Durabilité – Viral https://wp.unil.ch/viral Les multiples vies du COVID-19 Thu, 17 Jun 2021 10:52:54 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.3.2 Le semi-confinement vécu par la population suisse : étude qualitative https://wp.unil.ch/viral/le-semi-confinement-vecu-par-la-population-suisse-etude-qualitative/ Thu, 17 Jun 2021 10:52:52 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=1653 Par Angélick Schweizer, Fabienne Fasseur & Marie Santiago-Delefosse

En 2020, au cœur du premier confinement lié à la pandémie COVID-19, le projet suisse Corona Citizen Science, mené en partenariat avec l’EPFL, l’IDIAP et l’UNIL a été lancé. L’objectif était d’appréhender les évolutions des perceptions de la population au fur et à mesure des différentes étapes (confinement et déconfinement de la première vague). Ce projet mixte, longitudinal et pluridisciplinaire comportait un volet qualitatif, composé de 60 entretiens semi-structurés menés entre le 20 avril et le 20 mai 2020. Dans cet article, nous nous focaliserons sur quelques résultats issus de l’analyse qualitative des entretiens.

Méthodologie des entretiens
Les personnes interviewé.e.s dans le cadre des entretiens ont été recruté.e.s sur base volontaire, à partir du fichier d’inscription issu de l’enquête en ligne. Les entretiens d’une durée moyenne de 45 minutes ont été mené par téléphone, ou visio (skype, whatsapp, Zoom). Un consentement oral a été obtenu de la part de tou.te.s les participant.e.s. Les 60 entretiens ont été retranscrits verbatim. Après transcription, une analyse thématique avec accord inter-juges a été effectuée.

Profils des interviewé.e.s
Sur les 60 personnes interviewées, 39 sont des femmes et 21 des hommes. L’âge moyen des participant.e.s est de 46 ans, la personne la plus jeune étant âgée de 24 ans et la plus âgée de 80. 75% d’entre eux vivent en couple (mariés ou non) et en appartement. 

Principaux résultats
La pandémie de COVID-19 touche de nombreuses dimensions de notre vie et a entraîné de multiples impacts sur notre vie sociale, professionnelle, familiale, collective ou économique. Seuls trois thèmes de l’analyse seront présentés ici : 1. Difficultés et souffrance 2. Ressources mobilisées 3. Rapport à la durabilité.

Méthodologie du projet global

Difficultés et souffrances

  1. Suppression des interactions sociales et distanciation sociale.

Dans la quasi-totalité des discours recueillis, l’absence des interactions sociales et familiales est source de manque, de même que l’arrêt des activités culturelles ou sportives et l’interdiction de rencontres entre amis ou collègues en extérieur, ce qui a pu amener une certaine souffrance. Certaines personnes se sont retrouvé.e.s totalement isolée.e.s ou « coupées » de tous contacts physiques avec leur.s proche.s.

« C’est un peu délicat pour [1]moi parce que justement j’ai personne à qui parler avant, je voyais mes anciens collègues, je sortais plus facilement, j’allais faire des cours de golf (…) Le truc qui me manque le plus c’est le social…. C’est le restaurant, c’est les terrasses des cafés, c’est pour rencontrer mes amis et pour boire un verre, voilà aller au restaurant euh le soir, à midi manger avec ma maman »                                                                                                                                                                                        (homme_64ans_séparé_retraité)

« Nous avons eu effectivement des des manques VRAIMENT euh TRES TRES IMPORTANTS mais c’est c’est je pense c’est c’est pas facile euh mais je J’AIME le contact social euh je je souffre euh absolument du du manque de contact socialmais A TOUS NIVEAUX au niveau des proches et même au niveau d’autres gens que je côtoie (…)c’est la distanciation euh moi je souffre un petit peu de de de de la situation de ma maman qui est dans un dans un EMS et puis effectivement euh qui que je n’ai PLUS VU euh en chair et en os depuis depuis plusieurs mois maintenant tout euh tout ça de de ne pas pouvoir revoir mon petit-fils tout près moi non j’ai été j’ai été touché. (homme_56ans_marié_retraité)

« Ce qui m’a vraiment manqué dans cette période ce sont en fait trois choses donc les les contacts avec ma famille(…) et euh euh avec les amis euh aller aller à l’église ce qui n’était plus possible et aussi à c- aller au cinéma et à la cinémathèque [ces trois] choses principales (femme_73ans_veuve_retraitée)

L’exigence de distanciation protectrice et les autres gestes barrières, impliquent une distanciation sociale qui génère certaines inquiétudes.

«Mes deux parents sont ont plus de 65 [donc] je peux pas vraiment les voir, fin ça j’évite (…) ma mère a 65 ans et je crois que c’est son cœur qui est en hypertension.» (femme_25ans_en couple_microbiologie)

« Beaucoup disent ah il va falloir perdre nos habitudes, (…) ne plus serrer les mains et garder la distance etc…  AH pour moi c’est quelque chose d’inconcevable je [suis très tact-] très tactile» (femme_42ans_séparée_commerce)

  1. Confinement, contextes de vie et irruption de deuils 

Près de la moitié des personnes interviewées font part d’un vécu difficile du confinement en lien avec leurs contextes de vie spécifiques. Ci-dessous quelques exemples.

Les personnes dont les activité(s) professionnelle(s) ont été suspendues, ont pu être plongées dans l’incertitude professionnelle, voire une certaine précarité. Par exemple, des étudiant.e.s, qui se sont retrouvé.e.s confiné.e.s à domicile pour cause de COVID déclaré et qui n’ont pu exercer leur.s activité.s rémunérée.s à l’heure. La maladie, le confinement et ce qu’ils ont engendré (peur d’être contagieux, précarité, etc.) a suscité beaucoup d’angoisse.

« J’ai attrapé le covid deux jours après l’annonce [du Conseil Fédéral en mars 2020] c’était un peu le choc (…) j’ai été en confinement total pendant plus de 2 semaines et sinon suite à ça j’ai moi j’ai continué à m’auto-confiner entre guillemets parce que oui c’était un petit peu traumatisant (…) ça a été assez compliqué parce que bon je suis étudiante et je vis euh je vis seule avec mon copain et bah du coup du jour au lendemain on a plus ou moins perdu notre emploi fin en tout cas on a pas reçu d’entrées euh financières (…)  il y avait beaucoup de choses au final plus que l’angoisse de la maladie ou quoi que ce soit c’était vraiment le confinement qui était très pesant » (femme_24ans_en couple_étudiantes)                                                                                             

Les personnes, exerçant dans le domaine de la culture ou de l’événementiel, décrivent la « violence » de se retrouver du jour au lendemain à l’arrêt et d’être coupé.e.s des autres qu’elles côtoyaient dans leur quotidien. 

« Ça a été très difficile au départ (…) une fois que la chose a été DIGEREE en fait bah effectivement on essaie de s’adapter et puis vivre autrement (…) [ça a pris] 2 à 3 semaines parce que moi je travaillais quand-même pratiquement des fois 6 jours sur 7 genre 10 heures par jour et puis là je me retrouve à plus rien faire (rire) j’ai l’impression que j’avais tout perdu en fait que on m’avait enlevé euh toute ma vie (…) ça a été violent puis FRUSTRANT dans le sens où bah (rire) on peut plus voir personne »                                                                                                                       (femme_32ans_en couple_culture_événementiel »

Les personnes ayant dû organiser l’école à la maison. Une dizaine de personnes dans notre échantillon ont dû s’improviser co-enseignant.e. Parmi elles, des mères, des pères mais aussi des membres de la famille comme des tantes par exemple. L’analyse de ces récits soulignent d’abord un fort investissement lors des premières semaines afin de permettre la poursuite de l’enseignement, fréquemment par le biais d’Internet. Cela passe pour certain.e.s par la création d’un compte mail, de nombreux échanges mails – what’sApp avec le corps enseignant et, pour d’autres, par un manque de suivi de la part des enseignant.e.s, ce qui, dans les deux cas a généré une grande incertitude.

« Ma première semaine de de semi-confinement bah c’était nager avec les nombreux mails WhatsApp des enseignants (…) Donc j’ai fait QUE ÇA pendant une semaine (…) Maintenant le le ras-le-bol il vient honnêtement des enfants, ils en peuvent plus quoi ils ils ont besoin de leurs copains ils ont besoin de leurs liberté de prendre le vélo d’aller à la place de jeu  (…) et puis euh c’est euh qui souffrent le plus bah il n’y a pas qu’eux et ils ont euh ils étaient hyper agressifs l’un envers l’autre » (femme_48ans_mariée_enseignement)

« Je dois dire si je peux être un peu critique ils [les enseignants de son fils]sont TRES mal organisés fin on a vraiment l’impression qu’on leur donne du travail juste pour leur donner du travail mais il y a pas de ouais il y a pas la pédagogie derrière (…) en ce qui concerne mon fils donc lui est en un je dirais une période un peu importante il est en 4 P euh donc c’est beaucoup d’apprentissages euh (…)en gros en fait on se soucie pas de savoir si l’enfant a compris (…) Bha bah le prof ça devient un un peu le parent. (homme_38ans_marié_santé&sécurité)

Ces situations engendrent des tensions et de la culpabilité chez les parents qui oscillent entre la peur de mal faire et les craintes que leurs enfants prennent du retard à école. 

Les personnes ayant perdu un.e proche. Plusieurs personnes ont relaté avoir perdu brutalement un.e proche qui se portait « bien » et qui en quelques jours est décédé.e. L’irruption de la mort et la rapidité avec laquelle cela s’est passé fait réfléchir à la fragilité de la condition humaine.

« Il y a eu des périodes fluctuantes où je me sentais fort concerné mais invincible puis des moments où j’ai eu peur, j’ai vraiment eu peur  (…) je me suis dit mais au nom d’une pipe si ça arrive comme ça quand ça arrive bah c’est arrivé à P. je me dis mais on est on est RIEN (…) ce qui m’a vraiment peut-être surpris c’est quand-même euh euh c’est l’INTENSITE de la la VIOLENCE c’est c’est violent ce qui est arrivé et (…)  (homme_56ans_marié_retraité)

Sur ce sujet, nous avons recueilli les témoignages de deux pasteurs qui attestent de cette brutalité et surtout du bouleversement des cérémonies ayant lieu en l’absence de la famille et de l’entourage. Selon eux, à long terme, la perturbation des rituels de deuil pourrait s’avérer délétères sur la santé mentale des individus.   

« Quand on voit partir le corbillard avec le cercueil c’est des moments où habituellement les gens se se serrent les uns contre les autres pleurent se consolent se puis là tout le monde est à distance de de 2 mètres et puis après pas possibilité d’aller partager le verre de l’amitié qui est une manière de RENOUER avec avec un bout de vie euh euh non bah chacun part de son côté mais je sens que c’est vraiment euh AUTOUR de ces moments-là qu’il y a des choses DIFFICILES à vivre pour pour les familles (…) ce constat qu’on a TOUT FAIT pour protéger la santé des gens (…)  mais à force de vouloir protéger des gens on a privé les gens de ce qui les fait vivre les relations et et là euh on a quelque chose à à quoi il faut être attentifs» (homme_63ans_marié_pasteur)

Les ressources mobilisées

Malgré tout, des éléments positifs ressortent de cette période de semi-confinement du printemps 2020. La presque totalité des interviewé.e.s a pu ralentir son rythme de vie, souvent effréné et reconnaissent un effet bénéfique pour eux. 

Certains ont (ré)appris à ne rien faire ou à s’adonner à des hobbies (lecture ou travaux d’entretien de la maison) : 

« Avoir enfin le TEMPS même si en fait je ne fais pas grand-chose de mes journées mais au moins d’avoir le temps bah justement de ne rien faire c’est quelque chose que je ne sais plus du tout faire et du coup c’est assez salvateur » (femme_ 24ans_en couple_ étudiante)

De nombreuses personnes ont (re)-découvert les joies de la nature et des balades en forêt grâce à la météo du printemps 2020, clémente et ensoleillée (sorties en extérieur).

«Quand on imaginait une sortie on disait bah où est-ce qu’on va ? Au cinéma ? puis la forêt ça vient vraiment presque en dernier lieu (…) c’est vrai que ça ouvre d’autres horizons beaucoup plus simples je dirais beaucoup plus accessibles euh qui ne coutent rien euh le plaisir de se faire son sandwich et puis de le manger dans l’herbe voilà c’est vrai que c’est euh je pense que pour nos enfants bah c’est ouais c’est un bonheur.. Et c’est vrai bah que ce que j’en retiens à un niveau personnel ça serait euh la découverte de plaisirs simples » (homme_38 ans_marié_santé&sécurité)

Enfin, certain.e.s interviewé.e.s ont créée des « bulles » de contacts sociaux. Pour respecter à la fois les mesures et maintenir un lien social, des familles avec des enfants en bas-âge ont permis aux enfants de jouer ensemble et aux parents de ventiler leurs émotions. 

Le rapport à la durabilité 

Près de la moitié des personnes interviewées s’est mise à consommer local et à privilégier les commerces de proximité au détriment des grandes surfaces. On observe des prises de conscience et de la solidarité pour les agriculteurs et commerçants locaux :

«Bah typiquement, mes fruits et mes légumes, je vais chez le fermier à côté maintenant, je ne vais plus dans les grandes surfaces, j’essaie de prendre des trucs ici à côté.» (femme_32ans_en couple_culture_événementiel)

Le développement de formes de la mobilité douce (notamment le vélo) a été relevé. Si certains ont regretté les virées en France voisine, d’autres ont apprécié de repenser les formats de voyages pour le futur. 

Notons que cette étude comporte également des limites. La plupart des personnes interrogées étaient issues d’un niveau socio-économique relativement élevé. Pour des personnes moins privilégiées, ce vécu a pu être plus difficile. Néanmoins, les résultats de l’enquête en ligne menées sur près de 7000 personnes tendent à confirmer nos résultats. 

En conclusion, nous avons observé une grande disparité dans les vécus de la population interviewée. Après le choc de l’annonce, les interviewé·e·s ont fait preuve de résilience et d’ingéniosité en mettant en place des modes d’adaptation personnalisés au confinement.  


[1] Les emphases en caractère gras ont été rajoutées par les auteures de l’article, alors que les majuscules respectent les changements d’intonation dans le discours des interviewé.e.s.

Angélick Schweizer est chargée de cours et première assistante en psychologie à Université de Lausanne. Après avoir obtenu sa thèse de doctorat intégrant une méthodologie mixte en psychologie de la santé, Angélick Schweizer a travaillé comme responsable de recherche à l’Institut Universitaire de Médecine sociale et Préventive (IUMSP) à Lausanne. Ses principaux domaines de recherche traitent de la relation médecin-patient.e, de l’intégration de la santé sexuelle dans les soins et, plus récemment, de l’impact du cancer sur les sexualités. 

Fabienne Fasseur est Maître d’enseignement et de recherche en psychologie de la santé et en méthodologie de recherche qualitative. Enseignante aux niveaux Bachelor et master en psychologie à l’Université de Lausanne (Institut de psychologie), ses principaux axes de recherche concernant les vécus de la santé, dans le domaine de la prévention de l’apparition de pathologies acquises ou non, les expériences de maladies chroniques ou graves, l’utilisation des nouvelles technologies de la communication dans la santé, l’exploration des vécus en temps de pandémie CoViD19, entre autres.

Marie Santiago Delefosse, professeure ordinaire de psychologie de la santé. Directrice de l’équipe de recherche « Psychologie de la santé, critique et qualitative », ainsi que le Laboratoire Phase, Université de Lausanne, Suisse (www.unil.ch/phase). Elle conduit, entre autres, des recherches sur les approches méthodologiques depuis les années 2000, et a publié de nombreux articles et ouvrages sur cette question.   Une de ses récentes recherches, « Critères de Qualité dans la Recherche Qualitative en Sciences de la Santé », a été financée par le Fonds National Suisse. 

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Les lockdowns liés au COVID-19 ont amélioré la qualité de l’air dans certaines villes, mettant en lumière les moyens de réduire la pollution. https://wp.unil.ch/viral/les-lockdowns-lies-au-covid-19-ont-ameliore-la-qualite-de-lair-dans-certaines-villes-mettant-en-lumiere-les-moyens-de-reduire-la-pollution/ Thu, 10 Jun 2021 09:43:29 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=1644 Par Frederick Noack, Dominic Rohner et Raahil Madhok.

Pour lutter contre la propagation du COVID-19, de nombreux pays ont imposé des mesures drastiques qui ont réduit l’activité économique. Les écoles et les magasins ont fermé, les voyages en avion ont été interdits et certaines villes ont été complètement fermées.

Si ces mesures ont entraîné des difficultés économiques, notre étude montre qu’elles ont également amélioré de façon spectaculaire la qualité de l’air. La pollution atmosphérique dans les zones urbaines a diminué jusqu’à 45% pendant le lockdown, et les améliorations de la qualité de l’air ont persisté même après la levée des mesures de lockdown.

S’appuyant sur notre expertise en matière d’économie de l’environnement et de politique économique, les résultats inédits de cette étude soulignent le potentiel des politiques environnementales intelligentes pour mieux reconstruire en se concentrant sur une économie durable.

Effets environnementaux inégaux des lockdowns

La pollution atmosphérique est une menace majeure pour la santé humaine. Elle est directement liée aux activités économiques telles que le transport, la production d’électricité, l’industrie, l’agriculture et la consommation d’énergie domestique pour le chauffage et la cuisson.

La désinformation est dangereuse. Nous la combattons avec des faits et de l’expertise.

Si la plupart des lockdowns ont directement et considérablement réduit les transports et l’activité industrielle, leur impact sur l’agriculture, la consommation d’énergie domestique et la production d’électricité est souvent indirect et plus complexe.

La principale source de pollution atmosphérique varie d’une région à l’autre et est essentielle pour comprendre les différents impacts environnementaux des lockdowns dans le monde. Alors que les transports et les activités industrielles sont les principales sources de pollution dans les zones urbaines des pays développés, notamment en Amérique du Nord et en Europe, la consommation d’énergie des ménages, l’agriculture et la production d’électricité sont parmi les principales sources de pollution atmosphérique dans de nombreuses zones urbaines d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Afrique.

Notre étude a montré que, si la plupart des zones ont connu une réduction de la pollution atmosphérique en réponse aux mesures de confinement, d’autres zones n’ont connu que de légères améliorations, voire une détérioration de la qualité de l’air. Dans les zones où la qualité de l’air s’est améliorée, la principale source de pollution était l’industrie ou les transports. Les zones où la qualité de l’air n’a pas changé ou s’est détériorée sont souvent les mêmes que celles où les principales sources de pollution sont l’agriculture, la combustion domestique de la biomasse ou la production d’électricité, notamment la Grèce, le Japon et la Colombie.

Ces résultats soulignent la complexité de la relation entre l’économie et l’environnement. L’idée reçue est que l’activité économique est mauvaise pour l’environnement. Si nous découvrons et confirmons cette relation négative, nous trouvons également des domaines où l’environnement résiste à l’activité économique.

Reconstruire en mieux : Une économie durable

Les recherches antérieures sur le développement économique montrent que la composition des économies change au cours du processus de croissance économique, passant souvent d’une économie agricole à une économie industrielle, puis à une économie dominée par les services. L’impact environnemental du développement économique peut donc être positif lorsque le passage à une production plus propre compense largement les dommages environnementaux causés par l’augmentation de la production.

Nos résultats concernant l’impact global des restrictions COVID-19 sur la qualité de l’air suggèrent que de telles relations peuvent également exister à court terme, lorsque les gens répondent aux restrictions COVID en se tournant vers d’autres activités plus polluantes, telles que la pollution accrue due au chauffage, qui sont moins affectées par les restrictions.

Pour l’avenir, nos résultats suggèrent que les politiques visant à améliorer la qualité de l’air doivent tenir compte de ces diverses réactions à la réglementation. La réglementation de certaines activités seulement peut entraîner une détérioration des résultats environnementaux si l’activité économique se tourne vers des actions plus polluantes.

Une meilleure réponse politique, confirmée par nos résultats, devrait impliquer des incitations qui orientent les économies vers une production et une consommation de biens et de services plus propres. C’est exactement ce que font les politiques fondées sur le marché, telles que les systèmes de plafonnement et d’échange ou les taxes sur les activités polluantes.

En créant un coût à la pollution par le biais de taxes ou de prix de quotas, ces politiques encouragent l’innovation et l’investissement dans les technologies vertes. Nos résultats, ainsi que les leçons générales tirées de l’expérience des taxes sur le carbone et des systèmes de plafonnement et d’échange pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, peuvent servir à la conception de politiques environnementales intelligentes.Bien que le COVID-19 lui-même, et les mesures de confinement associées, aient eu des conséquences tragiques pour les sociétés, il constitue également une expérience naturelle sans précédent qui nous aide à mieux comprendre la relation entre l’activité économique et l’environnement. Notre étude fournit des leçons cruciales pour mieux reconstruire, en particulier lorsqu’on envisage une économie durable dans un monde post-COVID. 

Article initialement publié dans The Conversation le 14 avril 2021.

PDF de l’étude complète dont les auteurs sont : Jean-Philippe Bonardi, Quentin Gallea, Dimitrija Kalanoski, Rafael Lalive, Raahil Madhok, Frederik Noack, Dominic Rohner et Tommaso Sonno.

Jean-Philippe Bonardi est Professeur ordinaire de management stratégique et Doyen de la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne. Ses recherches sont à l’intersection entre l’économie politique et les stratégies commerciales. En particulier, il étudie les activités non-commerciales des firmes, à savoir la manière dont celles-ci gèrent leurs relations avec les gouvernements, les organisations internationales, les médias, les groupes d’intérêts, les ONG ou les activistes. Il s’intéresse donc aux relations entre les firmes et les politiques publiques, tant au niveau local que global.

Rafael Lalive est professeur de sciences économiques à la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne. Il travaille sur les questions liées à la politique du marché du travail, à la politique familiale et à l’économie sociale et enseigne des méthodes empiriques pour l’économie et la gestion.

Dominic Rohner est Professeur ordinaire en économie politique et institutionnelle à la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne. Il est aussi chercheur pour le Development Economics Programme du Centre for Economic Policy Research. Ses recherches se concentrent notamment sur l’économie politique et le développement. Plusieurs de ses récents travaux traitent du rôle des ressources naturelles et du capital social dans les conflits armés. 

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COVID-19, déchets et pollutions https://wp.unil.ch/viral/covid-19-dechets-et-pollutions/ Thu, 11 Jun 2020 13:41:03 +0000 http://wp.unil.ch/viral/?p=1203 Avec Nathalie Chèvre, Université de Lausanne

La crise du Coronavirus engendre un surplus de déchets : masques, gants, emballages plastiques, etc. mais aussi une utilisation très importante de produits désinfectants pour les surfaces et de gel désinfectants pour les mains qui inquiète Nathalie Chèvre, écotoxicologue à l’Université de Lausanne.

Elle était l’invitée de l’émission du 9 juin 2020 de la RTS On en parle qui a traité de la question de l’impact de la COVID-19 sur l’environnement, que ce soit par les déchets jetés dans les toilettes (où, rappelons-le, seul le papier toilette doit y terminer sa triste mais serviable vie !) ou l’utilisation des désinfectants sur la qualité de l’eau.

Emission du 9 juin 2020 de la RTS On en parle – Usage des produits désinfectants: prudence!

Pour aller plus loin Le Conseil fédéral a adopté le 5 juin 2020 une série de mesures temporaires afin d’assouplir le droit de l’environnement et s’adapter à la situation actuelle. Sont concernées : les eaux usées, les produits désinfectants, la pollution de l’air, et les bisphénols.

Nathalie Chèvre est maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne. Ecotoxicologue, elle travaille depuis plus de 20 ans sur le risque que présentent les substances chimiques (pesticides, médicaments,…) pour l’environnement.

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Vélo et déconfinement : l’inertie suisse https://wp.unil.ch/viral/velo-et-deconfinement-linertie-suisse/ Mon, 08 Jun 2020 06:00:00 +0000 http://wp.unil.ch/viral/?p=1159 Par Patrick Rérat

Avec le déconfinement, de nombreuses pistes cyclables ont été créées. En Suisse ? Quasi rien sauf à Genève où le débat fait rage.

Le 4 mai 2020, le quotidien français Libération titre en une « Déconfinement : un boulevard pour le vélo » et consacre ses six premières pages aux mesures prises à travers le monde pour favoriser la pratique du vélo avec la période de déconfinement. En France par exemple, plus de 1’000 kilomètres de pistes cyclables sont créés. Le centre de Bruxelles passe en zone 20 km/h. Milan, Rome, Bogota, Berlin, Oakland, la liste est longue des collectivités qui rejoignent ce mouvement.

Ces mesures renvoient le plus souvent à l’urbanisme tactique, c’est-à-dire à des interventions rapides et réversibles dans l’espace public. Dans l’urgence, des pistes cyclables créées à coups de pinceau, des barrières les séparant du trafic routier ou la modération de ce dernier.

Pourquoi faire de la place au vélo (mais aussi aux piétons) ? Il s’agit de permettre la distanciation physique dans l’espace public et d’éviter que la perte de capacité des transports en commun provoque une recrudescence du trafic routier. Alors que les débats sur les réponses à donner aux dérèglements climatiques ont mis à l’index la contribution importante des véhicules motorisés aux émissions de gaz à effet de serre, la crise de la COVID-19 a rappelé la pollution atmosphérique, le bruit et la consommation d’espace qui les caractérisent et qui ont eux aussi des impacts très importants en termes de santé publique et de qualité de vie.

Et en Suisse ?

En Suisse en revanche, les collectivités sont très peu nombreuses à s’inscrire dans la tendance de ce que l’on a appelé les « corona-pistes ». La principale exception est le Canton de Genève qui a créé au mois de mai 7 kilomètres de pistes cyclables pour une durée de deux mois. Si la mesure est remarquée en Suisse, elle paraît somme toute prudente et modeste en comparaison internationale. Différentes interventions – transformation de voies destinées aux voitures ou à leur stationnement en bandes cyclables, instauration de zones 30, voies partagées avec les bus et taxis, etc. – complètent trois axes stratégiques dans une ville et un canton souvent décriés pour leur faible cyclabilité. Les débats qui ont immédiatement suivi ces interventions sont toutefois très vifs. Deux villes ont quant à elles annoncé la fermeture au trafic routier de quais afin de donner plus de place aux balades à pied ou à vélo (Vevey pour 5 mois, Lausanne pour les week-ends). D’autres mesures ne concernent pas les infrastructures comme les subventions de 50 francs pour la révision d’une bicyclette instaurées à Bienne et Neuchâtel.

Au-delà de ces exemples, la question des corona-pistes a été soulevée par des associations et partis politiques. Des postulats ont été déposés (Lucerne, Lausanne, etc.). Des antennes régionales de PRO VELO ou de l’Association Transport et Environnement (ATE) ont proposé des interventions concrètes dans la région lausannoise ou à Schaffhouse notamment. A Zurich, des cyclistes ont pris possession d’une voie réservée aux voitures et l’ont transformée, pour quelques minutes du moins, en piste cyclable.

Comment expliquer le faible nombre d’interventions en Suisse ? Comment interpréter les débats à Genève ? Ces questions sont l’occasion de se pencher sur la place du vélo en Suisse. Petit tour d’horizon des quatre éléments d’interprétation.

« La sécurité à vélo oui, mais c’est une question individuelle… ? »

La sécurité à vélo est souvent considérée comme une question individuelle en Suisse. Les débats portent ainsi souvent sur l’équipement (le casque, les vêtements réfléchissants, etc.) ou sur les connaissances des cyclistes (comme se comporter dans un rond-point par exemple). Le communiqué de la SUVA, principal assureur-accident du pays, est révélateur à cet égard[1] : « la hausse du trafic cycliste due à la crise de coronavirus n’est pas sans danger ». Par la suite, il précise que « lorsqu’on est absorbé dans ses pensées ou que l’on se laisse distraire, un obstacle peut nous échapper et il est trop tard pour réagir ». Les intentions de la SUVA comme d’autres organismes de prévention sont certes louables, mais elles passent sous silence que la sécurité passe avant tout par des infrastructures de qualité et sécurisées. Aux Pays-Bas par exemple, on parle « d’infrastructures indulgentes » (forgiving infrastructures) qui non seulement séparent les différents flux d’usagers de la route mais sont pensées pour prévenir les accidents.

« Le vélo oui, mais pas ici ? »

Autre argument, le vélo n’est pas adapté pour la Suisse. C’est l’exemple (réel mais exagéré et ressassé) du pendulaire en zone rurale qui doit se déplacer sur 30-40 km et qui est dépendant de sa voiture. Un article de RTS Info[2] affirme que la question de la promotion du vélo est « une question particulièrement sensible en France où 60% des trajets effectués en voiture font moins de 5 kilomètres ». Or, la Suisse n’est pas si différente : la moitié des trajets effectués en voiture font moins de 5 km ! De nombreux autres trajets courts sont réalisés en bus ou tram. Dans l’ensemble, 60% des trajets quotidiens ne dépassent pas les 5 kilomètres. Une distance pour laquelle le vélo mécanique est compétitif, sans parler de l’assistance électrique qui se diffuse très rapidement (près de deux vélos vendus sur cinq en 2019).

« Des infrastructures cyclables oui, mais sans urgence ? »

Troisième point, le contexte institutionnel suisse semble mal se prêter à des réactions rapides, aux aménagements transitoires, à l’urbanisme tactique. Il s’agirait de faire de la place au vélo aussi efficacement « que possible mais aussi lentement que nécessaire » pour reprendre l’expression éminemment helvétique du Conseiller fédéral Alain Berset à propos du déconfinement. Certaines villes suisses, interpellées par des partisans de la petite reine, ont ainsi déclaré ne pas prendre de mesure spécifique pour le moment mais d’intégrer la mobilité douce dans les projets urbanistiques, de s’en tenir au budget ordinaire ou encore de ne pas pouvoir adapter le cadre légal.

« Promouvoir le vélo oui, mais sans toucher à la voiture ? »

Le quatrième argument porte sur la place de la voiture. Celle-ci est bien davantage qu’un véhicule. John Urry, sociologue britannique, a proposé le terme de système automobile ou d’automobilité pour désigner l’assemblage sociotechnique qui accompagne la voiture et qui est constitué de règles de circulation, d’infrastructures, de secteurs économiques, d’imaginaires et significations, de flux de matières et d’énergie, de politiques d’aménagement du territoire, etc. On l’oublie, ou on ne le remarque plus, mais le système automobile s’est progressivement déployé pendant un siècle pour devenir dominant. Villes et territoires ont été adaptés à la voiture tant du point de vue des voies de circulation, du stationnement que du code de la route. Du point de vue symbolique, l’automobile a longtemps été associée à la liberté, à l’autonomie, et perçue comme un indicateur de statut social. Ces valeurs sont toutefois en train de s’estomper en particulier dans les centres urbains et parmi les jeunes générations.

Le retour du vélo dans les villes soulève la question de la place des différents modes de transport. Cette place est à comprendre tant à un niveau concret – l’espace affecté aux différents flux – que symbolique – la légitimité des modes à se trouver sur la voirie. Les réactions virulentes à Genève sont à comprendre par ce prisme. Les oppositions aux pistes cyclables temporaires portent sur les problèmes de congestion qui pourraient survenir (quand bien même la situation est plus complexe comme le montre l’article « Pourquoi enlever une bande de circulation ne crée pas plus d’embouteillages ? »[3]) mais aussi sur la légitimité du vélo dont les usagers, dit-on, « ne paient pas d’impôt » et « ne financent pas les routes » (rappelons toutefois que le trafic routier est loin de couvrir les coûts qu’il occasionne[4]).

Néanmoins, l’importance de la distanciation physique dans cette période de déconfinement s’ajoute à d’autres préoccupations. Les changements climatiques, les pollutions de l’air et sonores, la congestion des centres, les problèmes de santé publique liés à la sédentarité, l’insécurité des usagers les plus vulnérables que sont les piétons et les personnes se déplaçant à vélo appellent à revoir les modèles d’aménagement. Pour les pouvoirs publics qui entendent répondre à ces différents enjeux, il est important de reconnaître le vélo comme moyen de déplacement à part entière et de l’intégrer dans le système de transport. Mettre à disposition un environnement physique et social favorable à la pratique du vélo constitue également une question de cohérence ou une preuve par l’acte d’un engagement pour une transition vers une mobilité et une société plus durables.

Image ©Aurélie Coulon

Pour aller plus loin 
– Koglin, T., and T. Rye. 2014. The marginalisation of bicycling in Modernist urban transport planning. Journal of Transport & Health 1 (4):214–222.
– Rérat, P., G. Giacomel, and A. Martin. 2019. Au travail à vélo… La pratique utilitaire de la bicyclette en Suisse. Neuchâtel: Editions Alphil–Presses universitaires suisses (en libre accès: alphil.com).
– Urry, J. 2004. The ‘System’ of Automobility. Theory, Culture & Society 21 (4–5):25–39.


[1] https://bit.ly/3dLZf8f
[2] https://bit.ly/3coTxZl
[3] https://www.rtbf.be/info/societe/detail_le-scan-pourquoi-enlever-une-bande-de-circulation-ne-cree-pas-plus-d-embouteillages?id=10505657&utm_source=rtbfinfo&utm_campaign=social_share&utm_medium=twitter_share&fbclid=IwAR0yZmEloMY4YBTBqebsDr41lbz8k7tYw5TsSw2wmFLJc-THgIVvt3SW4QM
[4] https://www.are.admin.ch/are/fr/home/transports-et-infrastructures/bases-et-donnees/couts-et-benefices-des-transports.html

Patrick Rérat est professeur de géographie des mobilités à l’Université de Lausanne. Il est notamment co-auteur du livre « Au travail à vélo… La pratique utilitaire de la bicyclette en Suisse » paru aux Editions Alphil (2019).

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L’après-sentiment https://wp.unil.ch/viral/lapres-sentiment/ Fri, 15 May 2020 08:24:31 +0000 http://wp.unil.ch/viral/?p=991 Par Coralie Gil

Plus de deux mois se sont écoulés depuis le début de cette crise, ce bouleversement dans nos vies : Corona, CoVid19, SARS-CoV-2. Tout a peut-être déjà été dit, mais tout est à redire encore. Deux mois, une certaine lassitude oui, l’impression de devoir faire le point, mais pas encore le bilan. Se demander : « En somme, où en sommes-nous maintenant ? » et de ce passé ponctuel et de cet après possible, composer, juste dire. 

Deux mois donc. Le temps de s’être habitué, équilibre, partiel confort dans la situation. Le changement radical engendré, la créativité de trouvailles et retrouvailles numériques. Il y a eu des vagues, il y a eu des vacarmes et puis l’accalmie aussi ; constatons.

En partant de notre expérience subjective, située à la frontière entre la caisse d’un supermarché suisse et la recherche en philosophie, se dessinent, il nous semble, trois mouvements, trois types de questions engendrés par le Corona (appelons-le donc ainsi) : ralentissement et expérience de la décroissance d’abord, ennui et mort ensuite, redémarrage finalement. 

Le Corona, ralentissement imposé  

Indéniablement, le Corona nous a amené à faire le constat de nos quotidiens, de nos ritualités non virtuelles. Tous nos endroits, toutes nos places, se sont condensées en une seule : le chez soi. Toutes nos vies, sociales, artistiques, amoureuses, professionnelles et familiales se sont retrouvées, groupées pour la première fois, autours du même sujet : Corona. D’un seul coup, toutes les évidences, tous les acquis ont dû se réagencer. 

Et puis, un mois plus tard, après l’ébullition des premières variations, me voilà prise dans un nouveau quotidien, recréé, différent, mais finalement quotidien tout aussi vivable, allant à l’essentiel. Un seul trajet demeure, pour le travail de caissière, j’augmente mes heures même, question de solidarité, y aller, épaules solides ; heureusement qu’il y a le plexiglas. 
Le reste du temps, la chambre devient le bureau, spatialité recomposée, seconde vie de la vieille Laserjet qui croupissait jusque-là, sous une table. Sociabilité par écrans interposés. 

Ralentissement imposé donc. Et attention nouvelle portée aux choses dont l’existence ne nous apparaissait même pas, avant, brillant maintenant par leur absence. La nécessité des fleurs, les contacts tactiles d’une embrassade ou d’une poignée de mains, sentir l’odeur d’une silhouette de passage. Le chant du merle sans le bruit des avions, le ciel dénudé. Dehors, on imagine presque l’urbex[i], on rêve d’une nature reprenant ses droits, tôt ou tard oui. L’angoisse vient peut-être de là : fantasme et effroi du monde sans humain, apocalypse fantasmée.

Le Corona, l’ennui et la mort : l’humain mis face à sa condition 

Apocalypse, l’attente spectaculaire dont la mort n’est que l’ombre, la version soft. Presque pire, comme matière à penser, et pourtant c’est surtout à cette dernière que l’humain se confronte, confiné. Inquiétude pascalienne. Non seulement concrètement, ramené à la mort par un virus potentiellement mortel, l’homme occidental surprotégé est soudainement ramené à sa condition, mais en plus, l’ennui, l’injonction à rester chez lui, l’oblige à y penser.

La mort, réelle, rôde. D’habitude, nous l’esquivions, nous nous croyions au-delà, immortels presque, de la technologie à la crème anti-âge, la mort était ailleurs. Nous ne connaissons pas vraiment l’odeur des cadavres, la mort existe mais toujours lointaine, cachée. D’ailleurs, la vieillesse aussi. Les fragilités sont hors-champs. Existence tolérée, invisibilité requise. Nous en étions là. Et puis arrive le Corona, nous voilà forcés de constater l’Iceberg.

Alors, toutes sortes de tentatives d’évitement. De tourner en rond à brasser de l’air en passant par « passer trois heures à télécharger un logiciel permettant de mettre en ligne une vidéo créée à partir d’un autre logiciel après l’avoir compressée à l’aide d’un troisième logiciel ». Tout va bien. Divertissement : à tout prix, faire en sorte de penser à autre chose, ou de ne pas penser du tout. 

Malgré nous, finalement, le retour au corps, le retour à la chambre, le retour à soi. Ennui imposé. Tout à coup, on prend le temps de contempler, parfois sans même faire exprès. La manière dont la plante verte se tourne vers le soleil, ce livre depuis longtemps ouvert à cette page, pourquoi déjà ? la peau abîmée de désinfectant : je n’ai jamais passé autant de temps à regarder ma main, la paume, les lignes, les veines comme des racines sur le dessus, la forme de chaque doigt, l’ongle un peu brisé. Méditation, ma peau, enveloppe, tout autours, et à l’intérieur tous ces non-humains, qu’est-ce que je suis, finalement ? A quoi je sers ? 

Lequel du balcon ou du plexiglas ?

L’ennui, privilège bien entendu, des heures, s’il y en a, où l’on ne travaille pas. Toutes nos vies autours du même sujet. Le monde quasi-entier, pour la première fois, vit en même temps, le même problème. Visuellement, plus d’avions dans le ciel, quelques fantasmes d’apocalypse, et un crash boursier, possiblement sans précédent. Des politiciens, effrayés viennent à ne plus savoir quoi dire, comment gérer à la fois le profit et la santé ? Quel coût humain est acceptable pour ne pas empirer la situation financière ? 

Depuis mon balcon, l’impression d’un monde en pause. 
Derrière le plexiglas de ma caisse, l’impression d’un monde à l’affût : la moindre information du Gouvernement peut mettre fin à toutes les bonnes résolutions ; les attitudes changent, on revient à l’individualisme exacerbé de la première phase de la crise. Alors, on crie sa colère sur la caissière, seul face à face de la journée, catharsis évidemment. Le balcon et le plexiglas ne me promettent pas les mêmes après. 

Depuis mon balcon, j’imagine une prise de conscience, plus de solidarité, le retour au local, aux plaisirs simples et à l’ennui. J’imagine un après ralenti, une attention nouvelle, une remise en question des schèmes existants.

Derrière mon plexiglas, je vois la précipitation, s’élancer à tout prix vers le « comme avant » en pire. Un redémarrage de consommation en force, l’envie d’en finir avec la parenthèse, de reprendre au plus vite. Des postillons énervés, des pizzas surgelées, la fastlife à tout prix. 

Lequel du balcon ou du plexiglas ? J’espère le constat, le pas en arrière, le recul, j’espère un éventuel compromis.


[i] L’urbex ou « urban exploration » décrit la fascination pour des lieux abandonnés et sur lesquels la nature a repris ses droits. De ce phénomène naissent un certain nombre de photographies où les lychens avalent des buildings, donnant l’impression que la vie humaine n’est plus qu’une trace, lointain souvenir lui-même bientôt englouti.

Coralie Gil, récemment diplômée d’un Master en Philosophie à l’Université de Lausanne et caissière dans un supermarché, s’intéresse à la pensée « en réseaux » et à la diversité des moyens de comprendre le monde. Ses domaines de recherches s’articulent autours de l’anthropologie, l’histoire des sciences et la philosophie contemporaine. Elle travaille actuellement sur la thématique nature-culture dans une perspective harawayienne regroupant l’urbex, le cyborg et les non-humains.

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Un pic peut en cacher un autre https://wp.unil.ch/viral/un-pic-peut-en-cacher-un-autre/ https://wp.unil.ch/viral/un-pic-peut-en-cacher-un-autre/#respond Thu, 14 May 2020 05:33:00 +0000 http://wp.unil.ch/viral/?p=961 Par Horace Perret

Et si le pic que les épidémiologistes ont annoncé avec soulagement avoir été franchi à la mi-avril n’en masquait pas un autre, le pic de notre civilisation consumériste ? La crise du covid-19 représente une opportunité historique de faire émerger une société plus durable, juste et joyeuse grâce à l’électrochoc qu’elle nous inflige.

Cela faisait longtemps que le phénomène s’amplifiait, atteignant au fil des décennies des proportions tellement grandes qu’on lui ajouta un préfixe… Certains n’hésitaient pas à le qualifier de « mal du siècle », « d’addiction », d’autres, au contraire, en parlaient comme d’une « nécessité », « d’un acte civique »… Au-delà des divergences de perceptions sur le phénomène, on s’accordait à lui reconnaître un point, ses effets néfastes sur notre planète : montagnes de déchets, pollutions atmosphériques, gaspillage des ressources. Le phénomène dont je veux parler, vous l’aurez deviné, c’est ce que nous faisons tous les jours, la consommation, devenue sur-consommation, et son pendant, la croissance économique.

La croissance économique est peut-être l’un des phénomènes les plus analysé… En ce début d’année 2020, les analystes, justement, s’étaient livrés à leurs pronostics. Le SECO par exemple annonçait que la consommation allait s’accélérer quelque peu en Suisse en 2020 du fait de la bonne situation sur le marché du travail . Au niveau international, le FMI faisait quant à lui état d’un certain optimisme, tablant sur une légère augmentation de la croissance, de 2,9 % en 2019 à 3,3 % en 2020. Le ciel n’était pas tout bleu, mais l’on pensait globalement que la situation irait en s’améliorant. C’est un euphémisme de dire que personne n’avait anticipé ce qui allait arriver…

Il aura fallu d’un grain de sable, ce virus invisible, pour que les rouages du système économique mondial se grippent d’un coup, entraînant un grounding généralisé : plus d’avions dans le ciel, plus de voitures sur les routes, plus de consommateurs dans les magasins, plus d’écoliers dans les écoles, plus de travailleurs dans les usines, etc. Ce qui était impensable se produisait là, en direct, en cette fin d’hiver 2020, sous nos yeux ébahis. La consommation, qui en temps normal fait preuve d’une inertie qui la rapprocherait davantage d’un pétrolier que d’une voiture de course, était stoppée net par les impératifs de santé publique. La toute puissante économie pliait devant la santé publique, les épidémiologistes avaient eu raison des économistes. Une situation vécue comme « au-delà du réel » par ceux qui, il y a encore peu, regardaient, impuissants, la fuite en avant du capitalisme moderne. Voilà que ce que les militants pour le climat s’étaient efforcés d’obtenir au fil d’interminables COP et de manifestations se matérialisait d’un coup comme par enchantement… Cette crise est une « rupture historique », comme la qualifie le sociologue allemand Hartmut Rosa dans une interview au journal « Libération » (édition du 23 avril 2020) , « car elle marque la fin d’une augmentation presque ininterrompue de la mobilité physique et matérielle globale de la Terre depuis le 18ème siècle ». Pour le philosophe, « il suffit de regarder les données disponibles des dernières décennies : la quantité totale de de voitures produites et conduites dans le monde, le nombre et la taille des camions sur les routes, les trains, les tramways, les bus et les métros, le nombre et la taille des conteneurs, navires et bateaux de croisière : ils augmentaient tous d’année en année, pas seulement en Asie, mais aussi dans toute l’Europe. Et bien sûr, le plus spectaculaire, le nombre d’avions, de vols et de passagers dans le trafic aérien connaissait une croissance exponentielle au niveau mondial. Et c’est dans ce domaine que vous voyez les également les effets les plus dramatiques de l’arrêt actuel : 85 % du trafic aérien st actuellement bloqué ».

Partant de ce constat, on est en droit de se demander si le pic que les épidémiologistes ont annoncé, avec soulagement, avoir été franchi à la mi-avril n’en masque pas un autre, le pic de notre civilisation consumériste ? Des analystes dans les secteurs de l’aviation, du tourisme, de l’industrie des loisirs, parlent de plusieurs années pour retrouver les niveaux qui étaient les leurs avant la crise sanitaire. Et s’ils étaient trop optimistes et que ces niveaux n’étaient plus jamais atteints ? Que les PIB des États occidentaux ne remontaient plus jamais la courbe ? Car, au-delà des mécanismes économiques qui favoriseront ou non le retour « à la normale » – que certains souhaitent si ardemment – il est des paramètres plus subtils à l’œuvre. Le virus agit comme un révélateur, le révélateur de notre vulnérabilité face à la nature, le révélateur du conditionnement dont nous sommes victimes. Il agit aussi comme le vecteur puissant d’une prise de conscience, nous amenant à nous poser la question : et si cet autre monde, dont on parle depuis si longtemps, était à notre portée aujourd’hui ? 

Grâce à ces semaines passées en semi-confinement, nous avons pu expérimenter – pour les plus chanceux d’entre nous en tous cas – d’autres façons de vivre, de travailler, de partager. Nous avons vu le monde changer sous nos yeux, la solidarité se développer, la nature reprendre ses droits, la pollution se dissiper au-dessus des grandes villes. Ce serait faux, bien sûr, de penser que la situation actuelle n’a que des avantages. Elle nous a été imposée, implique beaucoup de souffrances, de peurs. Mais n’est-ce pas le prix à payer ? Qui croit encore sincèrement que les changements nécessaires à la transition écologique se feront – à temps – dans les enceintes des institutions ? Quand on connaît les interminables marchandages que sont devenues les COP, les atermoiements dont sont l’objet les parlements nationaux, minés par les lobbies, alors que le temps presse…

La crise actuelle nous offre une opportunité unique, qu’il serait dommage de ne pas saisir. Nos sociétés se trouvent là où elles auraient dû avoir la sagesse de se mettre par elles-mêmes depuis longtemps. Cela n’a pas été possible… Comme l’a souvent démontré l’histoire, les buts que nous nous fixons peuvent être atteints si les volontés et les ressources sont mises en commun. L’arrivée d’un vaccin efficace, grâce à la mobilisation de la communauté scientifique, le prouvera certainement, reléguant la pandémie au rang des mauvais souvenirs. Tout comme le prouvera, nous l’espérons, l’émergence d’une société plus durable, juste et joyeuse grâce à ce coup de pouce inespéré du destin !

Horace Perret est coordinateur du Réseau romand Science et Cité, une association hébergée à l’Université de Lausanne, qui réunit des organisations actives dans le champ de la culture scientifique en Suisse romande dans le but de stimuler le débat critique autour des enjeux des sciences et des techniques. Il partage son temps entre son travail à l’UNIL et le jardin qu’il cultive en commun selon les principes de la permaculture.

Article aussi publié le 14 mai 2020 sur Futurs possibles – blog participatif pour imaginer le monde de demain

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