Une enquête de Mathilde Bertuol, Damien Mioranza et Juliana Rodrigues Roza
Si la pandémie de Covid-19 a sans doute affecté les vies de nombreuses personnes, certaines ont traversé des moments de transition importants lors de cette période. C’est sans doute le cas des femmes qui ont fait l’expérience d’avoir un·e enfant en temps de pandémie. Comment ont-elles vécu leur grossesse ? Comment se passe leur entrée en parentalité ? Comment sont-elles accompagnées en cette période si particulière ? Pour tenter de le comprendre, Carole (30 ans), Blanche (27 ans), Stéphanie et Morgane (33 ans), et Lucie, jeune sage-femme de 24 ans, relatent leurs expériences de la pandémie.
C’est en janvier 2020 que Carole apprend qu’elle est enceinte. Le virus se répand en Chine et en Asie, mais l’OMS ne parle pas encore de pandémie. Carole s’en soucie peu : elle est heureuse, envisage sereinement sa grossesse qu’elle imagine faite de balades dans la nature et de moments de partage avec son entourage. Le 16 mars, elle est pourtant coupée dans son élan : le semi-confinement est annoncé. Pénurie de masques, de désinfectant, fermeture de tous les commerces, excepté ceux d’alimentation : tout s’arrête. Les écoles et les crèches ferment, notamment l’établissement dans lequel elle travaille – je me retrouve coincée à la maison. Morgane, quant à elle, profite du confinement avec son conjoint pour lancer le projet d’un deuxième enfant. Interprète pour des organisations internationales, durant l’année 2020 son travail se fait exclusivement à distance ; ses principaux employeurs étant l’Organisation Mondiale de la Santé et les Nations Unies, ce ne sont pas eux qui contribuent à élaborer les règles sanitaires qui vont y déroger. Tous les deux à la maison, avec du temps pour notre fils, on a pas hésité une seule seconde, on voulait mettre à profit cette période d’incertitudes. Mais jamais on aurait pensé que cela durerait aussi longtemps. Après le premier confinement, Morgane et son compagnon espèrent que le télétravail sera davantage démocratisé : Parfois, avec mon travail, je suis affectée à l’étranger, c’était génial sans enfant mais aujourd’hui, si je peux faire partie d’une réunion qui se déroule à Abidjan tout en pouvant aller chercher Nemo à la crèche c’est le rêve !
Carole au contraire subit l’isolement : elle ne peut, comme elle l’avait prévu, fêter l’événement avec les amis et elle ne sort presque plus. Zoom l’aide à maintenir quelques contacts : comme coach holistique, elle propose un suivi par vidéoconférence. Pourtant, lorsqu’une structure lui propose de mettre en contact des familles et des professionnel·le·s du travail social, elle hésite et finit par ne pas s’inscrire – pour moi c’est vrai que c’était intense, c’était un peu les montagnes russes, donc je me suis dit que le travail avec des familles qui sont en détresse ça va être compliqué ; je vais déjà me gérer toute seule ! Si elle n’a appris sa grossesse qu’après l’annonce du confinement, Blanche aussi regrette de ne plus pouvoir la partager avec ses proches, elle qui s’imaginait l’annoncer en personne, avec toute sa créativité, à sa sœur qui vit en Belgique. Pour cette future maman qui vit sa première grossesse, ce genre de petits moments sont importants, c’est douloureux d’en être privée. A cause des restrictions sanitaires, Blanche se voit contrainte de se rendre seule à sa première échographie – le papa ne pouvait pas venir, et t’as l’impression qu’on te vole des moments à deux, et que t’es toute seule, que tu ne peux pas partager ces moments de joie avec quelqu’un. A l’inverse, Morgane n’évoque pas ce manque car c’est le deuxième, on n’est pas autant dans la contemplation de chaque nouveauté comme avec le premier. Elle raconte une grossesse beaucoup moins centrée sur elle et sur l’évolution de son ventre car elle et son compagnon devaient déjà s’occuper d’un enfant en bas-âge : Heureusement qu’on est plus cool pour le deuxième et que le papa avait pu se délecter de voir le haricot grandir à l’écran pour Nemo ; pour le second, j’ai un peu honte de l’avouer, mais on doit faire des efforts pour y penser. Lors de sa première grossesse, elle faisait des échographies pour le plaisir, et on envoyait les photos à toute notre famille, et elles étaient affichées dans toutes les pièces ; pour le 2ème, on fait le strict minimum : j’y vais seule et c’est expéditif. Même que j’ai une fois lancé à Jo que ça serait bien qu’on les garde quand même pour les montrer un jour au deuxième, et il en a sorti une de mon sac toute pliée ; en le disant à haute voix, ça fait un peu glauque…
Alors que le Covid-19 se répand à travers le monde mais reste mal connu, les gouvernements et institutions ont divisé la population en catégories selon leur vulnérabilité présumée face au virus. L’institution dans laquelle travaille Carole, considérant que les femmes enceintes sont à risque, ne les autorise pas à revenir avant août 2020 et ce, même si les établissements réouvrent leurs portes. Le flou qui entoure alors le virus, le manque ou le surplus d’informations s’avèrent d’ailleurs déstabilisants. Si elle a d’abord essayé de s’informer, en visionnant notamment des vidéos diffusées par l’hôpital local, Carole a vite laissé tomber : A un moment donné, j’ai tout arrêté, j’ai dit non, ça suffit, c’est plus angoissant qu’autre chose. Blanche aussi a tenté, sans résultat, de se renseigner en posant des questions à sa gynécologue – j’ai surtout compris que c’était très flou pour eux. Professionnelle de la santé, Lucie confirme et s’en désole – y a des questions qui restent sans réponses, autant pour les femmes enceintes que pour nous ; on aimerait bien en avoir, mais…
Stéphanie qui travaille dans une crèche a été soulagée par sa fermeture. En mars de l’année dernière, on ne savait rien du virus et on n’imaginait pas que cela durerait aussi longtemps ; on te dit sans cesse, avec le risque de fausse couche du premier trimestre, que tu es vulnérable alors j’étais contente de ne pas me prendre la tête. Et comme elle n’avait pas encore officiellement déclaré sa grossesse à son employeur, le premier confinement lui a enlevé la pression de devoir l’annoncer plus tôt que prévu. Le sentiment de vulnérabilité accrue affecte également les relations personnelles : enceinte, Blanche a le sentiment que les gens se comportent comme si t’étais malade, ce qui tend à l’agacer – d’un côté c’est agréable car on s’occupe de toi mais de l’autre je n’aime pas quand on me dit « fais pas ci, fais pas ça » parce que tu es enceinte. Carole confirme : tout d’un coup je me suis sentie vulnérable, comme si la grossesse devenait quelque chose de… presque une maladie.
En été pourtant, la vie semble reprendre son cours pour certaines. Blanche est confiante et sort même faire la fête – mais là je pense que, franchement, on a pas été très prudents sourit-elle. Pour Carole, au contraire, l’isolement s’accentue : elle connaît des complications et se retrouve alitée dès le 15 juin, à 6 mois de grossesse – je ne peux plus aller à l’extérieur et l’extérieur a peur de venir à l’intérieur… Pourtant, son conjoint sort, lui. Il se rend tous les jours au travail et prend les transports en commun, mais ça ne l’inquiète pas trop – je sais qu’il fait attention. La sage-femme qui vient toutes les semaines lui permet tout de même de garder un lien avec l’extérieur – ça c’était un chouette contact, c’était un contact rassurant ! Ce rôle, Lucie a conscience de le tenir auprès des mères hospitalisées : Elles sont seules, elles ne peuvent pas avoir beaucoup de visites ; au final elles nous ont nous, mais on peut pas non plus rester trop longtemps. Une mère lui confie par exemple ses craintes à propos d’un potentiel déménagement et son impact sur sa vie de famille – je pense que le fait qu’elle puisse m’en faire part, dire qu’il y a toutes ces choses qui se passent pour elle, ça peut la soulager un petit peu émotionnellement aussi.
A l’hôpital justement, où les règles et mesures sont strictement appliquées, le virus se fait plus présent, plus visible. En juin 2020, l’état de Carole s’aggrave et elle se retrouve hospitalisée à Zurich, à plus de 200 km de son domicile, les hôpitaux plus proches étant pleins. Tout d’un coup, là, d’être confrontée au masque, je me disais « Là, bon, il y a quand même vraiment quelque chose qui se passe ». Mise d’office en quarantaine, les soignant·e·s n’entrent dans sa chambre qu’entièrement équipé·e·s – j’étais comme une pestiférée, se souvient-elle en riant. Lucie, la professionnelle, confirme cette impression – l’hôpital, c’est un peu un monde à part ces temps-ci : toutes les femmes sont dépistées, étape éprouvante pour les patientes comme pour les sages-femmes ; quand je devais faire les frottis aux patientes, elles me demandaient « Mais je fais quoi si… ? ». Enfin, c’est quand même une crainte qu’elles ont, avant le résultat, cette peur de voir ce « oui » écrit sur le test. La maternité est désormais divisée entre Unité Covid et Unité standard, nous explique Lucie : panneaux et chariots chargés d’équipements spécifiques ; surblouses, masques FFP2 et lunettes fleurissent dans l’unité Covid et des ascenseurs sont même réservés aux patientes Covid-positives.
Surtout, les règles sont plus strictes à l’hôpital. Les enfants, en particulier, n’y sont plus admis, ce qui pèse sur les mères hospitalisées à l’unité prénatale. Visiblement affectée, Lucie explique que les patientes insistaient pour voir leurs enfants – ça nous fendait le cœur de devoir dire : « Non, votre fils ça fait trois semaines que vous l’avez pas vu mais c’est les mêmes règles pour tout le monde ». Stéphanie qui vient d’accoucher de sa seconde petite fille confie avoir très mal vécu l’absence de visite de ses parents, mais surtout de notre grande : j’aurais aimé pouvoir préparer et soigner la première rencontre et avoir des photos de mes deux filles à la maternité ensemble ; sans parler de la culpabilité de ne pas pouvoir rassurer Nina, à qui on volait un peu la vedette. En principe, seuls les pères sont autorisés, et pas plus de deux heures par jour. Le conjoint de Carole – laquelle est hospitalisée à Zürich loin de chez elle – se voit ainsi contraint d’effectuer six heures de trajet aller-retour pour rester deux petites heures auprès d’elle. Le deuxième jour de son hospitalisation, sa mère et sa sœur l’accompagnent pour lui rendre visite, mais elles n’ont pas pu monter. En riant, Carole se rappelle tout de même qu’une collègue, venue à l’improviste, était parvenue à se faufiler discrètement jusqu’à sa chambre – tout d’un coup je la vois je lui dis : « Mais tu fais quoi là ? Mais t’as pas le droit ! ». Elle ne peut pourtant pas profiter pleinement du moment – c’était très touchant de la voir, mais ça m’a stressée aussi, c’est ça qui est fou, parce que je me disais : « Mais ouais, si tu te fais choper qu’est-ce qu’on risque, qu’est-ce qu’ils vont nous dire ? ».
Blanche a quant à elle droit à un traitement de faveur grâce à un personnel soignant moins regardant envers le protocole sanitaire, puisque les sages-femmes tolèrent que son conjoint reste la journée avec elle. En salle d’accouchement, elle a d’ailleurs pu enlever son masque, mais lorsque la sage-femme s’est approchée pour lui proposer quelques exercices de relaxation à condition de le remettre, Blanche a réagi fermement : Je lui fais comprendre qu’il ne fallait surtout pas mettre le masque, car pour moi le masque c’était vraiment pas la priorité. Ces réactions, Lucie les comprend – il faut faire preuve de bon sens ; on peut pas obliger une dame qui accouche à avoir son masque sur le nez ; il y a quand même des moments où c’est un peu plus difficile de le garder que quand on va faire nos courses ! Pour autant, la sage-femme reste consciente des risques : Je vais pas non plus dire à toutes les dames « Non mais c’est bon, enlevez votre masque, il n’y a pas de soucis ». Au moindre symptôme, elle se fait d’ailleurs dépister – c’est ma responsabilité personnelle, professionnelle aussi à quelque part. Un jour, raconte-t-elle, alors qu’elle accompagne une patiente sans symptôme mais dont le test a été perdu, celle-ci est saisie de contractions douloureuses et enlève son masque. Si elle comprend qu’après tout, respirer dans un masque pendant des heures quand on a mal, c’est compliqué, elle lui demande toutefois de le remettre, mais elle abdique lorsque la parturiente saisie d’une nouvelle contraction le retire à nouveau ; mais la dame a été finalement dépistée covid-positive, Lucie a dès lors décidé de se confiner par précaution, le temps d’une quarantaine.
Il est intéressant de relever que durant la période de grande transformation vécue par ces mères en temps de pandémie, si l’isolement relatif semble généralement plutôt mal vécu avant l’accouchement, il est au contraire bien accueilli par la suite. Blanche par exemple dit ainsi avoir profité pleinement des règles en vigueur à l’hôpital – j’ai pu être centrée sur moi-même et profiter de débuter mon rôle de maman seule, en intimité, et éviter d’avoir les gens qui viennent pour te donner des conseils quand t’as pas forcément envie d’en avoir sur le moment. Morgane, elle, était ravie d’avoir une excuse toute prête qui ne froisse personne – ça va déjà être compliqué de construire une nouvelle dynamique à quatre, alors si on peut se passer de la visite de la grande tante qui ne sait jamais quand partir, c’est bienvenu. Carole aussi s’est servie de la pandémie pour freiner ses proches : J’étais plutôt, ouais, pas contente qu’il y ait cette pandémie, mais contente qu’on puisse dire : « Non, mais attendez les gens, pas trop en même temps, et espacez aussi! ». L’argument vaut même au sein de son couple, tant, pour elle, le papa et la maman vivent différemment la grossesse, l’arrivée ; pour lui c’est un cadeau, il aurait ameuté tout le village ! Mais nous les femmes, on est raide, on n’en peut plus, on a besoin de plus de temps pour récupérer.
La pandémie semble avoir été vécue par ces récentes parturientes comme une période d’intimité encastrée dans un temps généralisé de crise, comme un moment d’exception au carré qui marquera sans doute leurs souvenirs et les récits à venir des tout-petits qui ne savent pas encore ce qui est arrivé ce printemps 2020.
De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.
Un projet accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre.
Pour lutter contre la propagation du COVID-19, de nombreux pays ont imposé des mesures drastiques qui ont réduit l’activité économique. Les écoles et les magasins ont fermé, les voyages en avion ont été interdits et certaines villes ont été complètement fermées.
Si ces mesures ont entraîné des difficultés économiques, notre étude montre qu’elles ont également amélioré de façon spectaculaire la qualité de l’air. La pollution atmosphérique dans les zones urbaines a diminué jusqu’à 45% pendant le lockdown, et les améliorations de la qualité de l’air ont persisté même après la levée des mesures de lockdown.
S’appuyant sur notre expertise en matière d’économie de l’environnement et de politique économique, les résultats inédits de cette étude soulignent le potentiel des politiques environnementales intelligentes pour mieux reconstruire en se concentrant sur une économie durable.
La pollution atmosphérique est une menace majeure pour la santé humaine. Elle est directement liée aux activités économiques telles que le transport, la production d’électricité, l’industrie, l’agriculture et la consommation d’énergie domestique pour le chauffage et la cuisson.
La désinformation est dangereuse. Nous la combattons avec des faits et de l’expertise.
Si la plupart des lockdowns ont directement et considérablement réduit les transports et l’activité industrielle, leur impact sur l’agriculture, la consommation d’énergie domestique et la production d’électricité est souvent indirect et plus complexe.
La principale source de pollution atmosphérique varie d’une région à l’autre et est essentielle pour comprendre les différents impacts environnementaux des lockdowns dans le monde. Alors que les transports et les activités industrielles sont les principales sources de pollution dans les zones urbaines des pays développés, notamment en Amérique du Nord et en Europe, la consommation d’énergie des ménages, l’agriculture et la production d’électricité sont parmi les principales sources de pollution atmosphérique dans de nombreuses zones urbaines d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Afrique.
Notre étude a montré que, si la plupart des zones ont connu une réduction de la pollution atmosphérique en réponse aux mesures de confinement, d’autres zones n’ont connu que de légères améliorations, voire une détérioration de la qualité de l’air. Dans les zones où la qualité de l’air s’est améliorée, la principale source de pollution était l’industrie ou les transports. Les zones où la qualité de l’air n’a pas changé ou s’est détériorée sont souvent les mêmes que celles où les principales sources de pollution sont l’agriculture, la combustion domestique de la biomasse ou la production d’électricité, notamment la Grèce, le Japon et la Colombie.
Ces résultats soulignent la complexité de la relation entre l’économie et l’environnement. L’idée reçue est que l’activité économique est mauvaise pour l’environnement. Si nous découvrons et confirmons cette relation négative, nous trouvons également des domaines où l’environnement résiste à l’activité économique.
Les recherches antérieures sur le développement économique montrent que la composition des économies change au cours du processus de croissance économique, passant souvent d’une économie agricole à une économie industrielle, puis à une économie dominée par les services. L’impact environnemental du développement économique peut donc être positif lorsque le passage à une production plus propre compense largement les dommages environnementaux causés par l’augmentation de la production.
Nos résultats concernant l’impact global des restrictions COVID-19 sur la qualité de l’air suggèrent que de telles relations peuvent également exister à court terme, lorsque les gens répondent aux restrictions COVID en se tournant vers d’autres activités plus polluantes, telles que la pollution accrue due au chauffage, qui sont moins affectées par les restrictions.
Pour l’avenir, nos résultats suggèrent que les politiques visant à améliorer la qualité de l’air doivent tenir compte de ces diverses réactions à la réglementation. La réglementation de certaines activités seulement peut entraîner une détérioration des résultats environnementaux si l’activité économique se tourne vers des actions plus polluantes.
Une meilleure réponse politique, confirmée par nos résultats, devrait impliquer des incitations qui orientent les économies vers une production et une consommation de biens et de services plus propres. C’est exactement ce que font les politiques fondées sur le marché, telles que les systèmes de plafonnement et d’échange ou les taxes sur les activités polluantes.
En créant un coût à la pollution par le biais de taxes ou de prix de quotas, ces politiques encouragent l’innovation et l’investissement dans les technologies vertes. Nos résultats, ainsi que les leçons générales tirées de l’expérience des taxes sur le carbone et des systèmes de plafonnement et d’échange pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, peuvent servir à la conception de politiques environnementales intelligentes.Bien que le COVID-19 lui-même, et les mesures de confinement associées, aient eu des conséquences tragiques pour les sociétés, il constitue également une expérience naturelle sans précédent qui nous aide à mieux comprendre la relation entre l’activité économique et l’environnement. Notre étude fournit des leçons cruciales pour mieux reconstruire, en particulier lorsqu’on envisage une économie durable dans un monde post-COVID.
Article initialement publié dans The Conversation le 14 avril 2021.
PDF de l’étude complète dont les auteurs sont : Jean-Philippe Bonardi, Quentin Gallea, Dimitrija Kalanoski, Rafael Lalive, Raahil Madhok, Frederik Noack, Dominic Rohner et Tommaso Sonno.
Jean-Philippe Bonardi est Professeur ordinaire de management stratégique et Doyen de la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne. Ses recherches sont à l’intersection entre l’économie politique et les stratégies commerciales. En particulier, il étudie les activités non-commerciales des firmes, à savoir la manière dont celles-ci gèrent leurs relations avec les gouvernements, les organisations internationales, les médias, les groupes d’intérêts, les ONG ou les activistes. Il s’intéresse donc aux relations entre les firmes et les politiques publiques, tant au niveau local que global.
Rafael Lalive est professeur de sciences économiques à la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne. Il travaille sur les questions liées à la politique du marché du travail, à la politique familiale et à l’économie sociale et enseigne des méthodes empiriques pour l’économie et la gestion.
Dominic Rohner est Professeur ordinaire en économie politique et institutionnelle à la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne. Il est aussi chercheur pour le Development Economics Programme du Centre for Economic Policy Research. Ses recherches se concentrent notamment sur l’économie politique et le développement. Plusieurs de ses récents travaux traitent du rôle des ressources naturelles et du capital social dans les conflits armés.
Avant l’essor de la pandémie au Pérou (mars 2020), des milliers de touristes arrivaient chaque jour à Cusco, l’ancienne capitale de l’empire inca. Beaucoup d’entre eux·elles souffraient du soroche dès leur arrivée. Le soroche – terme quechua – fait référence au mal d’altitude qui s’accompagne généralement de maux de tête dus au manque d’oxygène. En effet, la ville de Cusco est située à environ 3’400 mètres au-dessus du niveau de la mer, et d’autres villages de la région sont même situés plus hauts.
Lorsque le nouveau coronavirus (SARS-CoV-2) a atterri au Pérou, les gens ont commencé à affirmer qu’ils étaient atteints de soroche. Il est vrai qu’au début, des cas de la maladie due au coronavirus (COVID-19) se déclaraient surtout dans la capitale péruvienne ainsi que dans d’autres zones de la côte nord et de l’Amazonie. Les régions de haute altitude telles que Cusco et Puno ont eu peu de cas. Un article du Washington Post (du 4 juin 2020) a soutenu cette idée du coronavirus souffrant du soroche, donnant l’exemple de Cusco avec seulement 916 cas de COVID-19 sur 141’000 cas au niveau national. Cet article fournissait en outre des données scientifiques d’autres régions en altitude :
Des chercheuses/chercheurs de l’Australie, de la Bolivie, du Canada et de la Suisse ont examiné les données épidémiologiques de la Bolivie, de l’Équateur et du Tibet. Elles/ils ont constaté que les populations dans les endroits qui dépassent les 3 000 mètres d’altitude rapportaient des niveaux bien inférieurs [de cas de COVID-19] que ceux de leurs homologues des plaines.
L’article citait également des endroits andins comme La Paz n’ayant que 410 cas de COVID-19 en juin contre 8’387 cas à Santa Cruz, une région proche de la mer[i]. Au moment de la rédaction de cet article, les données scientifiques soutenaient l’hypothèse que l’altitude affectait considérablement la propagation du COVID-19 sur ces régions de hauts plateaux [ii]. À ce moment-là, mon oncle, à Cusco, soulignait :
Nous sommes heureusement protégé·e·s par les montagnes (l’altitude). Si tu regardes la carte, il semble que le coronavirus n’aime pas grimper. Il n’aime pas l’andinisme (andinismo).[iii]
Mon oncle et moi discutions de cette question, soulignant que les Cusquénien·ne·s pourraient contracter le virus mais ne développeraient pas autant la maladie. « Nos poumons sont mieux adaptés grâce à l’altitude », a-t-il affirmé[iv]. Ailleurs à Cusco, j’ai aussi entendu des affirmations similaires soulignant le « pouvoir des Andes », en lien à des raisons génétiques ou héréditaires associées à la « force des Incas » (ce qui est peut-être un argument controversé sachant que les Incas étaient touchés par la variole, une pandémie importée par les conquistadors espagnols qui ont décimé un nombre important des locaux)[v]. Les scientifiques défendant un effet de l’altitude sur la propagation du COVID-19 mentionnent des facteurs tels que l’hypoxie à haute altitude (très faibles niveaux d’oxygène dans le sang), le rayonnement ultraviolet plus élevé, la densité démographique plus faible dans les hauts plateaux et l’isolement des régions montagneuses[vi]. Quelle que soit la raison, chez nous dans la ville de Cusco, nous nous sentions en quelque sorte protégé·e·s du COVID-19, mais sans trop se fier à cette protection, en appliquant toujours les protocoles de protection.
Peu à peu cependant, en regardant la région de Cusco, nous avons découvert que le SARS-CoV-2 n’avait pas réellement de soroche. Dès la fin du confinement national, en juillet, les Cusquénien·ne·s baissent la garde, sortent davantage et se préoccupent moins de la distance physique. Le 21 mai, la région de Cusco ne comptait officiellement que 700 cas de COVID-19 et 8 décès. Le 23 juillet, les effectifs ont augmenté : 6’481 infecté·e·s et 111 décès. Le 19 octobre, les cas et les décès étaient encore plus élevés (10 fois plus) : 61’116 et 1’200 respectivement. Le taux de positivité au COVID-19 augmente ainsi incroyablement de juillet à octobre, tout comme le taux de mortalité. S’il est vrai que la région de Cusco possède un vaste territoire amazonien (42%), il est également vrai que la province de Cusco – une des treize province de cette région située en altitude et qui comprend la ville de Cusco – présente la plupart des cas de COVID-19 (67%) et des décès (63 %) de la région : 41’205 et 765 respectivement (le 19 octobre)[vii].
Les statistiques remettent ainsi en question les affirmations préalables des personnes et des scientifiques sur le soroche du coronavirus. Cela est vrai non seulement à Cusco mais aussi dans d’autres régions andines comme La Paz. Par rapport à l’article du Washington post quelques mois en arrière, on se rend compte que le SARS-CoV-2 est plus fort qu’on ne le pensait. S’il a eu le soroche, il a fini par s’habituer à l’altitude. Une comparaison des décès dus au COVID-19 entre la région de Cusco et d’autres basses terres péruviennes le confirme. Prenons par exemple les données nationales du 19 octobre, le premier a un taux de létalité de 2,07%, ce qui est supérieur à celui de Tacna (1,77%), Madre de Dios (1,65%) et Amazonas (1,39%)[viii]. La région de Tacna est située sur la côte péruvienne et les deux autres dans la partie amazonienne du pays. Au Pérou en général, tant les terres basses comme Iquitos que les hauts plateaux comme les villes de Cusco et d’Arequipa ont souffert du manque d’oxygène, ce qui nous montre la précarité du système de santé publique qui a contribué à l’augmentation de la mortalité due au COVID-19, en particulier dans ces régions. Il existe en effet des facteurs sanitaires et socio-économiques qui ont augmenté les cas positifs et les décès au Pérou[ix], y compris les hautes terres.
Le message final ici est d’attirer l’attention sur deux éléments en particulier. Le premier concerne les controverses et les incertitudes sur certaines affirmations – scientifiques ou non – concernant la pandémie du COVID-19. Le nouveau coronavirus nous a confronté aux limites de nos connaissances et de capacité à agir en conséquence. De nouvelles données empiriques peuvent remettre en cause les hypothèses scientifiques sur ce virus et son comportement, par exemple sur les hauts plateaux. Nous avons appris ainsi nos incertitudes sur les traitements (lesquels sont vraiment efficaces ?), les vaccins (lequel ? quand ? combien de doses ?), la transmission virale (par aérosol ?)[x], etc. Les incertitudes concernent également les mesures de santé publique telles que l’utilisation de gants au Pérou, étant tout d’abord recommandés par le gouvernement national, puis déconseillés par le gouvernement lui-même en raison du risque d’infection virale (quand il n’y pas une manipulation correcte). Un autre bon exemple est l’utilisation de masques. Leur usage a été une source de controverse dans le monde entier en tant que mesure de biosécurité efficace en matière de santé publique, recommandée dans certains endroits, obligatoire dans d’autres (sans mentionner les mouvements négationnistes qui sont contre leur utilisation). Le cas suisse montre par exemple comment leur usage évolue dans le temps, étant devenu récemment obligatoire dans les lieux publics fermés.
Le deuxième élément consiste à reconnaître l’importance de ne pas laisser de côté les mesures de protection. L’exemple de la région de Cusco souligne cette importance, car les cas et les décès causés par le COVID-19 commencent rapidement à augmenter dès que les gens baissent leur garde contre le virus. L’effet supposé du soroche sur la propagation du COVID-19 souligne la nécessité de faire attention aux données scientifiques disponibles. Le SARS-CoV-2 est un tout nouveau virus et nous en apprenons encore aujourd’hui. Si la recherche scientifique a été importante pour lutter contre le COVID-19, nous devons reconnaître ses limites ; elle est en constante évolution, comme l’affirment Pun et al. (2020, p. 220) :
La plus faible incidence du COVID-19 rapportée au sein des résident·e·s des hauts plateaux est assez intrigante, mais les observations épidémiologiques présentées jusqu’à l’heure dans ces régions sont préliminaires. Les données concernant la transmission du virus doivent être soigneusement interprétées et toute observation actuelle sur le COVID-19 concernant les différences d’incidence, de prévalence et de morbidité/mortalité liées à l’altitude doit être considérée comme spéculative et génératrice d’hypothèses en raison de la multitude d’autres facteurs environnementaux, politiques, temporels et du système de santé qui sont en jeu.
Le cas exposé ici remet en question l’hypothèse prématurée affirmant que les effets de l’altitude limitent la propagation du COVID-19 au Pérou, défendue précédemment par Accinelli et Leon-Abarca[xi]. Cela corrobore l’affirmation de Pun et al., tout comme les conclusions de Humaní et al. (2020) pour la région de Cusco en avril, attirant déjà l’attention sur des facteurs qui ne sont pas nécessairement liés à l’altitude, comme la faible densité démographique et l’isolement (ils mettent également en garde sur certains biais de recherche et sur le risque élevé de sous-évaluation des cas au Pérou dans les zones rurales des hauts plateaux)[xii]. Ces auteur·e·s pensent qu’il est prématuré de conclure à un impact de l’altitude sur la transmission du COVID-19. Puisque le SARS-CoV-2 s’est finalement avéré ne pas avoir de soroche, contrairement à certain·e·s touristes à Cusco, nous devrons peut-être continuer à appliquer ce qui semble être efficace jusqu’à présent (que nous soyons dans les hauts plateaux ou non) : lavage des mains, éloignement physique et utilisation appropriée de masques. Ces mesures de biosécurité seront importantes pour contenir la deuxième vague qui frappe le monde actuellement.
[i] Tegel, S. (2020, le 4 Juin). El coronavirus parece no afectar a las poblaciones que viven en grandes altitudes. Washington Post. https://www.washingtonpost.com/es/tablet/2020/06/04/el-coronavirus-parece-no-afectar-las-poblaciones-que-viven-en-grandes-altitudes/. Voir aussi Ochoa, R. (2020, May 13). ¿La COVID-19 sufre de soroche? La República. https://larepublica.pe/sociedad/2020/05/13/coronavirus-en-peru-la-covid-19-sufre-de-soroche/.
[ii] Voir Arias-Reyes, C., Zubieta-DeUrioste, N., Poma-Machicao, L., Aliaga-Raduan, F., Carvajal-Rodriguez, F., Dutschmann, M., … Soliz, J. (2020). Does the pathogenesis of SARS-CoV-2 virus decrease at high-altitude? Respiratory Physiology & Neurobiology, 277, 103443. https://doi.org/10.1016/j.resp.2020.103443; Xi, A., Zhuo, M., Dai, J., Ding, Y., Ma, X., Ma, X., … Xu, J. (2020). Epidemiological and clinical characteristics of discharged patients infected with SARS-CoV-2 on the Qinghai Plateau. Journal of Medical Virology, 92(11), 2528–2535. https://doi.org/10.1002/jmv.26032;
[iii] Afortunadamente estamos protegidos por las montañas (la altura). Si miras el mapa, parece que al coronavirus no le gusta escalar. No le gusta el andinismo.
[iv] Nuestros pulmones se adaptan mejor a la altura.
[v] García Cáceres, U. (2003). La implantación de la viruela en los Andes, la historia de un holocausto. Revista Peruana de Medicina Experimental y Salud Publica, 20(1), 41–50. http://www.scielo.org.pe/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S1726-46342003000100009.
[vi] Ces facteurs sont discutés puis remis en question par Pun, M., Turner, R., Strapazzon, G., Brugger, H., & Swenson, E. R. (2020). Lower incidence of COVID-19 at high altitude: Facts and confounders. High Altitude Medicine & Biology, 21(3), 217–222. https://doi.org/10.1089/ham.2020.0114
[vii] Les statistiques ci-dessous ont été obtenues de la Direction régionale de la santé-Cusco (DIRESA-Cusco): http://www.diresacusco.gob.pe/new/.
[viii] Données extraites du ministère péruvien de la Santé (MINSA): https://covid19.minsa.gob.pe/sala_situacional.asp.
[ix] Asensio, R. H. (Ed.). (2020). Crónicas del gran encierro. Pensando el Perú en tiempos de pandemia. Lima: IEP. https://iep.org.pe/wp-content/uploads/2020/06/Cr%C3%B3nica-del-Gran-Encierro-1.pdf; Terry, C., & Chichizola, B. (à paraître). Le Pérou face au Covid-19. Paradoxes et limites des mesures de confinement. In La république du coronavirus. Lyon: Institut de recherche sur le soin et l’accès aux soins.
[x] Voir RTS (2020, le 19 octobre). Les aérosols favorisent la transmission du coronavirus mais dans quelle ampleur ? Une question qui mobilise les scientifiques. https://rts.ch/play/tv/redirect/detail/11690171.
[xi] Accinelli, R. A., & Leon-Abarca, J. A. (2020). At high altitude COVID-19 is less frequent: The experience of Peru. Archivos de Bronconeumología. https://doi.org/10.1016/j.arbr.2020.09.004
[xii] Huamaní, C., Velásquez, L., Montes, S., & Miranda-Solis, F. (2020). Propagation by COVID-19 at high altitude: Cusco case. Respiratory Physiology & Neurobiology, 279, 103448. https://doi.org/10.1016/j.resp.2020.103448
Cristian Terry est titulaire d’un Master en études du développement du Graduate Institute (Genève) et d’un doctorat en sciences sociales de l’Université de Lausanne. Ses études de terrain portent sur la dynamique et les effets du tourisme dans la région de Cusco. Il mène actuellement des recherches ethnographiques sur la pandémie du COVID-19, son évolution et ses effets au Pérou.
By Cristian Terry
This paper questions whether the new coronavirus has soroche (altitude sickness). At the beginning of the pandemic, some studies hypothesized that high altitude affected the spread of COVID-19 in regions with over 3,000 meters above sea level. By presenting the case of the Cusco region, this paper calls this idea into question. With the passage of time and especially with the end of the lockdown, the new coronavirus has proven resistant to the Cusco heights, with a sharp increase in COVID-19 cases and deaths. This brings to light the uncertainty regarding the behavior of this new virus and emphasizes the need to continue with biosecurity measures, whether in lowlands or highlands.
Before the pandemic outbreak in Peru (March 2020), thousands of tourists arrived every day in Cusco, the ancient capital of the Inca empire. Lots of them had soroche as soon as they arrived. Soroche —a Quechua term— refers to altitude sickness which is generally accompanied by headache caused by the lack of oxygen. This is because Cusco city is located at approximately 3,400 meters above sea level, and other villages of the Cusco region are even located at higher altitudes.
When the new coronavirus (SARS-CoV-2) landed in Peru, people started claiming that it had soroche. It was true that, at the beginning, cases of coronavirus disease (COVID-19) attacked above all the Peruvian capital along with other northern coast and Amazonian areas. High altitude regions such as Cusco and Puno had few cases. An article in the Washington Post (June 4th, 2020) supported this idea of coronavirus having soroche, giving the example of Cusco with only 916 COVID-19 cases among 141,000 cases at the national level. This article provided scientific data from other high altitude regions:
Researchers from Australia, Bolivia, Canada, and Switzerland examined epidemiological data from Bolivia, Ecuador, and Tibet. They found that populations in places that exceed 3,000 meters high reported much lower levels [of COVID-19 cases] than their counterparts on the plains.
The article also mentioned Andean places like La Paz having only 410 COVID-19 cases in June versus the 8,387 cases in Santa Cruz, a region close to sea level.[i] At the time of writing this article, scientific data supported the hypothesis that high altitude considerably affected COVID-19 spread on these highlands regions.[ii] At that time, my uncle in Cusco claimed:
We are fortunately protected by the mountains (high altitude). If you look at the map, it seems that the coronavirus doesn’t like climbing. It doesn’t like andinism (andinismo; like alpinism but in the Andes).[iii]
My uncle and I were discussing this issue, pointing out that Cusqueños people might contract the virus but do not develop the disease that much. “Our lungs are better-adapted thanks to high altitude” he affirmed.[iv] Elsewhere in Cusco, I also heard similar claims highlighting the “power of Andeans”, because of genetic or inherited reasons linked to the “strength of the Incas” (perhaps a controversial argument knowing that the Incas were affected by smallpox, a pandemic imported by the Spanish conquerors who decimated a large number of locals).[v] Scientists defending a high altitude effect on COVID-19 spread mention factors such as high-altitude hypoxia (very low levels of oxygen in the blood), higher ultraviolet radiation, lower population density in highlands, remoteness of mountainous regions, and so on.[vi] Whatever the reason, at home in Cusco city, we felt somehow protected from Covid-19, but without relying too much on that protection and continuing to apply the protection protocols.
However, little by little, looking at the Cusco region, we have discovered that SARS-CoV-2 did not actually have soroche. As soon as national lockdown ends in July, Cusqueños letting their guard down, going out more and worrying less about physical distancing. On May 21st, the Cusco region had officially 700 COVID-19 cases and 8 deaths. On July 23th, numbers increased: 6,481 infected and 111 deaths. On October 19th, cases and deaths were even higher (10 times more): 61,116 and 1,200 respectively. COVID-19 positivity rate rises incredibly from July to October as well as death rate. If it is true that the Cusco region has a large Amazonian territory (42%), it is also true that the Cusco province —one of the thirteen provinces of this region located at high altitude and which includes Cusco city— has most of the regional COVID-19 cases (67%) and deaths (63%): 41,205 and 765 respectively (October 19th). [vii]
Statistics then challenges previous people’s and scientific claims about the coronavirus’ soroche. This is true not only in Cusco but also in other Andean regions like La Paz. Compared to what was covered in the Washington post months ago, we realize that SARS-CoV-2 is stronger than we thought. If it ever had soroche, it has gotten used to high altitude. A comparison of COVID-19 deaths between the Cusco region and other Peruvian lowlands confirms this. Taking for instance October 19thnational data, the former has a lethality rate of 2,07% which is higher than that of Tacna (1,77%), Madre de Dios (1,65%), and Amazonas (1,39%).[viii] The region of Tacna is located on the Peruvian coast and the other two in the Amazonian part of the country. In Peru in general, lowlands like Iquitos and highlands like Cusco and Arequipa cities suffered from a lack of oxygen, which shows us a poorly public health system that contributes to COVID-19 mortality rise, particularly in those regions. There are indeed public health and socio-economic factors that have increased cases and deaths in Peru,[ix]including highlands.
The final message here is to draw attention to two elements particularly. The first one is about controversies and uncertainties over some claims —scientific or not— concerning the COVID-19 pandemic. The new coronavirus has confronted us with our limits of knowledge and our ability to act accordingly. New empirical data can challenge scientific hypotheses about the virus and its behavior, for instance on highlands. We learned about our uncertainty on treatments (which ones are truly effective?), vaccines (which one? When? How many doses?), viral transmission (through aerosol?)[x], etc. Uncertainty also concerns public health measures such as the use of gloves in Peru, firstly recommended by the National government, later advised against by the same government because of the risk of viral contagion (when it is not handled correctly). Another good example is the use of face masks. Their use has been a source of controversy worldwide as an effective biosecurity public health measure, just recommended in some places, mandatory in others (without mentioning negationist movements against their use). The Swiss case shows for instance how their use changes over time, became recently mandatory in public closed places.
The second element is about acknowledging the importance of not forgetting protection measures. The case of the Cusco region points out this importance, since cases and deaths caused by COVID-19 rapidly start increasing as soon as people letting their guard down against the virus. The supposed soroche effect on COVID-19 spread stresses the need of being careful about available scientific data. SARS-CoV-2 is a brand new virus and we are still learning about it. If scientific research has been important to fight against COVID-19, we should acknowledge its limits; it is working-progress process, as stated by Pun & al. (2020, p. 220):
The reported lower incidence of COVID-19 among high altitude residents is quite intriguing, but epidemiological observations presented so far from high-altitude regions are preliminary. The data regarding virus transmission should be carefully interpreted and any current observations regarding high altitude-related differences in incidence, prevalence, and morbidity/mortality of COVID-19 must be considered speculative and hypothesis-generating because of the multitude of other environmental, political, temporal, and health care system factors at play.
The case exposed here challenges premature hypothesis about high altitude-related effects on COVID-19 spread in Peru as previously defended by Accinelli and Leon-Abarca.[xi] It corroborates Pun et al.’s affirmation as well as conclusions given by Humaní et al. (2020) for the Cusco region in April, already drawing attention to factors that are not necessarily related to a high altitude effect like lower density population and remoteness (they also warn about some research bias and a high risk of underestimation of cases in Peruvian highland rural areas).[xii] They believe it is premature to conclude any high altitude positive impact on COVID-19 transmission. Since SARS-CoV-2 has proved eventually not having soroche as several tourists do in Cusco, we may have to keep applying what seems to be effective until now (whether we are in highlands or not): hand washing, physical distancing, and appropriate use of face masks. These biosecurity measures will be important to contain the second wave that is hitting the world today.
[i] Tegel, S. (2020, June 4). El coronavirus parece no afectar a las poblaciones que viven en grandes altitudes. Washington Post. https://www.washingtonpost.com/es/tablet/2020/06/04/el-coronavirus-parece-no-afectar-las-poblaciones-que-viven-en-grandes-altitudes/. See also Ochoa, R. (2020, May 13). ¿La COVID-19 sufre de soroche? La República. https://larepublica.pe/sociedad/2020/05/13/coronavirus-en-peru-la-covid-19-sufre-de-soroche/.
[ii] See Arias-Reyes, C., Zubieta-DeUrioste, N., Poma-Machicao, L., Aliaga-Raduan, F., Carvajal-Rodriguez, F., Dutschmann, M., … Soliz, J. (2020). Does the pathogenesis of SARS-CoV-2 virus decrease at high-altitude? Respiratory Physiology & Neurobiology, 277, 103443. https://doi.org/10.1016/j.resp.2020.103443; Xi, A., Zhuo, M., Dai, J., Ding, Y., Ma, X., Ma, X., … Xu, J. (2020). Epidemiological and clinical characteristics of discharged patients infected with SARS-CoV-2 on the Qinghai Plateau. Journal of Medical Virology, 92(11), 2528–2535. https://doi.org/10.1002/jmv.26032;
[iii] Afortunadamente estamos protegidos por las montañas (la altura). Si miras el mapa, parece que al coronavirus no le gusta escalar. No le gusta el andinismo.
[iv] Nuestros pulmones se adaptan mejor a la altura.
[v] García Cáceres, U. (2003). La implantación de la viruela en los Andes, la historia de un holocausto. Revista Peruana de Medicina Experimental y Salud Publica, 20(1), 41–50. http://www.scielo.org.pe/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S1726-46342003000100009.
[vi] These factors are discussed and then challenged by Pun, M., Turner, R., Strapazzon, G., Brugger, H., & Swenson, E. R. (2020). Lower incidence of COVID-19 at high altitude: Facts and confounders. High Altitude Medicine & Biology, 21(3), 217–222. https://doi.org/10.1089/ham.2020.0114
[vii] These statistics below were obtained from the Regional Health Directorate-Cusco (DIRESA-Cusco): http://www.diresacusco.gob.pe/new/.
[viii] Data retrieved from the Peruvian Ministry of Health (MINSA): https://covid19.minsa.gob.pe/sala_situacional.asp.
[ix] Asensio, R. H. (Ed.). (2020). Crónicas del gran encierro. Pensando el Perú en tiempos de pandemia. Lima: IEP. https://iep.org.pe/wp-content/uploads/2020/06/Cr%C3%B3nica-del-Gran-Encierro-1.pdf; Terry, C., & Chichizola, B. (forthcoming). Le Pérou face au Covid-19. Paradoxes et limites des mesures de confinement. In La république du coronavirus. Lyon: Institut de recherche sur le soin et l’accès aux soins.
[x] See RTS (2020, October 19). Les aérosols favorisent la transmission du coronavirus mais dans quelle ampleur? Une question qui mobilise les scientifiques. https://rts.ch/play/tv/redirect/detail/11690171.
[xi] Accinelli, R. A., & Leon-Abarca, J. A. (2020). At high altitude COVID-19 is less frequent: The experience of Peru. Archivos de Bronconeumología. https://doi.org/10.1016/j.arbr.2020.09.004
[xii] Huamaní, C., Velásquez, L., Montes, S., & Miranda-Solis, F. (2020). Propagation by COVID-19 at high altitude: Cusco case. Respiratory Physiology & Neurobiology, 279, 103448. https://doi.org/10.1016/j.resp.2020.103448
Cristian Terry has a Master in Development Studies from the Graduate Institute (Geneva) and a PhD in Social sciences from the University of Lausanne. His fieldwork studies focus on tourism dynamics and effects in the Cusco region. He is currently doing ethnographic research on the COVID-19 pandemic, its evolution and effects in Peru.
Por Cristian Terry
Antes del estallido de la pandemia en Perú (marzo de 2020), miles de turistas llegaban todos los días a Cusco, la antigua capital del Imperio Inca. Muchos de ellos/ellas sufrían de soroche al llegar. “Soroche” —término quechua— se refiere al mal de altura que generalmente se acompaña de dolores de cabeza por falta de oxígeno. Cabe señalar que la ciudad de Cusco se encuentra aproximadamente a 3,400 metros sobre el nivel del mar, y otros pueblos de la región están localizados a mayor altura.
Cuando el nuevo coronavirus (SARS-CoV-2) aterrizó en Perú, la gente afirmaba que tenía soroche. Es cierto que al inicio se declararon casos de la enfermedad por coronavirus (COVID-19) principalmente en la capital peruana así como en otras zonas en la costa norte y la Amazonía. Las regiones de gran altitud como Cusco y Puno han tenido pocos casos. Un artículo del Washington Post (4 de junio de 2020) sostenía esta idea del coronavirus padeciendo de soroche, brindando el ejemplo de Cusco con solo 916 casos de COVID-19 de 141,000 casos a nivel nacional. Este artículo también proporcionó datos científicos de otras regiones de altura:
Investigadores de Australia, Bolivia, Canadá y Suiza examinaron datos epidemiológicos provenientes de Bolivia, Ecuador y el Tíbet. Descubrieron que las poblaciones de lugares que superan los 3,000 metros de altura reportaron niveles mucho más bajos que sus homólogos de las llanuras.
Dicho artículo también citaba lugares andinos como La Paz con solo 410 casos de COVID-19 en junio en comparación con 8,387 casos en Santa Cruz, región cercana al mar[i]. Al momento de redactar este artículo, los datos científicos sostenían la hipótesis de que la altitud afectaba significativamente la propagación del COVID-19 sobre estas zonas altas[ii]. En ese momento, mi tío, en Cusco, señaló:
Afortunadamente estamos protegidos por las montañas (la altura). Si miras el mapa, parece que al coronavirus no le gusta escalar. No le gusta el andinismo.
Mi tío y yo abordábamos este tema, señalando que los cusqueños podrían contraer el virus, pero no desarrollarían tanto la enfermedad. “Nuestros pulmones se adaptan mejor a la altura”, dijo. En otras partes de Cusco, también he escuchado afirmaciones similares enfatizando el “poder de los Andes”, evocando razones genéticas o hereditarias asociadas con la “fuerza de los incas” (que es quizás un argumento controvertido pues los incas fueron afectados por la viruela, pandemia importada por los conquistadores españoles que diezmó a un número significativo de habitantes)[iii]. Los científicos que defienden el efecto de la altura en la propagación del COVID-19 citan factores como la hipoxia a grandes alturas (niveles muy bajos de oxígeno en la sangre), mayor radiación ultravioleta, menor densidad de población en las zonas altas y el aislamiento de las regiones montañosas[iv]. Cual sea el motivo, en casa, en la ciudad de Cusco, nos sentimos de alguna manera protegidos del COVID-19, pero sin confiarse demasiado de esta protección, siempre aplicando los protocolos de protección.
Sin embargo, gradualmente, al observar la región de Cusco, descubrimos que el SARS-CoV-2 en realidad no tenía soroche. A penas finalizado el confinamiento nacional en julio, los cusqueños bajan la guardia, salen más y se preocupan menos por la distanciación física. El 21 de mayo, la región de Cusco tenía oficialmente solo 700 casos de COVID-19 y 8 muertes. El 23 de julio, las cifras aumentaron: 6,481 infectados y 111 muertes. El 19 de octubre, los casos y las muertes fueron aún mayores (10 veces más): 61,116 y 1,200 respectivamente. La tasa de positividad de COVID-19 aumenta increíblemente de julio a octubre, al igual que la tasa de mortalidad. Si es cierto que la región de Cusco tiene un vasto territorio amazónico (42%), también es cierto que la provincia del Cusco —una de las trece provincias de esta región ubicada en altitud y que incluye la ciudad de Cusco— presenta la mayoría de los casos de COVID-19 (67%) y muertes (63%) de la región: 41,205 y 765 respectivamente (19 de octubre)[v].
Las estadísticas cuestionan así las afirmaciones anteriores de personas y científicos sobre el supuesto soroche del coronavirus. Esto es valido no solo en Cusco, sino también en otras regiones andinas como La Paz. En comparación con el artículo de Washington Post de hace unos meses, nos damos cuenta de que el SARS-CoV-2 es más fuerte de lo que pensábamos. Si alguna vez tuvo soroche, termino por acostumbrarse a la altura. Una comparación de muertes por COVID-19 entre la región de Cusco y otras zonas bajas de Perú confirma ello. Tomemos por ejemplo los datos nacionales del 19 de octubre, la región de Cusco tiene una tasa de letalidad de 2,07%, superior a la de Tacna (1,77%), Madre de Dios (1,65%) y Amazonas (1,39%)[vi]. La región de Tacna está ubicada en la costa peruana y las otras dos en la parte amazónica del país. En Perú en general, tanto las zonas bajas como Iquitos como las altas como las ciudades de Cusco y Arequipa han padecido la falta de balones de oxígeno, lo que nos muestra la precariedad del sistema de salud pública que ha contribuido al aumento de mortalidad por COVID-19, especialmente en estas regiones. De hecho, existen factores de salud y socioeconómicos que han aumentado los casos positivos y las muertes en Perú[vii], incluyendo las zonas altas del país.
El mensaje final aquí es llamar la atención sobre dos elementos en particular. El primero se refiere a las controversias e incertidumbres sobre ciertas afirmaciones, científicas o no, con respecto a la pandemia de COVID-19. El nuevo coronavirus nos hace enfrentar los límites de nuestro conocimiento y nuestra capacidad para actuar en consecuencia. Los nuevos datos empíricos pueden desafiar las hipótesis científicas sobre este virus y su comportamiento, por ejemplo, en zonas altas. Nos damos cuenta de nuestras incertidumbres sobre los tratamientos (¿cuáles son realmente efectivos?), las vacunas (¿cuáles? ¿Cuándo? ¿Cuántas dosis?), la forma de transmisión viral (¿por aerosol?)[viii], etc. Las incertidumbres también se refieren a las medidas de salud pública como el uso de guantes en Perú, primero recomendado por el gobierno nacional y luego desaconsejado por el propio gobierno debido al riesgo de infección viral (al no haber una manipulación correcta). Otro buen ejemplo es el uso de mascarillas. Su utilización ha sido motivo de controversia en todo el mundo como medida eficaz de bioseguridad en salud pública, recomendada en algunos lugares, obligatoria en otros (sin mencionar los movimientos negacionistas que se oponen a su uso). El caso suizo muestra, por ejemplo, cómo su uso cambia con el tiempo, recientemente obligatorio en lugares públicos cerrados.
El segundo elemento es reconocer la importancia de no descuidar las medidas de protección. El ejemplo de la región de Cusco subraya dicha importancia, ya que los casos y las muertes causadas por COVID-19 comienzan a aumentar rápidamente a medida que las personas bajan la guardia contra el virus. El supuesto efecto del soroche sobre la propagación de COVID-19 subraya la necesidad de ser cautelosos con los datos científicos disponibles. El SARS-CoV-2 es un virus completamente nuevo y todavía seguimos aprendiendo hoy sobre éste. Si bien la investigación científica ha sido importante en la lucha contra COVID-19, debemos reconocer sus límites; pus está en constante evolución, como afirman Pun et al. (2020, p. 220):
La menor incidencia reportada de COVID-19 entre los residentes de zonas altas es bastante intrigante, pero las observaciones epidemiológicas presentadas hasta ahora en regiones de zonas altas son preliminares. Los datos sobre la transmisión del virus deben interpretarse cuidadosamente y cualquier observación actual con respecto a las diferencias relacionadas con la altura en la incidencia, prevalencia y morbilidad/mortalidad de COVID-19 debe considerarse especulativa y hipotética (hypothesis-generating) debido a la multitud de otros factores ambientales, políticos, temporales y del sistema de salud que están en juego.
El caso presentado aquí pone en tela de juicio la hipótesis prematura de que los efectos de la altura limitan la propagación del COVID-19 en Perú, previamente defendida por Accinelli y Leon-Abarca[ix]. Esto corrobora la afirmación de Pun et al. y las conclusiones de Humaní et al. (2020) para la región de Cusco en abril, donde ya se alerta sobre factores que no necesariamente están relacionados con la altura, como la baja densidad poblacional y el aislamiento (también advierten sobre ciertos sesgos de investigación y sobre el alto riesgo de subestimación de casos en Perú en las zonas rurales del altiplano)[x]. Dichos autores piensan que es prematuro concluir que la altitura tiene un impacto en la transmisión del COVID-19. Dado que el SARS-CoV-2 finalmente resultó no tener soroche, a diferencia de algunos/algunas turistas en Cusco, es posible que debamos continuar aplicando lo que parece ser efectivo hasta ahora (ya sea que estemos en zonas altas o no): lavado de manos, distanciamiento físico y uso adecuado de mascarillas. Estas medidas de bioseguridad serán importantes para contener la segunda ola que azota actualmente al mundo.
[i] Tegel, S. (2020, 4 de junio). El coronavirus parece no afectar a las poblaciones que viven en grandes altitudes. Washington Post. https://www.washingtonpost.com/es/tablet/2020/06/04/el-coronavirus-parece-no-afectar-las-poblaciones-que-viven-en-grandes-altitudes/. Véase también Ochoa, R. (2020, May 13). ¿La COVID-19 sufre de soroche? La República. https://larepublica.pe/sociedad/2020/05/13/coronavirus-en-peru-la-covid-19-sufre-de-soroche/.
[ii] Véase Arias-Reyes, C., Zubieta-DeUrioste, N., Poma-Machicao, L., Aliaga-Raduan, F., Carvajal-Rodriguez, F., Dutschmann, M., … Soliz, J. (2020). Does the pathogenesis of SARS-CoV-2 virus decrease at high-altitude? Respiratory Physiology & Neurobiology, 277, 103443. https://doi.org/10.1016/j.resp.2020.103443; Xi, A., Zhuo, M., Dai, J., Ding, Y., Ma, X., Ma, X., … Xu, J. (2020). Epidemiological and clinical characteristics of discharged patients infected with SARS-CoV-2 on the Qinghai Plateau. Journal of Medical Virology, 92(11), 2528–2535. https://doi.org/10.1002/jmv.26032;
[iii] García Cáceres, U. (2003). La implantación de la viruela en los Andes, la historia de un holocausto. Revista Peruana de Medicina Experimental y Salud Publica, 20(1), 41–50. http://www.scielo.org.pe/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S1726-46342003000100009.
[iv] Estos factores son abordados y luego cuestionados por Pun, M., Turner, R., Strapazzon, G., Brugger, H., & Swenson, E. R. (2020). Lower incidence of COVID-19 at high altitude: Facts and confounders. High Altitude Medicine & Biology, 21(3), 217–222. https://doi.org/10.1089/ham.2020.0114
[v] Las estadísticas citadas previamente se obtuvieron de la Dirección Regional de Salud-Cusco (DIRESA-Cusco): http://www.diresacusco.gob.pe/new/.
[vi] Datos tomados del Ministerio de Salud de Perú (MINSA): https://covid19.minsa.gob.pe/sala_situacional.asp.
[vii] Asensio, R. H. (Ed.). (2020). Crónicas del gran encierro. Pensando el Perú en tiempos de pandemia. Lima: IEP. https://iep.org.pe/wp-content/uploads/2020/06/Cr%C3%B3nica-del-Gran-Encierro-1.pdf; Terry, C., & Chichizola, B. (à paraître). Le Pérou face au Covid-19. Paradoxes et limites des mesures de confinement. In La république du coronavirus. Lyon: Institut de recherche sur le soin et l’accès aux soins.
[viii] Véase RTS (2020, 19 de octubre). Les aérosols favorisent la transmission du coronavirus mais dans quelle ampleur ? Une question qui mobilise les scientifiques. https://rts.ch/play/tv/redirect/detail/11690171.
[ix] Accinelli, R. A., & Leon-Abarca, J. A. (2020). At high altitude COVID-19 is less frequent: The experience of Peru. Archivos de Bronconeumología. https://doi.org/10.1016/j.arbr.2020.09.004
[x] Huamaní, C., Velásquez, L., Montes, S., & Miranda-Solis, F. (2020). Propagation by COVID-19 at high altitude: Cusco case. Respiratory Physiology & Neurobiology, 279, 103448. https://doi.org/10.1016/j.resp.2020.103448
Cristian Terry tiene una Maestría en Estudios del Desarrollo del Instituto de Altos Estudios (Ginebra) y un Doctorado en Ciencias Sociales de la Universidad de Lausana. Sus estudios de campo se centran en la dinámica y los efectos del turismo en la región de Cusco. Actualmente está realizando una investigación etnográfica sobre la pandemia COVID-19, su evolución y efectos en el Perú.
]]>L’épidémie de Covid-19 en cours montre à quel point la santé est un « fait social total » qui doit être appréhendé à plusieurs niveaux. Dans ce contexte, « anticiper » s’est révélé une manière de « prendre soin » non seulement des personnes les plus vulnérables, mais également de leurs proches, du personnel soignant et médical, et du système de santé lui-même.
Durant l’épidémie de Covid-19, l’anticipation a été la pierre angulaire du dispositif de soin cantonal et national de réponse à l’urgence socio-sanitaire créée par le virus. Au niveau du macrosystème des soins (le terme est utilisé ici au sens de Mohr & Batalden 2002), anticiper et prévenir la surcharge des infrastructures et l’épuisement des médecins et des soignants a permis non seulement de prendre soin des personnes les plus vulnérables, de leurs proches, du personnel soignant et médical, mais aussi du système de santé lui-même afin que nous puissions continuer à en bénéficier et ainsi à pouvoir prendre soin de nous et des autres. Au niveau du microsystème des soins, l’anticipation s’est traduite par la volonté d’étoffer l’éventail d’options thérapeutiques disponibles à l’extérieur de l’hôpital et d’encourager les personnes les plus à risque de développer des complications à réfléchir, à l’avance, aux soins qu’elles souhaiteraient recevoir si elles devenaient incapables de décider par elles-mêmes en raison de la détérioration de leur état de santé. C’est cette deuxième anticipation que je souhaite discuter dans le but de démontrer quelles sont les conditions d’une anticipation qui soigne. La pandémie constitue dans ce contexte une loupe qui nous permet d’observer des phénomènes moins visibles habituellement.
L’épidémie de Covid-19 nous a fait prendre conscience qu’anticiper est une manière de soigner, au sens de Joan Tronto. En effet, dans sa célèbre thèse, publiée dans les années 1990 avec le titre français « Un monde vulnérable », le soin (care) est défini comme une « activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte qu’on puisse y vivre aussi bien que possible. » (Tronto, 2009, p. 143). Dans les mots de Tronto, une société juste est une société qui reconnaît que nous sommes toutes et tous vulnérables et que nous faisons toutes et tous, à un moment ou à un autre, l’objet de soins.
Ce principe, cependant, est en profond désaccord avec les valeurs d’autonomie et d’indépendance défendues dans les sociétés occidentales, au sein desquelles la médecine est essentiellement conçue comme un moyen de restaurer l’autonomie et l’indépendance. L’épidémie de Covid-19 a montré que la santé est un fait social total (au sens de Mauss, 1920). En effet, la menace socio-sanitaire constituée par le virus a mobilisés la totalité de la société et des institutions et a, par ce biais, révélé la pertinence de la définition du soin de Tronto. La vision individualiste de l’autonomie a en effet montré ses limites en biomédecine par le passé – par exemple en matière de prévention ou de consentement – et la crise sanitaire et sociale engendrée par l’épidémie a mis en évidence la formidable source de motivation constituée par la prise de conscience – nous espérons permanente – que nous sommes toutes et tous vulnérables et dépendants. La pertinence de la notion de communauté dans le domaine des soins prend tout son sens dans les circonstances actuelles sur quatre niveaux : la détection des besoins de l’autre, la prise en charge de l’autre, l’adéquation de la réponse aux besoins de l’autre, et la capacité de réponse aux nouveaux besoins créés par la réponse aux besoins initiaux.
Les directives anticipées ont vu le jour dans les années 1960 dans le but d’étendre le pouvoir d’agir de patients au-delà de la perte – temporaire ou permanente – de leur capacité de discernement. Ces directives permettent en effet à toute personne d’indiquer les traitements médicaux auxquels elle consent ou non et de désigner un représentant thérapeutique. En l’absence de ce document, le Code Civil définit une liste de personnes habilitées, dans un ordre de priorité, à autoriser les procédures médicales ou les soins recommandés au patient.
Les directives anticipées traduisent une logique pragmatique (Habermas, 1991) et une vision individualiste de l’autonomie (Beauchamp & Childress, 2001) relativement populaires à toutes les échelles du milieu sanitaire. Sans surprise, l’observation des pratiques de soin, les sondages et la littérature scientifique démontrent que les
directives anticipées sont peu utilisées et ont un effet très limité. Les raisons sont multiples : d’une part, nous semblons peu enclins à discuter d’une détérioration de notre état de santé ou de notre mort et manquons généralement d’informations concernant les documents et démarches qui nous permettraient de nous exprimer par anticipation (Vilpert et al., 2018). D’autre part, la réflexion autour des directives anticipées s’est beaucoup focalisée sur la création de documents très explicites et détaillés, négligeant dans ce processus d’examiner l’adéquation de ces formulaires aux préférences et aux styles décisionnels de leurs auteurs (Hawkins et al., 2005). Plus problématique, les directives anticipées peuvent être remplies sans que les proches, plus particulièrement le représentant thérapeutique, ainsi que les médecins et soignants impliqués dans la prise en charge du patient ne soient informés de l’existence et du contenu de ces directives (Bosisio et al., 2018). Leur effet est de ce fait limité.
Partout en Suisse, au cours de l’épidémie de Covid-19, des proches de personnes partiellement ou complètement incapables de discernement ont été appelés – des semaines après leur dernière visite – pour savoir si les directives rédigées devaient être mises à jour et/ou appliquées en cas de complications. Partout en Suisse des proches, des médecins et des soignants se sont demandé ce que la personne souhaiterait dans les circonstances de cette urgence sanitaire. Partout en Suisse, des proches, médecins et soignants se demandent s’ils ont pris la bonne décision.
J’aimerais défendre par ces quelques lignes l’idée que l’anticipation est une pierre angulaire du soin, cohérente avec la définition de Tronto. Une anticipation qui soigne est à mon sens une anticipation qui doit permettre de tisser et consolider un réseau de soutien qui reconnaît que nous sommes toutes et tous – patients, proches, médecins et soignants – vulnérables face à la maladie et à la menace existentielle.
Dans ce contexte, les directives anticipées constituent une opportunité pour toutes les personnes impliquées de s’informer et d’apprivoiser l’incertitude qui caractérise toute décision en prévision d’une perte de la capacité de discernement. Elles devraient permettre aux personnes qui participent à leur élaboration de prendre conscience du poids existentiel des décisions qui pèseront sur les épaules des proches, médecins et soignants lorsqu’il faudra mettre en oeuvre ces décisions anticipées. Il me semble ainsi essentiel de promouvoir des démarches capables de soutenir non seulement le pouvoir d’agir de l’auteur des directives anticipées, mais également de ses proches, médecins et soignants, et diminuer ainsi les urgences décisionnelles. Dans les pays anglo-saxons, le projet de soins anticipé (advance care planning en anglais) intègre les directives anticipées dans un processus de communication structuré facilité par un professionnel formé qui réunit le patient, ses proches, médecins et soignants dans le but de définir des objectifs des soins en prévision d’une perte de la capacité de discernement. Cette démarche fait ses preuves de plus en plus en Suisse et dans le canton de Vaud (Bosisio et al., 2019) et a montré sa valeur durant l’épidémie de Covid-19.
En conclusion, j’aimerais souligner qu’une anticipation qui soigne est une approche des soins en général et de la décision anticipée en particulier qui reconnait que nous sommes tous vulnérables face à l’urgence existentielle et que les êtres humains sont tous, par nature, dépendants. Une vision individualiste de l’autonomie a donc une portée limitée dans le soin et dans la décision anticipée. Une vision relationnelle de l’autonomie (Mackenzie & Stoljar, 2000) permet au contraire de promouvoir un système de santé qui valorise le lien avec les proches et la communauté et reconnait cette interdépendance comme un moteur essentiel du soin.
– Beauchamp, T. L., & Childress, J. F. (2001). Principles of biomedical ethics. Oxford University Press.
– Bosisio, F., Fassier, T., Rubli Truchard, E., & Jox, R. (2019). Projet de soins anticipé ou advance care planning. Proposition d’une terminologie commune pour la Suisse romande. Revue Médicale Suisse, 15, 1634–1636.
– Bosisio, F., Jox, R., Jones, L., & Rubli Truchard, E. (2018). Planning ahead with dementia: What role can advance care planning play? A review on opportunities and challenges. Swiss Medical Weekly, 148(w14706).
– Habermas, J. (1991). The structural transformation of the public sphere: An inquiry into a category of bourgeois society. MIT Press.
– Hawkins, N. A., Ditto, P. H., Danks, J. H., & Smucker, W. D. (2005). Micromanaging Death: Process Preferences, Values, and Goals in End-of-Life Medical Decision Making. The Gerontologist, 45(1), 107–117. https://doi.org/10.1093/geront/45.1.107
– Mackenzie, C., & Stoljar, N. (2000). Relational autonomy. Feminist perspectives on autonomy, agency, and the social self. Oxford University Press.
– Mauss, M. (1920). Essai sur le don: Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. Paris: Presses Universitaires de France (PUF).
– Mohr, J. J., & Batalden, P. B. (2002). Improving safety on the front lines: The role of clinical microsystems. Qual Saf Health Care, 11(1), 45–50.
– Tronto, J. C. (2009). Un monde vulnérable: Pour une politique du care. Paris: La Découverte.
– Vilpert, S., Borrat-Besson, C., Maurer, J., & Borasio, G. D. (2018). Awareness, approval and completion of advance directives in older adults in Switzerland. Swiss Medical Weekly, 148(2930). https://doi.org/10.4414/smw.2018.14642
Francesca Bosisio est psychologue de la santé et responsable de recherche au ColLaboratoire, Unité de recherche-action, participative et collaborative de l’Université de Lausanne. Spécialiste de l’anticipation des décisions de santé, en particulier chez les personnes âgées, elle est en charge de plusieurs projets mandatés par la Direction générale de la santé et l’Office du médecin cantonal.
]]>« Des histoires tant que la pandémie durera » : le sous-titre du site Décaméra[1] en est aussi le programme. Pendant l’épidémie, il faut parler pour pallier la distanciation sociale ; il faut imaginer pour soulager un quotidien travaillé par les peurs. En des temps incertains, la littérature donne la pleine mesure de sa puissance de réenchantement. Mais après ?
Comment parler et que dire après une catastrophe ? Il a souvent été suggéré que les arts et la littérature atteignent leurs limites lorsqu’ils sont confrontés à l’irreprésentable que constitue un crime contre l’humanité, génocide ou acte de terrorisme. Face à cet indicible, la création fictionnelle devrait céder la place à d’autres formes de discours, l’enquête historienne, le témoignage judiciaire, la méditation philosophique. « Écrire un poème après Auschwitz est barbare » affirmait péremptoirement Theodor Adorno en 1949[2]. Mais si elle est explicable par un contexte qui n’a que peu à voir avec la situation actuelle, pareille déclaration évacue à peu de frais le rôle que peut jouer la littérature dans la reconfiguration de ce qui vient après un bouleversement majeur tel qu’une pandémie. Comment les poétiques littéraires nous aideront-elles à penser les retombées culturelles d’une crise sanitaire comme celle que nous vivons aujourd’hui ? Comment les écrivain·e·s et les lecteurs/rices évalueront-ils leurs relations dans un nouveau présent ? Les arts de l’écriture contribueront-ils à façonner le système de représentations qui sera dominant dans les temps de l’après ? En ce printemps 2020, il est encore trop tôt pour trouver des réponses à ces questions, mais le processus de réflexion est d’évidence déjà en cours. Or il prend souvent le biais d’un dialogue entre les littératures d’hier et celles d’aujourd’hui, dialogue dont cette contribution souhaiterait éclairer quelques aspects.
Durant ces dernières semaines ont fleuri en ligne des contes, des poèmes, des textes réflexifs publiés par des écrivain·e·s professionnel·le·s ou non, dont beaucoup prennent pour modèles des chefs-d’œuvre composés pendant de graves épidémies. Le Decameron de Boccace a été particulièrement plébiscité[3]. Il s’agit en effet d’une œuvre canonique de la littérature européenne, rédigée à Florence en 1348, en plein pic de la Grande Peste[4]. Mais le Decameron ne fait pas que témoigner d’une crise sanitaire dont l’évocation domine ses premières pages. Il invente aussi un genre nouveau, le recueil de nouvelles. Les récits tragiques ou facétieux s’y déploient dans un cadre narratif qui articule effet de réel et effet de fiction : réfugiée dans une campagne verdoyante, une petite communauté choisie passerait le temps en s’échangeant les contes que nous lisons. Dans le Decameron, les voix de femmes et d’hommes se croisent, les corps se frôlent, et l’angoisse s’apaise devant la fête amoureuse et la passion des belles histoires.
Si on peut voir dans le Decameron le chef-d’œuvre d’une littérature qui fait face au temps suspendu d’un pic épidémique en se projetant out of the world[5], il est intéressant de constater que d’autres textes, rédigés par des auteurs de langue française à la même époque, ont pris le parti de penser l’après de la peste, en réfléchissant notamment aux possibles conséquences de l’épidémie sur la culture littéraire elle-même. Composant en 1349 Le Jugement du roi de Navarre, Guillaume de Machaut y a livré, comme Boccace, une description de la pandémie saisie par le regard d’un témoin impliqué :
En l’an 1349, le neuvième jour de novembre, je me promenais dans ma chambre ; si l’air avait été clair et pur, je serais allé ailleurs. Mais il était si obscur que les montagnes et les plaines étaient couvertes de bruine. C’est la raison pour laquelle je me tenais à l’abri, car tout ce qui d’habitude était vert avait changé de couleur ; la bise avait tout décoloré, elle qui a coupé maintes fleurs par la froideur de son épée. J’étais donc en proie à la mélancolie, tout seul dans ma chambre, et je pensais à la manière dont le monde semble partout gouverné comme par des conseils d’ivrogne[6].
La date choisie par Machaut n’est pas anodine. Elle suggère le problème d’une contagion de longue durée qui, en 1349, a désorganisé les sociétés européennes depuis deux longues années : activités urbaines suspendues, fiefs en déshérence, cultures et bétail à l’abandon, autant de désordres renforcés par l’arrivée de la mauvaise saison. L’automne décrit n’est donc pas une saison comme une autre. La bruine noirâtre qui recouvre le paysage est porteuse des miasmes de la maladie, renforçant l’association traditionnelle du mois de novembre et du temps des morts. L’hiver vient mais c’est un hiver artificiel, fruit d’une catastrophe écologique. Son ampleur – air vicié, plantes fanées, eaux polluées[7] – ne peut s’expliquer, selon les intellectuels du temps, que par les fautes des hommes, l’orgueil et la désobéissance à Dieu. Surtout, par le biais de l’autoportrait de Machaut, le paysage ravagé suggère métaphoriquement qu’un autre bouleversement est en cours, celui de la littérature elle-même. Plus de vergers verdoyants où se rencontrent des amoureux ; plus de forêts profondes où errent les chevaliers ; plus de chants d’oiseaux, inspirateurs des poètes. Le ciel, bas et lourd, pèse comme un couvercle. Les oiseaux sont morts ou en cage. Renonçant aux promenades, l’auteur reste confiné « dans sa chambre » pendant longtemps, très longtemps.
Même si la suite du texte montre la contagion se tarir et Machaut retrouver un groupe de nobles lecteurs et lectrices pour débattre de questions amoureuses, l’introduction du Jugement du roi de Navarre propose une méditation saisissante sur les interactions entre épidémie, désastre écologique et social, et révolution littéraire. Car l’une des premières conséquences de la Grande Peste, nous disent ces lignes, est d’avoir provoqué une mutation dans la manière dont les auteurs en français se sont pensés. Privé du printemps éternel où troubadours et trouvères des XIIe-XIIIe siècles puisaient traditionnellement leur inspiration, l’écrivain d’après 1348 s’est imaginé plongé dans un long automne. Dès lors, quels qu’aient été leurs âges réels, les faiseurs de textes ont pris le parti de se présenter comme des êtres vieillissants, représentants d’une société elle-même vieillissante, peinant à se remettre des taux de mortalité explosifs atteints pendant et après l’épidémie. « Le froid et la mort saturent ma vieillesse,/ le temps s’en va sans faire croire qu’il va rester[8] » constate le poète Eustache Deschamps à la fin du XIVe siècle, tandis que peu après, Pierre de Nesson s’inquiète de la banalité de son déclin accéléré : « Je vois que je deviens vieux/ en si peu de temps que cela ne semble rien[9] ».
Le souffle court, la toux qui caractérisent les malades ont redessiné les portraits des poètes, littéralement désenchantés à cause de la perte du souffle vital reçu de Nature et de Dieu. Après Machaut, l’un des derniers poètes-musiciens de la littérature française, s’est en effet fragilisé le lien qui articulait musique et lyrisme. Plus que jamais auparavant, la littérature en français s’est alors repensée comme une écriture. Le nom d’escripvains est venu identifier les faiseurs de textes. Au lieu de se montrer composant des vers au rythme de l’amble de leur cheval, à la manière d’un Guillaume d’Aquitaine au début du XIIe siècle, les écrivains d’après la Grande Peste sont campés installés au bureau, mot promis à un bel avenir et qui désigne, en moyen français, la toile dont étaient recouvertes les tables servant notamment aux opérations comptables. Cette posture identificatoire, qui rapproche celui qui rédige un texte de celui qui tient le compte d’une expérience de vie, s’est imposée en quelques décennies. En 1371, le Chevalier de la Tour Landry dit avoir abandonné la poésie d’amour destinée à séduire les femmes, qu’il avait pratiquée pendant sa jeunesse. Il y a substitué la composition de livres éducatifs pour ses filles :
Je ferai pour elles un petit livre afin qu’elles apprennent à lire en français et qu’elles puissent étudier et percevoir le bien et le mal du temps passé et pour qu’elles se méfient du temps à venir[10].
Trente ans après, au début du XVe siècle, c’est une femme, Christine de Pizan, que l’on retrouve plume à la main, feuilletant les livres de sa bibliothèque, dans la position désormais classique de l’escripvain(e) :
Un jour sans joie, je m’étais retirée dans une petite étude où souvent je me plais à regarder des textes parlant de sujets divers. Je parcourus un livre ou deux[11]…
Les conséquences à long terme de la pandémie ont été aussi sensibles dans les thématiques des œuvres composées dans la seconde moitié du XIVe siècle et au XVe siècle. Dès 1349, au seuil du Jugement du roi de Navarre, Machaut se montre réfléchissant sombrement au mauvais gouvernement des hommes qui a conduit à la catastrophe. De fait, la mélancolie, l’humeur noire, est vite devenue la principale couleur des œuvres du temps d’après. Elle a été au XIVe puis au XVe siècle une maladie-époque, comme elle le sera de nouveau après les traumatismes des révolutions et des guerres napoléoniennes au début du XIXe siècle. « C’est en elle que je trempe mon encre pour étudier[12] » écrit encore Charles d’Orléans vers 1450.
La mélancolie a notamment joué un rôle-moteur dans les nouvelles pensées du temps dont témoignent les œuvres. Au contraire de la nostalgie, qui rêve de la résurrection d’un passé aussi lointain que glorieux – un positionnement promu par les lettrés italiens à l’égard de l’Antiquité –, la mélancolie est un rapport au temps présent, mais un présent hanté par le deuil et par la difficulté à se projeter vers des lendemains qui chantent. Pendant au moins un siècle après la Grande Peste, la mort semble s’être glissée partout dans les textes littéraires en français. Les dames dont on chantait les grâces y apparaissent mortes et enterrées. Les amants qui se promenaient dans les jardins y sont devenus des survivants visitant des cimetières : « nous nous sommes tant promenés en observant ce triste cimetière[13] » note l’un des personnages du Champion des dames, un texte que Martin Le Franc composa en 1440, peu de temps avant son élévation au rang de prévôt de Lausanne.
Une telle révolution a enfin transformé la relation nouée entre les écrivains et leurs lectorats. L’après-pandémie a suscité un indéniable désir de communication, voire d’engagement civique, beaucoup d’auteurs se présentant comme de véritables influenceurs, bien décidés à réformer les mœurs de leurs concitoyens. Mais les lecteurs, les lectrices que ces écrivains attendaient, la distanciation sociale expérimentée pendant l’épidémie les avait, réellement ou symboliquement, éloignés d’eux. La co-présence du compositeur et de son auditeur, schéma de communication classique des anciennes littératures en français, n’était donc plus imaginable de la même manière. De là, la valorisation de formes d’écritures intégrant dans leur fonctionnement l’éloignement supposé de leurs récepteurs. Cela a été particulièrement le cas du genre épistolaire, qui a rayonné en poésie, dans les textes argumentatifs et dans les fictions narratives ; ainsi du roman épistolaire, dont l’un des premiers chefs-d’œuvre en français est le Voir dit de Guillaume de Machaut vers 1364.
Les supports matériels de l’écriture ont également été repensés. Si la plupart des auteurs français des XIVe et XVe siècles rêvent toujours de susurrer à l’oreille des princes ou de charmer celles des dames, ils savent que c’est par l’objet-livre que passe désormais l’essentiel de la communication littéraire. Beaucoup d’entre eux ont donc investi cet objet avec le plus grand soin, contrôlant la fabrication des copies manuscrites de leurs textes, voire confectionnant eux-mêmes leurs livres, comme le fait Christine de Pizan au début du XVe siècle.
Reste que le livre, une fois lancé vers ses lecteurs et lectrices, devait parfois parcourir une longue distance pour arriver entre leurs mains. Auteur jouissant de la faveur des ducs de Savoie, Martin Le Franc n’eut pas le même succès auprès des ducs de Bourgogne ; inquiet d’être sans nouvelles de la réception de son Champion des dames, il rédigea une Complainte où il met en scène son malheureux ouvrage. Celui-ci y révèle à son auteur qu’il a été confiné dans la bibliothèque princière sans même être lu :
Il m’a fallu demeurer tout seul dans une cage, tout poilu de mousse et de poussière comme une vieille planche qu’on ne remue pas[14].
Comme leurs auteurs, les livres ont donc été symboliquement confrontés au double risque de l’enfermement et de la perte de contact. Ces deux périls, qui ont joué un rôle important dans les systèmes de représentation français d’après la Grande Peste, retrouveront une nouvelle urgence au moment, tout proche, du développement de l’imprimerie. La mécanisation et les impératifs économiques liés à cette nouvelle technologie de diffusion n’allaient-ils pas virtualiser encore davantage la relation entre les rédacteurs et les récepteurs des œuvres littéraires ?
Au moment de son pic, que nous espérons aujourd’hui passé, la pandémie de 2020 a déclenché de par le monde un vaste mouvement de création et de circulation de textes littéraires. Comme au temps du Decameron de Boccace, modèle fréquemment revendiqué par les rédacteurs et les diffuseurs de ces œuvres, il s’agissait alors, semble-t-il, de donner à la parole littéraire la force de résistance qui lui est souvent attribuée en temps de crise : lutter contre l’attente et l’ennui ; jouer le mouvement imaginaire contre le confinement social ; explorer les territoires partagés de la fiction et de l’art des mots.
Il est à parier qu’arrivés maintenant au seuil de l’après-pandémie, les acteurs du monde littéraire, des écrivains aux lecteurs et lectrices, ont déjà commencé à penser les éventuels changement survenus et à venir dans le « faire littérature[15] ». Là encore, les exemples de telles réflexions ne manquent pas, en témoigne la révolution engagée dans les imaginaires et les pratiques de la littérature en français dans les décennies qui suivirent la Grande Peste de 1348. Certes, cette ligne de fuite peut paraître lointaine et l’exemple trop mal connu pour être porteur de sens aujourd’hui ; cette brève enquête n’a d’ailleurs postulé aucune analogie explicative entre cette époque et la nôtre. On pourra néanmoins remarquer que cet héritage oublié demeure bien plus vivant qu’on ne le croit. Qui aujourd’hui n’associe pas à « l’automne du Moyen Âge[16] » que seraient les XIVe et XVe siècles français les images de contagion incontrôlée, de société vieillissante, de temps d’obscurité et de mélancolie ? Qui ne voit pas dans l’utopie verdoyante et les contes séducteurs du Decameron une expression de la Renaissance italienne ? Il s’agit pourtant d’images et de textes élaborés à la même époque.
En réalité, en France et en Italie, sans parler d’autres pays européens, l’après-Grande Peste a eu pour effet de donner naissance à des systèmes de représentation contrastés et très puissants. La pandémie et son potentiel impact (ou non-impact) y ont été appréhendés différemment. Se sont forgées des conceptions divergentes des temporalités historiques et des sociétés qui succèderaient à la crise. Se sont aussi construits des imaginaires spécifiques de ce que pourrait être et de ce que pourrait faire désormais la littérature. Observerons-nous des phénomènes comparables, à une échelle mondialisée, à la sortie de l’actuelle pandémie ? À riche passé, avenir ouvert.
[1] https://decamera.lepodcast.fr/.
[2] Theodor Adorno, Critique de la culture et de la société, trad. Geneviève Rochlitz et Rainer Rochlitz, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2010.
[3] Voir notamment en français le blog Décamérez, par Nathalie Koble, qui traduit et adapte des contes du Decameron : https://www.en-attendant-nadeau.fr/2020/05/06/decamerez-51-rendez-vous/
[4] De 1347 à 1353, l’épidémie emporta environ vingt-cinq millions de personnes, vidant l’Europe d’un tiers de sa population.
[5] Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, « Anywhere out of the world » (1869).
[6] Traduction de Jacqueline Cerquiglini-Toulet, Tracts de crise n°58 (25 avril 2020), Paris, Gallimard, 2020, p. 1. Texte original : « L’an mil trois cent nuef et quarante/ le novisme jour de novembre,/ m’en aloie par mi ma chambre./ Et si l’air fust clers et purs/ je fusse ailleurs ; mais si obscurs/ estoit, que montaignes et plains/ estoient de bruine pleins./ Pour ce me tenoit à couvert./ Car ce qu’estre soloit tout vert/ estoit mué en autre teint./ Si que la merencolioie/ tous seuls en ma chambre et pensoie/ comment par conseil de taverne/ li mondes par tout se gouverne. » Guillaume de Machaut, Le Jugement du roi de Navarre, dans Œuvres de Guillaume de Machaut, éd. Ernest Hoepffner, Paris, Firmin Didot pour la Société des anciens textes français, t. 1, 1908, v.16-26.
[7] La rumeur voulait que la peste ait été aggravée volontairement par l’empoisonnement de certaines sources d’eau, crime dont furent accusées les communautés juives.
[8] « Car froit et mort en ma viellesce habonde/ Le temps s’en va sanz cuidier remanoir », Eustache Deschamps, Œuvres, éd. Marquis de Queux de Saint-Hilaire et Gaston Raynaud, Paris, Firmin Didot, 1878-1903, t. II, ballade CCXCVII, v. 27-30.
[9] « Car je voy que je deviens vieulx/ En si briez jours que ce n’est riens » Pierre de Nesson, Les Vigiles des morts, éd. Alain Collet, Paris, Champion, 2002, I, v. 1-6.
[10] « Je leur feroye un livret pour apprendre à roumancer, affin que elles peussent apprendre et estudier, et veoir et le bien et le mal qui passé est, pour elles garder de cellui temps qui a venir est. » Le Livre du Chevalier de la Tour Landry pour l’enseignement de ses filles, éd. A. de Montaiglon, Paris, 1854, p. 3-4.
[11] « Un jour de joie remise/ je m’estoie a par moy mise/ en une estude petite,/ ou souvent je me delite/ à regarder escriptures/ de diverses aventures./ Si cerchay un livre ou .ii. », Christine de Pizan, Le Chemin de longue étude, éd. et trad. Andrea Tarnowski, Paris, Librairie générale française, « Le Livre de poche », 2000, p. 96, v. 171-177.
[12] « D’elle trempe mon ancre d’estudie » Charles d’Orléans, Ballades et rondeaux, éd. Jean-Claude Mühlethaler, Paris, Librairie générale française, « Livre de poche », 1992, p. 406, rondeau 29.
[13] « Tant alasmes en regardant/ celuy cymetiere piteux », Martin Le Franc, Le champion des dames, éd. Robert Deschaux, Paris, Champion 1999, II, v. 1361-1362.
[14] « Tant a l’en fait qu’il m’a falu/ demourer seulet en la mue/ de mousse et de pouldre velu/ comme ung viez aiz qu’on ne remue », Martin Le Franc, La Complainte du Champion des dames à maistre Martin Le Franc son acteur, éd. Gaston Paris, « Un poème inédit de Martin le Franc », Romania n°16, 1887, p. 383-437, v. 145-148.
[15] Faire littérature, usages et pratiques du littéraire (XIXe-XXIe s.), Lausanne, Archipel, 2018.
[16] Cette qualification, traduite en français par « déclin du Moyen Âge », puis « automne du Moyen Âge » a été proposée par Johan Huizinga dans son ouvrage pionnier Herfsttij der Middeleeuwen, publié en néerlandais en 1919, à un autre moment-charnière de la culture européenne.
Estelle Doudet est professeure ordinaire en littérature française (XIVe-XVIe s.) à la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne et membre de l’Institut universitaire de France. Elle s’intéresse notamment aux relations entre les poétiques littéraires, les pratiques de la communication publique et les représentations du temps présent au tournant du Moyen Âge et de la Renaissance.
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