imposition des restrictions assez sévères, mais ensuite, avec leur persistance dans le temps, elles sont devenues des obligations que je n’appréciais pas trop. Selon lui, les restrictions sont maintenant trop strictes et créent des paradoxes. Timothée prend comme exemple le test PCR obligatoire pour aller en France ou en Italie, obligation qui pèse particulièrement sur les personnes ayant comme lui de la famille au-delà de la frontière.

Le cas de Céleste est différent. Elle habite à la campagne, avec des voisins très sympathiques, jeunes et qui ont des petits enfants. Pour contribuer à la réorganisation de leur travail domestique, elle a proposé à ses fils de garder les enfants des voisins. Mais cela fut loin d’être évident en ces temps perturbés : le troisième jour, le papa de ces enfants est venu vers nous et il nous a dit « mais en fait… vous touchez vos fils ? ». Et nous, on a clairement répondu oui ; il a alors continué : « mais vos fils touchent mes fils ! Eh bah, alors on peut faire l’apéro ensemble ! ». Quel événement exceptionnel a été pour Céleste ce retour à la socialisation induit par la pandémie avec son lot de sérénité : j’ai fait attention aux autres, surtout ceux qui ont un proche vieux ou obèse, mais si l’autre est tranquille, moi je le suis aussi.

Timothée a lui aussi apporté sa contribution en répondant aux nécessités du moment : il a travaillé comme contrôleur dans un supermarché durant la pandémie. Pour Ester, cependant, pas de grands changements : la nécessité de son travail de médecin lui a permis de continuer à travailler en s’adaptant à la situation. 

Le grand ennemi et l’antidote : virus, masques et comportement individuel

Mais non, évidemment que je ne vais pas me faire vacciner, après tout ce que j’ai dit ! affirme Céleste, décidée. Il en va de même pour Timothée : Pour le moment non, clairement, en me basant sur les conseils de mon médecin, vu que je ne pense pas avoir les connaissances pour choisir moi-même. Andres non plus ne va pas se faire vacciner jusqu’à ce que le vaccin soit démontré comme étant sans danger. Il craint que les vaccins aient été trop vite fabriqués et vendus : il y a une phrase en allemand : « les voitures du lundi » ; ça veut dire que les premières voitures ont toujours des défauts, et en plus je ne suis pas une personne à risque, donc j’attends. Dans la communauté anthroposophique, la convergence des opinions sur le vaccin est le véritable ciment de la conversation. Moi je trouve que c’est pas du tout la bonne option le vaccin, ajoute Céleste. Il fait baisser notre système immunitaire, il va rendre la propagation d’autres futurs virus encore pire ! Timothée étaie son analyse : je pense qu’il vaut la peine de parler d’un aspect qui m’a étonné en négatif à savoir l’insistance des gouvernements à promouvoir la distance sociale, le port du masque tout le temps, etc., des arguments pertinents au début, surtout pour limiter la propagation du virus, ok, mais sur une longue période on a pas encore fait un raisonnement du type « comment on peut renforcer notre système immunitaire avec des trucs simples comme une alimentation saine, activité physique, être en plein air, prendre le soleil, etc. ». Ester a elle aussi des doutes par rapport au vaccin : la maladie fait partie de nous et nous avons les ressources pour nous défendre. Elle se demande prudemment : est-ce que vraiment la vaccination et tout ça c’est le juste chemin ? Je sais pas ; et se référant à Steiner elle ajoute : les gens angoissés, il faut les vacciner car ils n’ont pas les moyens de se défendre de la peur.

Pour Céleste, l’importance de renforcer le système immunitaire est, on l’a vu, un point clé à traiter, mais elle se dit surprise par un paradoxe que ces limitations ont maintenant mis en place. Elle raconte : le responsable a loué une grande salle, avec beaucoup d’espace. On a gardé toutes nos distances et on portait les masques. Moi je ne l’ai pas porté – les personnes me connaissent –, voilà, mais je me suis bien mis à distance ; et après, à midi, on a mangé tous ensemble sur une grande table. Céleste est choquée du fait que les gens respectent les règles de manière assez rigide, pour ensuite tomber en pleine contradiction. Elle ajoute agacée : il faut juste obéir ; les personnes portent les masques pas pour protéger leur grand-maman mais pour obéir !

Parmi les personnes interviewées, seule Céleste a attrapé le Covid, mais je n’ai pas fait le test parce que j’ai perdu mon odorat et mon médecin m’a dit que c’était forcément le Covid. Durant sa période de quarantaine, la relation avec sa famille s’est passée exactement de la même manière qu’auparavant, sans restrictions, comme partie de ses activités quotidiennes : j’allais marcher tous les jours, complètement à l’inverse des indications du médecin cantonal, comme quand elle a le rhume ou la toux – je marche deux fois de plus! Même durant cette période Céleste est restée sereine, dit-elle : quand j’ai eu le Covid, j’ai annulé mes rendez-vous, mais j’étais pas du tout inquiète, surtout que l’inquiétude abaisse le système immunitaire! Je me suis soigné avec des huiles essentielles, médicales anthroposophiques, l’argile et le repos ; mais je ne suis pas extrémiste : un jour j’ai pris un Dafalgan! J’ai déjà une vision assez holistique de la santé, on [son mari et elle] ne s’est jamais alarmé pour certaines maladies.

Cette tranquillité vis-à-vis de la situation est une caractéristique qui, de manière assez étonnante et inattendue, est partagée par nos trois interviewé·e·s.

Au-delà des complications économiques et sociales, la pandémie a mis le système de santé au défi de trouver des solutions et de promulguer des mesures pour contrer un virus alors largement inconnu. Les personnes que nous avons rencontrées ne partagent pas la même vision de la santé et des manières de la conserver. Leur voie alternative leur a permis selon elles et eux de maintenir un état de calme au sein de la tempête provoquée par la pandémie. L’accent mis par chacun·e sur différents aspects, du rapport au corps et à la maladie aux dimensions relationnelles de la vie quotidienne, témoignent à leur manière de la coexistence d’une diversité de conceptions, de pratiques et de comportements dans une situation sanitaire et sociale partagée. Leur volonté de self-care s’est pourtant trouvée en confrontation avec les orientations et mesures gouvernementales, ce qui a pu parfois leurs valoir une forme de rejet. Cependant, malgré la pression sociale ressentie et exprimée, nos interviewé·e·s maintiennent leur mode de vie et nous donnent l’occasion de réfléchir à la relation complexe entre la santé publique et la santé personnelle.

De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Un projet accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre.

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Adaptation du monde ouvrier : une épreuve en temps de pandémie https://wp.unil.ch/viral/adaptation-du-monde-ouvrier-une-epreuve-en-temps-de-pandemie/ Thu, 19 Aug 2021 06:00:00 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=1700 Expériences de la pandémie
De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Une enquête de Charlie Gantet et Grégoire Noël

Mai 2020 : le journal économique Bilan nous dit que « la crise liée à la pandémie semble avoir totalement chamboulé le quotidien des ouvriers » [1]. Entre ralentissement des cadences, distanciation sociale et retards de chantier, le monde ouvrier a dû s’adapter à de nouvelles conditions de travail. Mais qu’en est-il une année plus tard ? Nous nous sommes rendus sur un chantier s’étendant sur plusieurs kilomètres, à la rencontre des différents corps de métier : contremaîtres, ouvriers et ingénieurs, tous des hommes. Nous avons partagé des moments de leur quotidien et ils ont partagé avec nous leurs vécus et leurs impressions d’une année de travail en temps de pandémie.

Au début c’était un peu le flou – Manuel

Un jour d’avril 2021, 12h30. Nous arrivons sur le chantier accueillis par la pluie. Le repas est en train de se terminer pour les ouvriers dans les conteneurs ; ils s’abritent et reprennent des forces pour affronter l’après-midi froide et humide. Les intempéries sont des particularités auxquelles le chantier doit faire face. Un contremaître nous explique : nous, une journée comme aujourd’hui, mes gars sont ralentis ; la pluie, ça ralentit. Mais cela ne les empêche pas d’effectuer leurs tâches quotidiennes. Ils s’adaptent. Comme pour les nouvelles mesures imposées par l’État. Bien que celles-ci soient difficiles à respecter pour les ouvriers : pour coffrer un mur, faut un collègue pour donner un coup de main, impossible d’être à plus d’un mètre l’un de l’autre. Après quatre semaines d’arrêt en mars 2020, le chantier reprend. Première journée : mise en place des infrastructures pour contrer la pandémie : gel hydro-alcoolique à disposition dans chaque conteneur, points de lavage sur toute la longueur du chantier s’étalant sur plus de deux kilomètres et aménagement des tables pour le repas de midi. Ces nouvelles mesures sont vite mises en place. Peut-être ont-ils l’habitude de s’adapter rapidement ? Le contremaître ajoute : dans le bâtiment, il y a beaucoup d’inconnues ce matin j’ai mis mes gars en pause à cause de la pluie, mais on trouve toujours quelque chose à faire.

La relation aux objets et aux outils s’est modifiée. Manuel, un ouvrier, nous apprend – entre plusieurs appels téléphoniques pour trouver un machiniste d’urgence pour le lendemain – qu’au fil des mois, la majorité des personnes du chantier ont été testées positives au Covid-19. Depuis, il exprime un certain relâchement : on ne voit pas souvent les gens se désinfecter les mains, mais avant c’était tout le temps. Voilà on l’a choppé, va chier le covid. Un état d’esprit qui ne se retrouve pas forcément chez d’autres de ses collègues qui se font tester chaque lundi et qui attendent leur vaccination. Au début, c’était un peu le flou, explique Manuel en parlant des nouvelles mesures à appliquer. Le canton et la commune sont venus les voir, en moins de vingt-quatre heures, pour contrôler la mise en place des mesures sanitaires afin de reprendre au plus vite le chantier. Comme nous le rappelle le contremaître qui doit faire progresser le chantier, l’économie ne peut pas s’arrêter, c’est le secteur primaire ici, si on bosse pas, plein de choses sont bloquées. Alors face aux recommandations de leurs supérieurs et de l’État mandataire, et tout en devant respecter les exigences complexes du génie civil, la vision des règles sur le chantier se transforme. Chez les ouvriers, dit le contremaître, on n’a pas la même réalité que quelqu’un derrière un bureau ou un étudiant. L’ensemble des personnes présentes sur le chantier savent bien que leur manière de penser n’est pas la meilleure – on ne peut pas s’arrêter –, mais pour le contremaître à un moment donné, on est amené à penser comme ça.

Si on va pas bien, on le dit à l’équipe – Pascal

Dès l’arrivée sur le chantier, nous constatons la cohésion de l’équipe : des rires et des discussions entre collègues résonnent dans les conteneurs. Thibault, un ouvrier quarantenaire nous dit : le monde du chantier ce n’est pas comme les autres postes de travail, c’est particulier, c’est une mentalité déjà, on est tous ensemble, comme une famille. Le contremaître ajoute : on mange ensemble à midi, on est serré dans les liens ; pas évident de respecter les espaces avec ça. Voilà que depuis un an leur repas de midi se limite à deux personnes par table, et dans des conteneurs séparés où les corps de métiers se mélangent moins : ouvriers ensemble, contremaîtres à côté et ingénieurs à l’étage. C’est quelque chose de difficile pour cette équipe qui a l’habitude de la proximité et de se faire des accolades. Maintenant ils se font des checks à l’américaine nous disent les ouvriers.

Malgré cela, Thibault nous dit que la convivialité est revenue au sein de l’équipe : les règles imposées sont devenues des habitudes. Cela s’est mis en place progressivement, durant les débuts de la pandémie, lorsqu’un climat de méfiance s’était installé sur le chantier. L’ingénieur se rappelle : Au début tout le monde était dans la psychose. La plupart des ouvriers avaient peur de ramener le virus chez eux. La méfiance prenait de l’ampleur dans ce noyau dur, à tel point que les jugements se faisaient au simple regard. Le contremaître enchaîne : lorsqu’ils ont découvert les premiers cas de Covid, les ouvriers, stressés, se regardaient et se disaient les uns aux autres ouais, t’as le Covid. Mais cette méfiance a bientôt été remplacée par un sentiment de solidarité. Un autre contremaître surnommé Pascou nous explique que tout le monde sur le chantier pense désormais de la même manière et finalement, après cette période de méfiance, les liens et l’unité du groupe étaient plus forts et le rapport de confiance est revenu : si on va pas bien, on le dit à l’équipe.

Il reste un noyau dur constitué de ces quatre gars réguliers – Pascal

La solidarité est forte au sein de cette équipe de chantier qui se définit même comme une famille. Cette famille doit cependant faire face à des difficultés d’ordre économique. Le secteur, bien que primaire, est aussi impacté par la crise économique, en plus de la crise sanitaire : on est encore plus dans la merde avec le Covid, lance Pascal le contremaître. Les difficultés économiques du secteur ont en effet été mises en exergue depuis le début de la crise sanitaire : un licenciement collectif a eu lieu ces derniers mois, notamment pour les personnes moins indispensables en cette phase de chantier, comme les serruriers, électriciens ou encore des gens se rapprochant de la retraite regrette le contremaître. Et ils ont pris du retard dans les délais cette dernière année et les nouveaux chantiers peinent à démarrer : cela se prolonge malgré la sortie de l’hiver ; les ouvriers finissent par être trop nombreux et ça augmente les pertes ; ils ont fini par faire un licenciement collectif. Alors maintenant, ils engagent des externes, s’étonne Pascal. Mais malgré ces remaniements d’équipes et ces allées et venues d’intérimaires, le contremaître est heureux de compter sur un noyau dur constitué de ses quatre gars réguliers ; et c’est justement à travers leurs liens serrés pendant cette période particulière que cette familles’est encore plus soudée. Pascal, éprouvant de la peur pour ses gars, a su les rassurer nous confie-t-il.

Théoriquement je ne devais pas voir mes parents – Henry

Mais qu’en est-il des liens avec leur propre famille sous la menace de la crise ? Pour le contremaître Henry, sa famille n’avait pas d’autre choix que de rester soudée, tout comme son équipe. Elle a aussi formé un noyau dur pour se soutenir durant cette crise. Évidemment, la peur de ramener le virus à la maison était présente. Surtout, quand on est parent,comme ce contremaître : et comment faire pour garder son enfant quand on travaille sur un chantier et que les écoles sont fermées ? demande-t-il. Pour lui, comme pour beaucoup la solution est auprès des parents : théoriquement je ne devais pas voir mes parents, mais on n’avait pas le choix : on n’a pas pu respecter les règles ; je n’allais pas dire à mon employeur : « écoute, je garde le fils, je viens pas ».

On ne peut pas avoir la même vision des choses dans la construction – Henry

Les gars allaient se faire tester pour un oui ou pour un non, se rappelle Thibault, un ouvrier. Eux étaient au front et non en télétravail. Les ouvriers ont compris rapidement que le respect des règles imposées par l’État serait difficile à tenir. Si la réalisation d’un projet de génie civil nécessite une proximité aiguë, comment garder ses distances ? Face à l’exigence de leur métier, le respect des règles s’est alors perdu petit à petit, comme le port du masque ou encore la désinfection des mains et des outils. Henry, reprenant une métaphore guerrière, dit avoir été de la chair à canon, tout en rappelant que son secteur n’est pas le seul à avoir été envoyé au front : je pense pas que la construction soit moins bien lotie dans cet aspect que dans les autres secteurs, en parlant notamment du secteur hospitalier, prenant pour exemple son épouse qui travaille dans un établissement psychiatrique. Même si l’on sait, ajoute-t-il que le non-respect des règles à grande échelle ne serait pas viable et mènerait à la saturation des hôpitaux. Nous devrions faire plus attention, conclut-il. Mais pour les ouvriers, pas facile de composer entre respect des règles sanitaires et les tâches du métier quand la proximité physique est une exigence à la bonne réalisation de leurs travaux : dans un bureau, télétravailler, tu t’isoles et c’est bon ; ils n’ont pas autant d’outils et ils ne sont pas autant emmerdés que nous ; on ne peut pas avoir la même vision des choses dans la construction.

L’autre contremaître, Pascal, tempère cette opposition entre travaux manuels et travaux intellectuels en élargissant le débat. Plus jeune qu’Henri, il nous explique selon lui l’importance d’un mélange du manuel et de l’intellectuel dans le génie civil. Selon lui, tous les métiers nécessitent aujourd’hui une formation supplémentaire, pour une personne qui n’a aucun diplôme c’est difficile de se faire embaucher en CDI. Et l’acquisition de compétences intellectuelles est devenue un prérequis dans leur métier comme dans d’autres : ce n’est plus comme au temps de nos parents, ils n’avaient pas grand-chose ; aujourd’hui on continue plus loin, on fait le bac, etc., on évolue, le niveau remonte, comme dans tous les métiers en général ; le bâtiment, c’est plus comme il y a 20 ans, de tout manière, ça a beaucoup changé, explique-t-il en donnant pour exemples l’utilisation de certains outils tels la pelleteuse ou encore le GPS. Ces outils qui nécessitent de solides formations aident énormément à la réalisation du chantier : tout est réglable, décaisser à moins 60 centimètres, la machine prend l’info et s’y met ; niveau rentabilité, sur une journée, je piquèterai 500 mètres de bordure, traditionnellement je piquèterai 50 mètres … ça simplifie la vie énormément. Mais malgré ces aspects bénéfiques, Pascal s’inquiète de voir le savoir-faire traditionnel se perdre, avec le risque que les ouvriers manquant de formation soient dépassés par l’arrivée de technologies sur les chantiers. Le risque majeur pour lui est de ne plus savoir faire sans (la technologie) ; il faut apprendre à la contrôler, et c’est le truc à ne pas négliger dans les années à venir.

Globalement, mon équipe n’a pas trop mal vécu cette période – L’ingénieur

Vous pouvez venir nous donner un coup de main en été, le vendredi, on fait des grillades s’il fait beau nous propose chaleureusement l’ingénieur à 17h30, l’heure où la journée de travail se termine. C’est sur un ton de taquinerie et d’humour que notre journée d’échanges mais surtout d’écoute se termine. Café à la main, nous discutons avec lui et le remercions de nous avoir accueillis. La plupart des ouvriers sont déjà partis, d’autres défilent devant nous dans leur voiture, faisant crisser leurs pneus sur le gravier du parking du chantier. Globalement, mon équipe n’a pas trop mal vécu cette période, nous dit-il, parlant de la pandémie. Ce bilan nous étonne un peu et nous questionne : au fil de la journée, nous sommes rendus compte, que même si toute l’équipe a travaillé sur le même chantier durant cette année particulière, chacun a été touché de manière personnelle par cette crise sanitaire qui est loin d’avoir été une sinécure, surtout pour les ouvriers en première ligne. Mais plus le temps de débattre : prenant un coup de téléphone, l’ingénieur s’en va en nous faisant un signe de la main.


[1] https://www.bilan.ch/immobilier/le-coronavirus-a-t-il-augmente-la-penibilite-sur-les-chantiers

De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Un projet accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre.

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Les caissières de supermarché à l’épreuve du Covid-19 en Suisse https://wp.unil.ch/viral/les-caissieres-de-supermarche-a-lepreuve-du-covid-19-en-suisse/ Thu, 12 Aug 2021 07:03:47 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=1683 Expériences de la pandémie
De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Une enquête de Clémence Danesi et Léonore Vuissoz

Le mois de mars, j’ai doublé mes horaires – Salomé

Anne a 56 ans, elle est caissière à 50% depuis 25 ans. Un second choix après ne pas avoir trouvé de travail suite à son apprentissage de photographe. Elle a fait 12 ans en rayon, puis elle a demandé de monter à la caisse pour voir du monde et avoir des contacts avec les clients, car c’est ce qui lui plaît dans son métier. Emma quant à elle travaille depuis bien moins longtemps. Du haut de ses 22 ans, elle a commencé son job en tant que caissière un mois avant la pandémie, en février 2020. Pour la jeune femme qui a entamé un Bachelor en septembre, c’est un job d’étudiante. Elle travaille comme caissière à 30%, le samedi et une demi-journée par semaine. La situation est un peu similaire pour Marie, 23 ans, qui a débuté comme caissière au supermarché en décembre 2019 avec un contrat d’auxiliaire étudiante de 20 heures par semaine. Elle travaille dans un grand centre commercial avec beaucoup de collègues. Salomé, qui a aussi 23 ans, est au même régime mais moins chargée : elle travaille normalement entre 12 heures et 18 heures par semaine depuis octobre 2019.

Leur routine s’est rapidement modifiée avec l’arrivée du virus et du semi-confinement. Salomé a vu ses horaires doubler pendant le mois de mars. Marie se retrouve dans une situation similaire et doit assumer environ 40 heures par semaine – parce qu’ils avaient vraiment besoin de monde. Même situation pour Emma, qui a souvent dû faire une demi-journée supplémentaire pendant le semi-confinement, et puis davantage pendant l’été vu qu’elle est étudiante. Heureusement, elle a pu diminuer ses heures avec la rentrée, malgré les regards de chien battu de [sa] cheffe qui lui demande d’en faire plus. Mais elle a aussi peur de ne pas avoir assez d’heures si on en veut plus une autre fois. Emma a un loyer à payer, donc moins d’heures, ce n’est vraiment pas possible. La situation est différente pour Anne dont les horaires sont communiqués moins à l’avance que d’habitude pour laisser à l’entreprise plus de flexibilité s’il y a des absent·e·s à remplacer. Les examens de Salomé ayant été repoussés de juin à août, elle s’est déclarée disponible et ses horaires vont jusqu’à tripler pendant le mois de juillet. Lorsqu’elle demande à déplacer ses congés au mois d’août, sa cheffe lui dit que cela va être impossible, qu’elle a besoin [d’elle], que beaucoup de [ses] collègues avec des familles partent en vacances en ce moment. Salomé campe pourtant sur ses positions : elle ne peut pas travailler en même temps qu’elle passe ses examens, mais sa cheffe lui demande d’être là au moins deux jours par semaine. L’étudiante sait que ces deux jours vont se transformer en quatre : j’ai fait suffisamment d’heures supplémentaires et de remplacements pour savoir comment cela marche. Ce n’est que lorsqu’elle annonce sa démission que sa cheffe est prête à lui donner congé. Complètement épuisée et n’ayant pas eu de vacances pendant dix mois, Salomé choisira finalement de quitter son travail. Elle précise ne pas être la seule dans cette situation : je ne connais plus aucun étudiant qui travaille dans mon ancien magasin actuellement, donc y’en a pas un seul qui est resté.

En plus des heures supplémentaires, les pauses deviennent plus rares. Marie qui travaillait le jour de l’annonce du semi-confinement n’a pas pu avoir sa pause du matin car il y avait trop de monde. A la fin de la journée, malgré les « désolés et on fera mieux la semaine prochaine » des chef·fe·s, la situation se répète la semaine d’après. L’étudiante qui ne mâche pas ses mots dit s’être un peu fait avoir pour les pauses. Pour Salomé, même avec ses pauses de 15 minutes, c’est la course pour manger, aller aux toilettes, se désinfecter les mains et vite retourner à son poste. L’impression est la même pour Emma, qui court un peu dans tous les sens depuis que je suis formée à tout, et qui dénonce un manque de personnel dans le magasin qui rend ses journées très fatigantes. Les pauses sont aussi l’occasion de discuter avec les collègues, d’échanger des histoires sur les client·e·s, c’était un peu le moyen de se remonter le moral, explique Marie.

En règle générale, l’ambiance est bonne entre collègues, tout le monde se soutient et se taquine. Parfois les blagues à répétition peuvent malgré tout être pesantes. Emma raconte qu’elle se faisait appeler « la belle vie » par une de ses collègues parce qu’elle est étudiante. Exténuée, elle l’a engueulée en lui faisant remarquer la charge mentale que demandaient un job et des études à côté. Heureusement, pour Emma, sa cheffe actuelle comprend bien sa situation d’étudiante, mais ça n’a pas toujours été le cas. En effet, bien que les gérant·e·s puissent être très à l’écoute comme le reconnaît Anne, le stress du semi-confinement les a rendu·e·s aussi plus exigeant·e·s et plutôt très tendus.

Le plexiglas, d’un côté ça nous protégeait et de l’autre ça nous enfermait – Salomé

Et il y a aussi les problèmes de communication entre les revendications des caissier·ère·s et la gestion des supérieur·e·s. Lorsque le nouveau gérant de Marie vient se présenter au début de la crise, elle demande si c’était possible d’avoir du désinfectant en caisse parce que c’est pas terrible de toucher l’argent des autres toute la journée. Mais rien ne se passe. Les gants, les masques, le désinfectant et les plexiglas, tous les moyens de protection tardent à arriver. Emma explique qu’il n’y avait clairement pas assez de masques en stock pour tou·te·s les employé·e·s et au final, presque aucun de [ses] collègues ne portaient de masque. Salomé, qui est une fervente croyante des masques parce qu’en Corée et au Japon si tu as un rhume, tu portes un masque, donc ça doit être utile, s’inquiète du manque de matériel, et ses client·e·s plus âgé·e·s commencent aussi à se soucier de la question. Quand sa mère lui propose d’en prendre dans la réserve familiale, elle refuse car [elle] ne veut pas être la seule au travail, à avoir un masque. Ça allait soulever des questionnements et je pouvais apporter des problèmes au magasin. Anne a un avis différent sur la question : pour elle, tout le matériel est arrivé rapidement, les employeurs n’ont pas le choix, ils sont obligés de protéger le personnel tout de suite.

Dans le commerce où travaille Marie, le matériel a tout de même tardé malgré les demandes des employé·e·s. Elle décide alors d’écrire avec d’autres collègues un mél au directeur du supermarché. Bien qu’elles soient toutes étudiantes, elles se sentent légitimes de le faire avec plus 40 heures de travail hebdomadaires et elles redoutent peu de possibles répercussions de leurs supérieur·e·s. Dans ce message, elles déclarent ne pas se sentir en sécurité sur leur lieu de travail et réclament de meilleures protections, notamment en ce qui concerne les plexiglas qui n’étaient pas assez grands. En effet, les premières semaines, les protections en plastique ne sont pas du tout adaptées. Presque un client sur deux ne voyait pas la vitre, tapait dedans et le plastique tombait tout le temps, se souvient Emma. L’installation de plexiglas plus efficaces se fera bien après. Ça me rassure d’avoir une vitre devant parce que certains clients ont tendance à venir plus près pour parler avec moi, confie Anne.

Et il y aura même des protections en plastique qui seront mises derrière elles, engendrant un sentiment de double-confinement : le plexiglas, d’un côté ça nous protégeait, explique Salomé, mais de l’autre ça nous enfermait. Elle se souvient d’un client indélicat qui est resté planté devant [son] poste de travail pendant dix minutes, plaqué contre le plexiglas, et elle, de son côté, obligée de rester à sa caisse.

Au début, c’était vraiment très tendu – Salomé

Dès les premiers jours de l’annonce du confinement en mars 2020, les supermarchés font face à des ruptures de stock sans précédent. Au supermarché dans lequel travaille Marie, les gens faisaient la queue dehors dès 8h00, puis entraient, se jetaient sur les pâtes, le papier-toilette, ou le surgelé et repartaient très rapidement. Une ambiance particulière et vraiment différente que d’habitude, alors que certain·e·s client·e·s paniquaient devant les rayons vides ou hurlaient sur les autress’ils les approchaient de trop près. Nos caissières observent toutes à leur manière des comportements vraiment compulsifs. Par exemple, Marie nous explique que paradoxalement, tout le monde avait peur et voulait garder ses distances, mais se collait dans les rayons pour essayer de s’empiffrer un max. 

Pour ces femmes, les premières semaines de confinement restent les plus mémorables, mais aussi les plus absurdes. Elles retiennent surtout le gaspillage alimentaire et le prix exorbitant des paniers. Ce qui m’hallucinait le plus, nous dit Emma, ce sont les personnes qui achetaient énormément de produits périssablesJ’ai eu des caddies à des prix vraiment affolants, jusqu’à 500 francs, plusieurs fois par jour. Pour la jeune femme, il était d’ailleurs difficile de ne pas faire de commentaire aux gens revenant chaque jour pour acheter des légumes ou des fruits alors qu’ils allaient juste pourrir sans être mangés. De son côté, Marie se souvient que le reste de la marchandise se faisait également dévaliser : ils achetaient n’importe quoi, vraiment de tout et en très grande quantité. Aussi des choses assez bêtes, comme des crayons, du papier, des trucs de bricolage, surtout pour les enfants parce qu’ils avaient annoncé la fermeture des écoles.

En plus des gros changements dans les habitudes de consommation, les caissières doivent aussi faire face à de nouveaux comportements chez les client·e·s, souvent stressé·e·s ou agressif·ve·s. Pour Salomé, au début, c’était vraiment très tendu on est passé d’un contact très facile avec les clients à une certaine distance ; c’est comme s’il y avait eu une catastrophe et que tout le monde se soupçonnait d’être contaminé. L’étudiante n’est pas la seule à se sentir comme une pestiférée : quand Emma ou ses collègues scannent les produits à la caisse, certain·e·s client·e·s exigent qu’elles se désinfectent les mains entre chaque article. Mais c’était juste pas possible, s’agace Anne, car on perd beaucoup trop de temps.

C’est vrai que, des fois, les gens oublient qu’on est des êtres humains – Emma

Marie devait toujours s’adapter et faire avec des client·e·s qui se disputaient entre eux à la caisse ou qui refusaient de tendre leurs billets et leur carte de fidélitéCette attitude agace aussi beaucoup Anne, ou encore Emma : au lieu de nous tendre leur carte, maintenant ils veulent la scanner eux-mêmes, en se penchant vers nous, en venant tout près de notre visage ou de notre cou. Ils veulent pas qu’on touche leurs affaires, mais ils nous mettent nous en danger. Ils s’énervent quand quelqu’un est trop près d’eux, mais ça les dérange pas de frôler les autres ; c’est vraiment très frustrant. En nous racontant des altercations qu’elle a vécu à la caisse, la jeune femme soupire : c’est vrai que des fois les gens oublient qu’on est des êtres humains, qu’on peut être fatiguées ou faire des erreurs. Il y a des gens qui ne se rendent pas compte. Cette situation est souvent pesante, surtout qu’à la fin du travail, ce qu’elle retient, ce sont surtout les gens vraiment pas bienveillantsDifficile dans ces circonstances de garder son sourire toute la journée. Anne nous explique qu’avec certaines personnes il est vraiment difficile de discuter. Devant un·e client·e désagréable ou qui ne respecte pas les mesures sanitaires dans le magasin, la situation peut vite dégénéreret nécessiter de la part des caissières d’appeler elles-mêmes la sécurité. Aux yeux de Salomé, c’est d’ailleurs une très lourde responsabilité, car si les client·e·s ne suivent pas les recommandations en vigueur, c’est elle qui risque certaines conséquences : si la police débarque, elle pourrait penser que je fais mal mon boulot, la filière porrait fermer et moi je pourrais recevoir une amende, ou pire. Une pression supplémentaire de ses employeur·euse·s qui ne l’a pas encouragée à rester travailler dans la succursale.

Ce climat tendu n’est finalement pas sans conséquence sur les relations avec la clientèle et la santé des quatre femmes :on n’a pas le temps de faire la police, s’agacent-elles. Salomé se dit épuisée par autant d’interactions sociales dans une journée et de devoir gérer toutes ces histoires au boulot. A la maison, la situation est également très compliquée : avec la pandémie, elle devient le second pilier économique de sa famille, tout en devant continuer ses études à côté. J’étais très inquiète et je dormais moins de cinq heures par nuit, nous dit-elle. Pour Emma, le plus dur c’est surtout de répéter constamment les mêmes règles aux client·e·s et de faire face à l’agressivité de certain·e·s jusque tard le soir : ça me fatigue, genre vraiment j’en peux plus. Mentalement et physiquement, c’est vraiment pas facile. Même chose pour Marie, chez qui le travail prend aussi beaucoup de place, malgré son temps partiel : on a vraiment l’impression de se prendre la nervosité des clients dans la faceon est un peu la personne sur laquelle ils remettaient tout, ils tapaient sur le bouc-émissaire, quoi. La situation a même dégénéré plusieurs fois, comme lorsque ce client a refusé de suivre ses conseils de paiement et a pété un câble alors qu’il y avait la queue derrière, lui crachant son chewing-gum en pleine face. Sur le moment, sa cheffe et la sécurité sont intervenues pour le bannir du magasin mais elle s’est sentie très mal pendant plusieurs jours, de peur de tomber malade et de devoir se mettre en quarantaine : avec le début du Covid, les cas graves et les risques de transmission par la salive, j’ai cru que j’allais mourir.

Anne trouve elle aussi injuste toute l’agressivité à laquelle les caissières doivent faire face en lien avec les mesures sanitaires à appliquer dans les supermarchés. Pourtant, on n’y peut rien ! s’exclame-t-elle. Comme ses collègues, [elle] en a marre de se répéter. Pour la mère de famille, ce qu’elle ressent comme une petite déprime la pousse finalement à consulter son médecin traitant fin 2020 : le moral a quand même été moins bien l’année passée, il y a un peu de fatigue aussi, donc je suis quand même allée chez le médecin pour en parler et faire quelque chose éventuellement.

Certains étaient bien contents de nous voir quand même – Marie

Malgré des expériences très négatives, plusieurs de nos interviewées nuancent : certains clients étaient bien contents de nous voir quand même ça leur permettait de socialiser avec quelqu’un en dehors de leur foyer, nous dit MarieEmma qui prend plaisir à revoir quotidiennement les habitué·e·s du quartier est surtout touchée par la solitude des personnes âgées, qui venaient juste pour discuter ou la remercier pour tout son travail : d’abord elles semblaient déboussolées par le premier confinement, mais elles finissaient par revenir régulièrement dans les magasins car c’était leur seule possibilité de sortir plus souvent. Pour Salomé, les gens avaient besoin de contact social et ils pouvaient l’avoir au supermarché ; pendant la première vague, les grandes surfaces ont souvent été les seuls lieux publics ouverts, là où on peut encore rencontrer des gens, nous dit-elle.

Mais tout n’est pas rose dans les échanges avec la clientèle : je crois qu’il y a eu aussi une certaine frustration chez quelques personnes, raconte Salomé, ce qui a fait qu’il y a eu une augmentation de gens assez lourds à la caisse. J’ai l’impression que certains ont carrément développé des fétiches pendant le premier confinement ; j’ai vraiment reçu beaucoup plus de remarques déplacées sur mon corps, ou mes cheveux. Des comportements qu’elle condamne et qui, selon elle, n’auraient pas eu lieu d’être en temps normal. Elle déplore ainsi la solitude que certain·e·s ont pu ressentir, mais ne décolère pas des commentaires souvent blessants qu’on a pu faire sur son physique et face auxquels elle s’est sentie impuissante, car je n’avais pas le droit de faire un gros scandale devant tout le monde, comme le lui a rappelé une collègue de caisse lorsqu’un homme lui a posé des questions beaucoup trop personnelles au moment de l’encaissementAujourd’hui, elle regrette de ne pas en avoir parlé avec sa cheffe avant de démissionner, mais elle pense que celle-ci ne l’aurait tout simplement pas crue.

Avec la fin de l’été et la réouverture des magasins dits non essentiels, l’ambiance semble tout de même évoluer vers le mieux : ça a amené plus de vie dans les centres commerciaux, ça faisait du bien de voir d’autres personnes revenir. Après coup, j’ai eu l’impression que les clients étaient déjà plus heureux de faire leurs courses ils pouvaient faire d’autres choses à côté, souligne Marie, contente de pouvoir reparler plus sereinement avec les client·e·s. Les gens sont plus sympas, ont plus de temps, sont moins sur les nerfs et respectent mieux les règles, conclut-elle.

Malheureusement, les vendeurs, ça reste des gens qui, aux yeux de certaines personnes, ont peu de valeur – Anne 

A la question de savoir si elles ont l’impression que leur métier est perçu autrement depuis le début de la crise, les réponses sont mitigées. Emma dit avoir conscience d’être un peu dans une branche de travail sous-payée pour tout ce qu’on fait et d’être mal valorisée. Le sentiment est le même chez Anne pour qui les vendeurs restent des gens qui, aux yeux de certaines personnes, ont peu de valeur. Salomé espère toutefois que le semi-confinement aura permis à certaines personnes de se rendre compte de la difficulté de rester 8 heures ou 9 heures par jour à une caisse. La gratitude de certain·e·s client·e·s, et particulièrement des personnes âgées, leur fait d’ailleurs plaisir à entendre. Mais Emma a le sentiment que c’est beaucoup de blabla et pas beaucoup d’actes, surtout quand les client·e·s ne respectent pas les règles, juste après l’avoir remerciée pour son travail. Elle comme Salomé nous confient que ce sont surtout les client·e·s qui leur demandaient si elles avaient reçu une prime Covid, et si les gens avaient appris qu’on avait pas reçu quelque chose, ça aurait fait du bruit, et ça aurait été une mauvaise pub pour le magasin. De leur côté, les deux étudiantes se seraient sans doute résignées à ne rien recevoir. Si très peu d’employé·e·s sont syndiqué·e·s dans le secteur, Anne et Marie relèvent tout de même les efforts d’un syndicat qui leur a permis de gagner un peu plus de reconnaissance. Cependant, la forme de la première prime Covid n’a pas forcément été bien accueillie par toutes. Marie qui a reçu une prime sous forme de bons cadeaux de son magasin est amère : c’est si stupide, parce que ça veut dire qu’on est obligé de les utiliser dans le magasin ; donc ça booste l’économie interne. Une forme d’hypocrisie que dénonce aussi Emma qui parle de prime par principe. En plus, les plus précaires dénoncent les différences de traitement entre les employé·e·s, selon leur taux de travail ou leur statut : toutes les étudiantes, on s’est fait avoir, car les primes étaient données selon le taux d’engagement figurant sur le contrat et non les heures de travail réellement effectuées. La situation est pire encore pour Salomé : elle ne recevra pas de prime car elle a remis sa démission en juin, juste au moment où tout le monde la recevait, alors qu’elle aurait probablement dû l’avoir – car je travaillais encore. 

En tant que travailleuses précaires en première ligne lors de la pandémie depuis plus d’une année, ces quatre femmes ont pu vivre et observer de grands changements dans leur métier avec leur lot de nouvelles pratiques professionnelles et relationnelles, non sans conséquence parfois sur leur vie privée, leur santé ou la perception de leur propre métier. Mais nos trois interviewées qui ont continué à travailler remarquent une espèce de retour à la normalité. Mis à part le plexiglas et le masque qui persistent encore, tout est presque redevenu comme avant. Une situation dont se réjouit particulièrement Marie, qui trouvait le centre commercial morose, glauque, presque un peu totalitaire pendant le semi-confinement, surtout qu’il n’y avait plus aucune musique.

De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Un projet accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre.

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Le semi-confinement vécu par la population suisse : étude qualitative https://wp.unil.ch/viral/le-semi-confinement-vecu-par-la-population-suisse-etude-qualitative/ Thu, 17 Jun 2021 10:52:52 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=1653 Par Angélick Schweizer, Fabienne Fasseur & Marie Santiago-Delefosse

En 2020, au cœur du premier confinement lié à la pandémie COVID-19, le projet suisse Corona Citizen Science, mené en partenariat avec l’EPFL, l’IDIAP et l’UNIL a été lancé. L’objectif était d’appréhender les évolutions des perceptions de la population au fur et à mesure des différentes étapes (confinement et déconfinement de la première vague). Ce projet mixte, longitudinal et pluridisciplinaire comportait un volet qualitatif, composé de 60 entretiens semi-structurés menés entre le 20 avril et le 20 mai 2020. Dans cet article, nous nous focaliserons sur quelques résultats issus de l’analyse qualitative des entretiens.

Méthodologie des entretiens
Les personnes interviewé.e.s dans le cadre des entretiens ont été recruté.e.s sur base volontaire, à partir du fichier d’inscription issu de l’enquête en ligne. Les entretiens d’une durée moyenne de 45 minutes ont été mené par téléphone, ou visio (skype, whatsapp, Zoom). Un consentement oral a été obtenu de la part de tou.te.s les participant.e.s. Les 60 entretiens ont été retranscrits verbatim. Après transcription, une analyse thématique avec accord inter-juges a été effectuée.

Profils des interviewé.e.s
Sur les 60 personnes interviewées, 39 sont des femmes et 21 des hommes. L’âge moyen des participant.e.s est de 46 ans, la personne la plus jeune étant âgée de 24 ans et la plus âgée de 80. 75% d’entre eux vivent en couple (mariés ou non) et en appartement. 

Principaux résultats
La pandémie de COVID-19 touche de nombreuses dimensions de notre vie et a entraîné de multiples impacts sur notre vie sociale, professionnelle, familiale, collective ou économique. Seuls trois thèmes de l’analyse seront présentés ici : 1. Difficultés et souffrance 2. Ressources mobilisées 3. Rapport à la durabilité.

Méthodologie du projet global

Difficultés et souffrances

  1. Suppression des interactions sociales et distanciation sociale.

Dans la quasi-totalité des discours recueillis, l’absence des interactions sociales et familiales est source de manque, de même que l’arrêt des activités culturelles ou sportives et l’interdiction de rencontres entre amis ou collègues en extérieur, ce qui a pu amener une certaine souffrance. Certaines personnes se sont retrouvé.e.s totalement isolée.e.s ou « coupées » de tous contacts physiques avec leur.s proche.s.

« C’est un peu délicat pour [1]moi parce que justement j’ai personne à qui parler avant, je voyais mes anciens collègues, je sortais plus facilement, j’allais faire des cours de golf (…) Le truc qui me manque le plus c’est le social…. C’est le restaurant, c’est les terrasses des cafés, c’est pour rencontrer mes amis et pour boire un verre, voilà aller au restaurant euh le soir, à midi manger avec ma maman »                                                                                                                                                                                        (homme_64ans_séparé_retraité)

« Nous avons eu effectivement des des manques VRAIMENT euh TRES TRES IMPORTANTS mais c’est c’est je pense c’est c’est pas facile euh mais je J’AIME le contact social euh je je souffre euh absolument du du manque de contact socialmais A TOUS NIVEAUX au niveau des proches et même au niveau d’autres gens que je côtoie (…)c’est la distanciation euh moi je souffre un petit peu de de de de la situation de ma maman qui est dans un dans un EMS et puis effectivement euh qui que je n’ai PLUS VU euh en chair et en os depuis depuis plusieurs mois maintenant tout euh tout ça de de ne pas pouvoir revoir mon petit-fils tout près moi non j’ai été j’ai été touché. (homme_56ans_marié_retraité)

« Ce qui m’a vraiment manqué dans cette période ce sont en fait trois choses donc les les contacts avec ma famille(…) et euh euh avec les amis euh aller aller à l’église ce qui n’était plus possible et aussi à c- aller au cinéma et à la cinémathèque [ces trois] choses principales (femme_73ans_veuve_retraitée)

L’exigence de distanciation protectrice et les autres gestes barrières, impliquent une distanciation sociale qui génère certaines inquiétudes.

«Mes deux parents sont ont plus de 65 [donc] je peux pas vraiment les voir, fin ça j’évite (…) ma mère a 65 ans et je crois que c’est son cœur qui est en hypertension.» (femme_25ans_en couple_microbiologie)

« Beaucoup disent ah il va falloir perdre nos habitudes, (…) ne plus serrer les mains et garder la distance etc…  AH pour moi c’est quelque chose d’inconcevable je [suis très tact-] très tactile» (femme_42ans_séparée_commerce)

  1. Confinement, contextes de vie et irruption de deuils 

Près de la moitié des personnes interviewées font part d’un vécu difficile du confinement en lien avec leurs contextes de vie spécifiques. Ci-dessous quelques exemples.

Les personnes dont les activité(s) professionnelle(s) ont été suspendues, ont pu être plongées dans l’incertitude professionnelle, voire une certaine précarité. Par exemple, des étudiant.e.s, qui se sont retrouvé.e.s confiné.e.s à domicile pour cause de COVID déclaré et qui n’ont pu exercer leur.s activité.s rémunérée.s à l’heure. La maladie, le confinement et ce qu’ils ont engendré (peur d’être contagieux, précarité, etc.) a suscité beaucoup d’angoisse.

« J’ai attrapé le covid deux jours après l’annonce [du Conseil Fédéral en mars 2020] c’était un peu le choc (…) j’ai été en confinement total pendant plus de 2 semaines et sinon suite à ça j’ai moi j’ai continué à m’auto-confiner entre guillemets parce que oui c’était un petit peu traumatisant (…) ça a été assez compliqué parce que bon je suis étudiante et je vis euh je vis seule avec mon copain et bah du coup du jour au lendemain on a plus ou moins perdu notre emploi fin en tout cas on a pas reçu d’entrées euh financières (…)  il y avait beaucoup de choses au final plus que l’angoisse de la maladie ou quoi que ce soit c’était vraiment le confinement qui était très pesant » (femme_24ans_en couple_étudiantes)                                                                                             

Les personnes, exerçant dans le domaine de la culture ou de l’événementiel, décrivent la « violence » de se retrouver du jour au lendemain à l’arrêt et d’être coupé.e.s des autres qu’elles côtoyaient dans leur quotidien. 

« Ça a été très difficile au départ (…) une fois que la chose a été DIGEREE en fait bah effectivement on essaie de s’adapter et puis vivre autrement (…) [ça a pris] 2 à 3 semaines parce que moi je travaillais quand-même pratiquement des fois 6 jours sur 7 genre 10 heures par jour et puis là je me retrouve à plus rien faire (rire) j’ai l’impression que j’avais tout perdu en fait que on m’avait enlevé euh toute ma vie (…) ça a été violent puis FRUSTRANT dans le sens où bah (rire) on peut plus voir personne »                                                                                                                       (femme_32ans_en couple_culture_événementiel »

Les personnes ayant dû organiser l’école à la maison. Une dizaine de personnes dans notre échantillon ont dû s’improviser co-enseignant.e. Parmi elles, des mères, des pères mais aussi des membres de la famille comme des tantes par exemple. L’analyse de ces récits soulignent d’abord un fort investissement lors des premières semaines afin de permettre la poursuite de l’enseignement, fréquemment par le biais d’Internet. Cela passe pour certain.e.s par la création d’un compte mail, de nombreux échanges mails – what’sApp avec le corps enseignant et, pour d’autres, par un manque de suivi de la part des enseignant.e.s, ce qui, dans les deux cas a généré une grande incertitude.

« Ma première semaine de de semi-confinement bah c’était nager avec les nombreux mails WhatsApp des enseignants (…) Donc j’ai fait QUE ÇA pendant une semaine (…) Maintenant le le ras-le-bol il vient honnêtement des enfants, ils en peuvent plus quoi ils ils ont besoin de leurs copains ils ont besoin de leurs liberté de prendre le vélo d’aller à la place de jeu  (…) et puis euh c’est euh qui souffrent le plus bah il n’y a pas qu’eux et ils ont euh ils étaient hyper agressifs l’un envers l’autre » (femme_48ans_mariée_enseignement)

« Je dois dire si je peux être un peu critique ils [les enseignants de son fils]sont TRES mal organisés fin on a vraiment l’impression qu’on leur donne du travail juste pour leur donner du travail mais il y a pas de ouais il y a pas la pédagogie derrière (…) en ce qui concerne mon fils donc lui est en un je dirais une période un peu importante il est en 4 P euh donc c’est beaucoup d’apprentissages euh (…)en gros en fait on se soucie pas de savoir si l’enfant a compris (…) Bha bah le prof ça devient un un peu le parent. (homme_38ans_marié_santé&sécurité)

Ces situations engendrent des tensions et de la culpabilité chez les parents qui oscillent entre la peur de mal faire et les craintes que leurs enfants prennent du retard à école. 

Les personnes ayant perdu un.e proche. Plusieurs personnes ont relaté avoir perdu brutalement un.e proche qui se portait « bien » et qui en quelques jours est décédé.e. L’irruption de la mort et la rapidité avec laquelle cela s’est passé fait réfléchir à la fragilité de la condition humaine.

« Il y a eu des périodes fluctuantes où je me sentais fort concerné mais invincible puis des moments où j’ai eu peur, j’ai vraiment eu peur  (…) je me suis dit mais au nom d’une pipe si ça arrive comme ça quand ça arrive bah c’est arrivé à P. je me dis mais on est on est RIEN (…) ce qui m’a vraiment peut-être surpris c’est quand-même euh euh c’est l’INTENSITE de la la VIOLENCE c’est c’est violent ce qui est arrivé et (…)  (homme_56ans_marié_retraité)

Sur ce sujet, nous avons recueilli les témoignages de deux pasteurs qui attestent de cette brutalité et surtout du bouleversement des cérémonies ayant lieu en l’absence de la famille et de l’entourage. Selon eux, à long terme, la perturbation des rituels de deuil pourrait s’avérer délétères sur la santé mentale des individus.   

« Quand on voit partir le corbillard avec le cercueil c’est des moments où habituellement les gens se se serrent les uns contre les autres pleurent se consolent se puis là tout le monde est à distance de de 2 mètres et puis après pas possibilité d’aller partager le verre de l’amitié qui est une manière de RENOUER avec avec un bout de vie euh euh non bah chacun part de son côté mais je sens que c’est vraiment euh AUTOUR de ces moments-là qu’il y a des choses DIFFICILES à vivre pour pour les familles (…) ce constat qu’on a TOUT FAIT pour protéger la santé des gens (…)  mais à force de vouloir protéger des gens on a privé les gens de ce qui les fait vivre les relations et et là euh on a quelque chose à à quoi il faut être attentifs» (homme_63ans_marié_pasteur)

Les ressources mobilisées

Malgré tout, des éléments positifs ressortent de cette période de semi-confinement du printemps 2020. La presque totalité des interviewé.e.s a pu ralentir son rythme de vie, souvent effréné et reconnaissent un effet bénéfique pour eux. 

Certains ont (ré)appris à ne rien faire ou à s’adonner à des hobbies (lecture ou travaux d’entretien de la maison) : 

« Avoir enfin le TEMPS même si en fait je ne fais pas grand-chose de mes journées mais au moins d’avoir le temps bah justement de ne rien faire c’est quelque chose que je ne sais plus du tout faire et du coup c’est assez salvateur » (femme_ 24ans_en couple_ étudiante)

De nombreuses personnes ont (re)-découvert les joies de la nature et des balades en forêt grâce à la météo du printemps 2020, clémente et ensoleillée (sorties en extérieur).

«Quand on imaginait une sortie on disait bah où est-ce qu’on va ? Au cinéma ? puis la forêt ça vient vraiment presque en dernier lieu (…) c’est vrai que ça ouvre d’autres horizons beaucoup plus simples je dirais beaucoup plus accessibles euh qui ne coutent rien euh le plaisir de se faire son sandwich et puis de le manger dans l’herbe voilà c’est vrai que c’est euh je pense que pour nos enfants bah c’est ouais c’est un bonheur.. Et c’est vrai bah que ce que j’en retiens à un niveau personnel ça serait euh la découverte de plaisirs simples » (homme_38 ans_marié_santé&sécurité)

Enfin, certain.e.s interviewé.e.s ont créée des « bulles » de contacts sociaux. Pour respecter à la fois les mesures et maintenir un lien social, des familles avec des enfants en bas-âge ont permis aux enfants de jouer ensemble et aux parents de ventiler leurs émotions. 

Le rapport à la durabilité 

Près de la moitié des personnes interviewées s’est mise à consommer local et à privilégier les commerces de proximité au détriment des grandes surfaces. On observe des prises de conscience et de la solidarité pour les agriculteurs et commerçants locaux :

«Bah typiquement, mes fruits et mes légumes, je vais chez le fermier à côté maintenant, je ne vais plus dans les grandes surfaces, j’essaie de prendre des trucs ici à côté.» (femme_32ans_en couple_culture_événementiel)

Le développement de formes de la mobilité douce (notamment le vélo) a été relevé. Si certains ont regretté les virées en France voisine, d’autres ont apprécié de repenser les formats de voyages pour le futur. 

Notons que cette étude comporte également des limites. La plupart des personnes interrogées étaient issues d’un niveau socio-économique relativement élevé. Pour des personnes moins privilégiées, ce vécu a pu être plus difficile. Néanmoins, les résultats de l’enquête en ligne menées sur près de 7000 personnes tendent à confirmer nos résultats. 

En conclusion, nous avons observé une grande disparité dans les vécus de la population interviewée. Après le choc de l’annonce, les interviewé·e·s ont fait preuve de résilience et d’ingéniosité en mettant en place des modes d’adaptation personnalisés au confinement.  


[1] Les emphases en caractère gras ont été rajoutées par les auteures de l’article, alors que les majuscules respectent les changements d’intonation dans le discours des interviewé.e.s.

Angélick Schweizer est chargée de cours et première assistante en psychologie à Université de Lausanne. Après avoir obtenu sa thèse de doctorat intégrant une méthodologie mixte en psychologie de la santé, Angélick Schweizer a travaillé comme responsable de recherche à l’Institut Universitaire de Médecine sociale et Préventive (IUMSP) à Lausanne. Ses principaux domaines de recherche traitent de la relation médecin-patient.e, de l’intégration de la santé sexuelle dans les soins et, plus récemment, de l’impact du cancer sur les sexualités. 

Fabienne Fasseur est Maître d’enseignement et de recherche en psychologie de la santé et en méthodologie de recherche qualitative. Enseignante aux niveaux Bachelor et master en psychologie à l’Université de Lausanne (Institut de psychologie), ses principaux axes de recherche concernant les vécus de la santé, dans le domaine de la prévention de l’apparition de pathologies acquises ou non, les expériences de maladies chroniques ou graves, l’utilisation des nouvelles technologies de la communication dans la santé, l’exploration des vécus en temps de pandémie CoViD19, entre autres.

Marie Santiago Delefosse, professeure ordinaire de psychologie de la santé. Directrice de l’équipe de recherche « Psychologie de la santé, critique et qualitative », ainsi que le Laboratoire Phase, Université de Lausanne, Suisse (www.unil.ch/phase). Elle conduit, entre autres, des recherches sur les approches méthodologiques depuis les années 2000, et a publié de nombreux articles et ouvrages sur cette question.   Une de ses récentes recherches, « Critères de Qualité dans la Recherche Qualitative en Sciences de la Santé », a été financée par le Fonds National Suisse. 

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