Par Julie Fiedler et Emilie Vuilleumier
“On appelait ça “la vaccination des sans-papiers”. Il n’y en a aucun qui est venu sans papiers ! Ils ont tous des papiers ! Ils sont tous venus avec leurs papiers. (rire) Donc voilà, on était prêts à enregistrer des numéros, c’était ce qu’on leur avait dit. Mais en fait, ils n’avaient pas de problème, donc ils sont tous arrivés avec leurs papiers.”
Responsable médical de la campagne de vaccination (VD)
Dans le papier précédent, nous avons décrit les dispositifs mis en place à Lausanne au printemps 2021 pour la vaccination des personnes sans assurance maladie dans le cadre de la lutte contre le COVID-19. Nous avons vu quels publics ils visaient et quelles mesures avaient été prises en conséquence. Confrontons à présent les catégories de personnes pensées en amont par les autorités sanitaires et celles qui ont été effectivement observées au centre de vaccination d’Unisanté. Nous verrons que cela nous mènera à un bilan plus nuancé de cette “vaccination des sans-papiers”.
Des “sans-papiers” avec papiers et assurance maladie
Une première observation consiste dans le fait que beaucoup de personnes dites “sans-papiers” sont venues avec des papiers (de leur pays d’origine) et n’ont eu aucun problème à les présenter. Les personnes ne sont en réalité pas “sans-papiers” mais sans statut légal en Suisse ou dépourvues des “bons” papiers. L’enjeu dans l’accès à la vaccination et de manière générale n’est pas de ne “pas avoir de papiers” mais justement d’avoir des papiers qui font porter un risque permanent (incarcération et/ou expulsion) à ceux et celles qui les détiennent. Par ailleurs, si la motivation des personnes était l’obtention du certificat COVID, alors elles étaient contraintes de fournir une identité et donc de venir avec des papiers.
Aussi, certaines personnes sans-papiers s’étant présentées au Centre disposaient d’une assurance maladie et auraient de ce fait pu se rendre également dans les centres classiques de vaccination. Pourquoi dans ce cas se sont-elles rendues au Centre d’Unisanté ? Il se peut que l’anonymat qui y était garanti les aient rassurées, mais il est également probable que d’autres personnes de leur communauté les y aient orientées.
Des personnes ne résidant pas en Suisse
Une seconde observation porte sur le fait que des personnes ne résidant pas en Suisse se sont présentées au Centre, parmi lesquelles des personnes suisses vivant à l’étranger sans assurance maladie helvétique :
“Il y a eu aussi quelques personnes suisses qui vivent à l’étranger pour des questions économiques, en Asie, en France ou comme ça. Et tout d’un coup, ces gens ont entendu, par le biais peut-être de connaissances, qu’ils pouvaient se faire vacciner même sans avoir d’assurance en Suisse et sont revenus pour se faire vacciner.”
Infirmière à Unisanté
Des touristes ont également sollicité les services de la vaccination d’Unisanté :
“En fait, il y a des gens, des touristes qui sont venus ! Des Russes (rire) qui sont venus se faire vacciner ici. Mais ma foi, de toute façon, on a plein de fric et assez de vaccins, donc c’était pas ça la question. (…) Au début, on a dit : « bon, s’ils restent plus d’un mois, on les vaccine. » Parce qu’on n’avait pas beaucoup de vaccins et puis c’étaient des personnes âgées. Ce sont souvent des parents qui viennent voir leurs enfants. Donc c’est raisonnable de les vacciner aussi de toute façon. Donc on a très rapidement ouvert ça à des gens qui ne résidaient pas en Suisse.”
Responsable médical de la campagne de vaccination (VD)
Relevons ici une distinction opérée dans cette citation entre les personnes “sans-papiers” et les “touristes”. Ces deux catégories ont en commun leur origine étrangère mais elles se distinguent par leur statut (illégal pour les premières, légal pour les secondes) et leur classe sociale. C’est justement parce que les personnes au statut de touriste — dont tout le monde ne peut jouir — n’étaient pas celles qui étaient à priori attendues au Centre d’Unisanté que le responsable médical de la campagne de vaccination souligne cette particularité. Les personnes détenant les “bons” papiers — et donc pas nécessairement suisses — n’ont pas été comprises par les autorités comme des populations vulnérables face à l’accès aux systèmes de santé. Pourtant, comme nous le verrons, les personnes au statut de touriste ne viennent pas toutes pour les mêmes raisons. Si certaines visitent la Suisse, d’autres utilisent ce statut pour travailler au noir et certains·es “touristes” se trouvent également en situation précaire.
Une troisième observation relève du fait que la vaccination a bien fonctionné pour certaines catégories de personnes et moins pour d’autres au sein des personnes issues de la migration.
Un intérêt relatif selon l’origine des communautés
Relevons ici que tout au long de leur description des événements, toutes les personnes interviewées subdivisent la catégorie “sans-papiers” en sous-catégories relevant de leur origine géographique. On nous apprend que dès l’ouverture du centre, les personnes d’Asie, plus spécifiquement de Chine, et celles venues d’Amérique du Sud se sont présentées en masse. Par contre, les personnes originaires d’Afrique subsaharienne ne sont pas venues, ou plus tardivement. Les professionnels·les interviewés·es présentent à ce propos diverses explications.
L’intérêt des populations serait à mettre en lien avec la situation épidémiologique dans leur pays d’origine. Cela expliquerait la venue immédiate des communautés sud-américaines :
“Très rapidement, donc dans les premiers jours, il y a tous les Sud-Américains qui sont venus. Pourquoi ? Parce que le COVID en Amérique du Sud, au Brésil notamment, faisait plus de dégâts. Enfin, c’est comme ça qu’on l’explique. Parce que ce n’est pas forcément ceux qu’on voit le plus chez nous dans notre consultation.”
Responsable médical de la campagne de vaccination (VD)
Inversement, cela impliquerait que les populations originaires d’Afrique subsaharienne se soient senties peu concernées par le virus, leurs pays ayant été peu touchés par l’épidémie. Cette exception africaine s’expliquerait notamment par le jeune âge de la population, le fait qu’elle ait été préalablement « immunisée » par un environnement spécifique et l’arrivée tardive du virus sur ce continent (Heikel 2021, p.167-168).
À propos des personnes originaires d’Afrique subsaharienne, plusieurs professionnel·le·s interrogé·e·s mentionnent une certaine méfiance envers les autorités ou envers les vaccins de manière générale :
« (…) très peu d’Africains au début, très très peu, à se demander pourquoi. Et il y aurait peut-être plusieurs hypothèses là-derrière. De méfiance des vaccins, de non-connaissance, de méfiance qu’ils soient dénoncés à la police. »
Infirmière à Unisanté
« (…) il n’y avait aucun Africain. Aucun Africain. Donc en fait, de nouveau, il y avait eu un message dans la communauté africaine que « c’est des vaccins de Blancs ». Je connais ça parce que je bosse beaucoup en Afrique. Donc ça arrivait de chez les blancs, donc c’était pas bon. C’était à la rigueur une maladie de blancs. Donc nous on se soigne avec un thé de gingembre, etc. »
Responsable médical de la campagne de vaccination du Canton de Vaud
« Une partie des Africains ont pensé qu’ils n’allaient pas être touchés par le COVID. Ils disaient que d’être noir, les protégerait du COVID. »
Infirmière au Point d’Eau
Cette “méfiance” ou ce “désintérêt” mentionnés pour justifier l’absence des “Africains” (terme qui désigne en réalité plus spécifiquement les personnes d’origine subsaharienne et donc noires) touchent en réalité à des enjeux de pouvoirs complexes de nature postcoloniale qui mériteraient d’être mieux étudiés. Nous évoquerons cependant ici quelques pistes de réflexion[1]. La méfiance envers les autorités pourrait être liée au profilage racial et à la violence policière dont les personnes noires (plus souvent les hommes) sont la cible dans la région lausannoise (Rapport Jean-Dutoit, 2017, p. 101-115). Précisons que la méfiance envers les autorités ne concerne pas exclusivement cette population mais qu’elle peut prendre pour les personnes noires une forme spécifique. Il en va de même de la méfiance envers le vaccin et le monde biomédical en général. Dans ce cas précis, cette méfiance peut être comparée à celle observée lors de l’épidémie d’Ebola en Sierra Leone (Niang, 2014) ou celle du Sida en Afrique du Sud (Fassin, 2007). Dans les deux cas, le contexte postcolonial a offert une “niche écologique”[2] à l’idée d’un complot mené par l’Occident à l’encontre des populations noires-africaines. Celle-ci s’est trouvée renforcée récemment par des propos tenus par deux scientifiques français envisageant de tester un vaccin contre le COVID en Afrique. Elle s’appuie également sur des faits historiques biens réels. Finalement, l’idée que le COVID soit une “maladie de blanc” doit être pensée à travers une conception de la maladie différente de celle véhiculée par le modèle biomédical et en prenant en compte le contexte d’infodémie auquel le continent africain n’a pas échappé. Ce faisant, il devient possible de concevoir le COVID-19 comme une “punition” visant l’Occident et épargnant les personnes afro-descendantes.
Il se peut aussi que la vulnérabilité face au virus ait impacté l’intérêt pour le vaccin. Comme pour la population générale, le jeune âge des personnes migrantes subsahariennes pourrait également justifier ce désintérêt. Inversement, le responsable médical de la vaccination note l’importance d’offrir l’accès au vaccin aux populations originaires d’Amérique du Sud, plus enclines au surpoids :
« Il y a beaucoup d’Américains du Sud qui sont en surpoids. Donc c’était très important de les atteindre. C’est pour ça qu’on s’est dit : « c’est bien que les Américains du Sud viennent, surtout s’il s’agit de personnes jeunes. » ». Responsable médical de la campagne de vaccination (VD)
Notons que le désintérêt des populations subsahariennes n’a pas été total puisque, plus tardivement, certaines personnes ont finalement sollicité la vaccination. Cet intérêt tardif serait à relier à leur parcours migratoire, comme nous le verrons. Contrairement à d’autres populations, jamais leur intérêt (ou désintérêt) pour la vaccination n’est relié à leur activité professionnelle.
Cela nous amène à un autre constat : la vaccination n’a pas toujours été un choix. Bien que la Confédération ne l’ait jamais rendue obligatoire, la vaccination s’est imposée à certaines personnes. S’agissant d’une vaccination non consentie, deux facteurs se présentent : les déplacements transnationaux et l’insertion dans le marché du travail.
Dans le premier cas, certaines personnes ont été poussées à se faire vacciner pour obtenir un certificat COVID leur permettant de voyager au-delà des frontières helvétiques. Si, pour certain·es, ces déplacements prenaient la forme de visites à la famille restée au pays ou de tourisme, d’autres ont été contraintes par des motifs administratifs. C’est le cas de certains migrants subsahariens qui, ayant transité par l’Italie, se voient obligés d’y retourner régulièrement pour y renouveler leur permis de séjour, comme le fait remarquer l’infirmière du Point d’Eau :
« Certains l’ont fait, parmi les Africains, parce qu’ils ont une carte d’identité italienne et pour la renouveler, ils devaient retourner régulièrement en Italie. Comme les conditions de voyage étaient extrêmement strictes à la frontière, ceux-là ont été obligés d’avoir un pass COVID. Ils se sont donc faits vacciner. »
Infirmière au Point d’Eau
En lien avec le parcours migratoire, la vaccination a donc parfois été indispensable pour maintenir son permis de séjour.
Le vaccin : ressource ou contrainte ? La pression du marché ou de l’employeur
Dans le second cas, c’est la nécessité d’accéder à l’emploi qui a motivé certaines personnes. Les personnes que nous avons interrogées ont observé des vagues de vaccination liées aux secteurs professionnels, qui se recoupent parfois avec l’origine des personnes.
Pour les travailleurs et travailleuses du sexe, l’intérêt a été immédiat. Comment l’expliquer ? Si la vaccination n’était officiellement pas obligatoire, nous supposons qu’elle a pu leur être imposée par la pression de leur employeur et par la concurrence sur le marché. En effet, plusieurs sites proposant leurs services mettaient en avant le statut vaccinal des travailleurs et travailleuses du sexe pour “protéger le client”, parfois sous la forme d’un pictogramme.
Dans l’économie domestique aussi, le vaccin aurait parfois été imposé par l’employeur. Cette situation aurait principalement touché les personnes (spécifiquement les femmes) d’Amérique du Sud :
« Les plus intéressés, c’était quand même les personnes originaires d’Amérique du Sud ou d’Asie. Certaines étaient en Suisse depuis assez longtemps et travaillent dans des familles, font du baby-sitting ou des ménages. Leurs employeurs exigeaient qu’ils soient vaccinés. C’était une des conditions pour qu’ils puissent retrouver leur travail. Pour eux c’était donc important de se faire vacciner. »
Infirmière au Point d’Eau
Dans la restauration également, certain·e·s employé·e·s se seraient vu imposer la vaccination. Dans ce secteur comme dans tous les autres, la vaccination n’a jamais été obligatoire, mais le certificat COVID a cependant été imposé pour le personnel non vacciné ou non guéri, le coût des tests étant à la charge de l’employeur. Nous pouvons émettre l’hypothèse selon laquelle certain·e·s patron·ne·s auraient imposé le vaccin à leurs employé·e·s pour des motifs économiques. Cela semble avoir été le cas pour de nombreuses personnes issues de la communauté chinoise, selon les dires de l’infirmière d’Unisanté. Lorsque nous lui demandons dans quel secteur travaillent les personnes ayant été contraintes à la vaccination par leur employeur, elle nous répond ceci :
« Alors là, il y avait beaucoup les Chinois dans la restauration parce qu’il y avait une grosse amende à ce moment-là. Je crois, que c’était 10’ 000 francs d’amende si on n’était pas vacciné. »
Infirmière à Unisanté
Ces personnes seraient selon elle arrivées en Suisse avec un statut de touriste leur donnant droit à un séjour de trois mois, sans permis de travail. Elles seraient employées illégalement dans la restauration et feraient des allers-retours entre la Chine et la Suisse, au rythme du renouvellement de leur statut de touriste :
“On a eu plusieurs vagues successives de personnes chinoises, comme employées dans les restaurants et tout. Et là, on voyait très bien le flux migratoire. Ces gens viennent travailler pour trois mois et tous les trois mois, on avait de nouveau une vague de première dose (…).”
Infirmière à Unisanté
Dans le secteur de la construction aussi, la vaccination aurait été imposée par certains employeurs. L’infirmière d’Unisanté nous dit avoir vacciné beaucoup de personnes y travaillant :
“Il y avait quand même pas mal de métiers manuels dans le gros œuvre : tous les maçons, les électriciens, tout ça. Ils avaient une contrainte parce qu’il y a quand même énormément d’entreprises qui ont été freinées, voire complètement bloquées dans leur travail. Alors quand l’opportunité est revenue de pouvoir reprendre le travail, certains patrons ont exigé la vaccination.”
Infirmière à Unisanté
La vaccination pour tou·te·s : enjeu démocratique, épidémiologique… ou économique ?
Nous avons vu comment les secteurs professionnels, le genre, la nationalité, l’âge mais aussi des rapports de pouvoirs relatifs à des enjeux postcoloniaux influent sur la vaccination, qu’elle soit choisie ou contrainte. Ces facteurs se recoupent, créant des situations spécifiques et complexes. Cela nous mène à rejoindre Didier Fassin dans le constat selon lequel les migrant·e·s ne peuvent être considéré·e·s comme un groupe homogène. La “vaccination des sans-papiers” a certes pris en compte les éventuelles particularités linguistiques de sa cible, à travers la traduction de flyers et la mise à disposition d’interprètes communautaires. Elle a aussi pris appui sur les liens de confiance qui reliaient son public au réseau social institutionnel existant, permettant l’activation des liens individuels entre bénéficiaires et professionnels·lles de terrain. Mais le fait même qu’elle soit dédiée à un public cible dit des “sans-papiers” revient à les particulariser. Or, selon Fassin (2021, p.245) ;
Le fait de particulariser les migrants et de se focaliser sur leurs caractéristiques conduit à les considérer à part du reste de la population, comme s’ils partageaient une condition suffisamment commune pour justifier de les distinguer des autres, alors même qu’on trouve en leur sein des trajectoires et des situations très différentes.
Comme il le relève, cette particularisation des migrant·e·s par la santé publique reproduit la même logique que celle que leur imposent les politiques de l’immigration :
Continuer à parler de santé des migrants (…), c’est souvent sans le vouloir appliquer aux exilés le même traitement d’exception que les politiques de l’immigration leur ont depuis des décennies imposé. (Fassin, 2021, p.246)
La santé publique est depuis longtemps associée à la maîtrise de l’immigration. (…) le contrôle de la frontière obéit à deux logiques distinctes : l’une consiste à tenter de faire écran aux pathologies contagieuses ; l’autre opère comme une fonction subsidiaire de la régulation des flux. (…) Bien que les circonstances influent sur l’importance accordée à l’une ou l’autre de ces logiques, la première se [renforçe] en cas d’épidémie et la seconde [prend] le dessus lors des tensions sur le marché du travail (…). (Fassin, 2021, p.228-229)
Dans le cas de la pandémie du COVID-19, c’est bien de faire écran à une maladie contagieuse dont il s’est agi : par le contrôle des frontières, mais aussi à travers la quête d’une couverture vaccinale maximale de la population. Pour mettre à bien ce dernier objectif, un dispositif de santé sans précédent a été mis en place pour permettre la vaccination des sans-papiers et des personnes précaires au Centre d’Unisanté. De par sa gratuité, son inconditionnalité, son anonymat et l’importante communication pour faire connaître son existence, ce dispositif a été exceptionnel. Fallait-il attendre une pandémie pour que la santé des personnes sans statut légal et/ou précarisées fasse l’objet d’autant d’intérêt ? Comme l’énonce Simonot (2008, p.2) : “Trop peu de pays ont résisté aux tentations xénophobes ou tout au moins discriminatoires de la séparation et hiérarchisation de l’égalité d’accès aux soins selon les statuts administratifs ou sociaux.” Le système de santé suisse n’échappe pas aux politiques migratoires répressives, au racisme, ni au système capitaliste globalisé qui dresse le droit à la santé comme valeur marchande. Les personnes sans-statut légal et/ou sans moyen de payer une assurance maladie se retrouvent privées de certains soins. Comme l’énoncent deux juristes de Genève : “Dans les faits, le constat est que le statut légal peut jouer un rôle en Suisse dans l’accès aux soins. ” et ce malgré l’existence d’institutions sanitaires existantes censées répondre à cette problématique. À travers la vaccination des “invisibles”, ce qui était en jeu n’était pas uniquement leur propre santé, mais aussi celle de l’ensemble de la population. On peut alors se demander si les réactions des autorités politiques en charge de la santé auraient été la même s’il n’y avait pas le risque que soient contaminés les corps ayant accès au système de santé ordinaire.
Aussi, nos entretiens ont révélé le rôle des personnes en situation de migration irrégulière dans le marché du travail, y compris non déclaré. Leur vaccination relevait également d’un autre enjeu : la relance de l’économie, qu’elle soit formelle ou informelle. Les “sans-papiers” y jouent très souvent un rôle non reconnu, bien que nécessaire. Tenant compte de cela, comme le suggère Fassin, la “santé des migrants” ne relève pas (uniquement) de leur condition sanitaire en lien avec la migration, mais plutôt de “santé au travail”. Il s’agirait en conséquence de “mettre leur condition sanitaire en relation non pas avec leur migration en tant que telle, mais avec les pratiques des entreprises qui les pénalisent en raison de leur vulnérabilité sociale” (Fassin, 2021, p.248). Autrement dit, plutôt que de s’attacher aux qualités des personnes, Fassin propose d’examiner “la forme de vie que les circonstances leur imposent”(Fassin, 2021, p.254). Cette approche aurait peut-être permis d’éviter que certaines personnes soient vaccinées sous la pression du renouvellement de leur titre de séjour, de leur employeur ou du marché du travail. Car si la “vaccination des sans-papiers” se voulait un accès universel au vaccin vu comme une ressource, nos entretiens laissent entrevoir la possibilité que pour certains·es le vaccin ait été une contrainte. Si cette idée, qui demande à être approfondie, s’avérait confirmée, le bilan positif établi par les personnes interviewées devrait donc être revu à la lumière de ce constat.
[1] Nous nous appuyons pour ce faire sur un travail non publié réalisé par Emilie Vuilleumier dans le cadre du cours de Cynthia Kraus, “Genre, médecine, santé” (2022).
[2] Ian Hacking considère la “niche écologique” comme “l’espace social qui rend possible l’apparition d’une maladie” mais nous l’étendons ici à la manière de Didier Fassin à ”[l’espace social qui rend possible] l’émergence d’une théorie locale” (Fassin, 2007 : p.108).
Bibliographie
Littérature académique
Fassin, D. (2007). Entre désir de nation et théorie du complot. Les idéologies du médicament en Afrique du Sud. Sciences sociales et sante, 25(4), 93‑114.
Fassin, D. (2020). Les mondes de la santé publique : Excursions anthropologiques. https://www.college-de-france.fr/site/didier-fassin/course-2020-2021.htm
Fassin, D. (2021). Les Mondes de la santé publique, excursions anthropologiques. Cours au Collège de France 2020-2021. Paris: Seuil.
Heikel, J. (2021). Pandémie à coronavirus Covid-19 : l’exception africaine ? Revue Française de Socio-Économie, 26, 165-171.
Niang, C. I. (2014). Ebola : Une épidémie postcoloniale. Politique étrangère, 4, 97‑109.
Simonnot, N. (2008). La discrimination dans l’accès aux soins des migrants en Europe : Un déni des droits fondamentaux et une absurdité de santé publique. Humanitaire. Enjeux, pratiques, débats, 19. https://journals.openedition.org/humanitaire/465
Sources primaires
Collectif Jean Dutoit. (2017). Rapport pour les droits et la mobilité des personnes migrantes noires africaines en Suisse et en Europe. Lausanne.
Coronavirus et essais de vaccin en Afrique : L’OMS fustige des propos « racistes » et une « mentalité coloniale ». (2020, 7 avril). TV5MONDE. https://information.tv5monde.com/afrique/coronavirus-et-essais-de-vaccin-en-afrique-l-oms-fustige-des-propos-racistes-et-une
L’Afrique, perpétuel cobaye ? (2020, 11 octobre). Le Courrier. https://lecourrier.ch/2020/10/11/lafrique-perpetuel-cobaye /
Prostitution et Covid – Prostituée vaccinée ou non ? Le choix est possible. (2021, 10 août). 24 heures. https://www.24heures.ch/prostituee-vaccinee-ou-non-le-choix-est-possible-728724883979
Une enquête de Charlie Gantet et Grégoire Noël
Mai 2020 : le journal économique Bilan nous dit que « la crise liée à la pandémie semble avoir totalement chamboulé le quotidien des ouvriers » [1]. Entre ralentissement des cadences, distanciation sociale et retards de chantier, le monde ouvrier a dû s’adapter à de nouvelles conditions de travail. Mais qu’en est-il une année plus tard ? Nous nous sommes rendus sur un chantier s’étendant sur plusieurs kilomètres, à la rencontre des différents corps de métier : contremaîtres, ouvriers et ingénieurs, tous des hommes. Nous avons partagé des moments de leur quotidien et ils ont partagé avec nous leurs vécus et leurs impressions d’une année de travail en temps de pandémie.
Un jour d’avril 2021, 12h30. Nous arrivons sur le chantier accueillis par la pluie. Le repas est en train de se terminer pour les ouvriers dans les conteneurs ; ils s’abritent et reprennent des forces pour affronter l’après-midi froide et humide. Les intempéries sont des particularités auxquelles le chantier doit faire face. Un contremaître nous explique : nous, une journée comme aujourd’hui, mes gars sont ralentis ; la pluie, ça ralentit. Mais cela ne les empêche pas d’effectuer leurs tâches quotidiennes. Ils s’adaptent. Comme pour les nouvelles mesures imposées par l’État. Bien que celles-ci soient difficiles à respecter pour les ouvriers : pour coffrer un mur, faut un collègue pour donner un coup de main, impossible d’être à plus d’un mètre l’un de l’autre. Après quatre semaines d’arrêt en mars 2020, le chantier reprend. Première journée : mise en place des infrastructures pour contrer la pandémie : gel hydro-alcoolique à disposition dans chaque conteneur, points de lavage sur toute la longueur du chantier s’étalant sur plus de deux kilomètres et aménagement des tables pour le repas de midi. Ces nouvelles mesures sont vite mises en place. Peut-être ont-ils l’habitude de s’adapter rapidement ? Le contremaître ajoute : dans le bâtiment, il y a beaucoup d’inconnues ; ce matin j’ai mis mes gars en pause à cause de la pluie, mais on trouve toujours quelque chose à faire.
La relation aux objets et aux outils s’est modifiée. Manuel, un ouvrier, nous apprend – entre plusieurs appels téléphoniques pour trouver un machiniste d’urgence pour le lendemain – qu’au fil des mois, la majorité des personnes du chantier ont été testées positives au Covid-19. Depuis, il exprime un certain relâchement : on ne voit pas souvent les gens se désinfecter les mains, mais avant c’était tout le temps. Voilà on l’a choppé, va chier le covid. Un état d’esprit qui ne se retrouve pas forcément chez d’autres de ses collègues qui se font tester chaque lundi et qui attendent leur vaccination. Au début, c’était un peu le flou, explique Manuel en parlant des nouvelles mesures à appliquer. Le canton et la commune sont venus les voir, en moins de vingt-quatre heures, pour contrôler la mise en place des mesures sanitaires afin de reprendre au plus vite le chantier. Comme nous le rappelle le contremaître qui doit faire progresser le chantier, l’économie ne peut pas s’arrêter, c’est le secteur primaire ici, si on bosse pas, plein de choses sont bloquées. Alors face aux recommandations de leurs supérieurs et de l’État mandataire, et tout en devant respecter les exigences complexes du génie civil, la vision des règles sur le chantier se transforme. Chez les ouvriers, dit le contremaître, on n’a pas la même réalité que quelqu’un derrière un bureau ou un étudiant. L’ensemble des personnes présentes sur le chantier savent bien que leur manière de penser n’est pas la meilleure – on ne peut pas s’arrêter –, mais pour le contremaître à un moment donné, on est amené à penser comme ça.
Dès l’arrivée sur le chantier, nous constatons la cohésion de l’équipe : des rires et des discussions entre collègues résonnent dans les conteneurs. Thibault, un ouvrier quarantenaire nous dit : le monde du chantier ce n’est pas comme les autres postes de travail, c’est particulier, c’est une mentalité déjà, on est tous ensemble, comme une famille. Le contremaître ajoute : on mange ensemble à midi, on est serré dans les liens ; pas évident de respecter les espaces avec ça. Voilà que depuis un an leur repas de midi se limite à deux personnes par table, et dans des conteneurs séparés où les corps de métiers se mélangent moins : ouvriers ensemble, contremaîtres à côté et ingénieurs à l’étage. C’est quelque chose de difficile pour cette équipe qui a l’habitude de la proximité et de se faire des accolades. Maintenant ils se font des checks à l’américaine nous disent les ouvriers.
Malgré cela, Thibault nous dit que la convivialité est revenue au sein de l’équipe : les règles imposées sont devenues des habitudes. Cela s’est mis en place progressivement, durant les débuts de la pandémie, lorsqu’un climat de méfiance s’était installé sur le chantier. L’ingénieur se rappelle : Au début tout le monde était dans la psychose. La plupart des ouvriers avaient peur de ramener le virus chez eux. La méfiance prenait de l’ampleur dans ce noyau dur, à tel point que les jugements se faisaient au simple regard. Le contremaître enchaîne : lorsqu’ils ont découvert les premiers cas de Covid, les ouvriers, stressés, se regardaient et se disaient les uns aux autres ouais, t’as le Covid. Mais cette méfiance a bientôt été remplacée par un sentiment de solidarité. Un autre contremaître surnommé Pascou nous explique que tout le monde sur le chantier pense désormais de la même manière et finalement, après cette période de méfiance, les liens et l’unité du groupe étaient plus forts et le rapport de confiance est revenu : si on va pas bien, on le dit à l’équipe.
La solidarité est forte au sein de cette équipe de chantier qui se définit même comme une famille. Cette famille doit cependant faire face à des difficultés d’ordre économique. Le secteur, bien que primaire, est aussi impacté par la crise économique, en plus de la crise sanitaire : on est encore plus dans la merde avec le Covid, lance Pascal le contremaître. Les difficultés économiques du secteur ont en effet été mises en exergue depuis le début de la crise sanitaire : un licenciement collectif a eu lieu ces derniers mois, notamment pour les personnes moins indispensables en cette phase de chantier, comme les serruriers, électriciens ou encore des gens se rapprochant de la retraite regrette le contremaître. Et ils ont pris du retard dans les délais cette dernière année et les nouveaux chantiers peinent à démarrer : cela se prolonge malgré la sortie de l’hiver ; les ouvriers finissent par être trop nombreux et ça augmente les pertes ; ils ont fini par faire un licenciement collectif. Alors maintenant, ils engagent des externes, s’étonne Pascal. Mais malgré ces remaniements d’équipes et ces allées et venues d’intérimaires, le contremaître est heureux de compter sur un noyau dur constitué de ses quatre gars réguliers ; et c’est justement à travers leurs liens serrés pendant cette période particulière que cette familles’est encore plus soudée. Pascal, éprouvant de la peur pour ses gars, a su les rassurer nous confie-t-il.
Mais qu’en est-il des liens avec leur propre famille sous la menace de la crise ? Pour le contremaître Henry, sa famille n’avait pas d’autre choix que de rester soudée, tout comme son équipe. Elle a aussi formé un noyau dur pour se soutenir durant cette crise. Évidemment, la peur de ramener le virus à la maison était présente. Surtout, quand on est parent,comme ce contremaître : et comment faire pour garder son enfant quand on travaille sur un chantier et que les écoles sont fermées ? demande-t-il. Pour lui, comme pour beaucoup la solution est auprès des parents : théoriquement je ne devais pas voir mes parents, mais on n’avait pas le choix : on n’a pas pu respecter les règles ; je n’allais pas dire à mon employeur : « écoute, je garde le fils, je viens pas ».
Les gars allaient se faire tester pour un oui ou pour un non, se rappelle Thibault, un ouvrier. Eux étaient au front et non en télétravail. Les ouvriers ont compris rapidement que le respect des règles imposées par l’État serait difficile à tenir. Si la réalisation d’un projet de génie civil nécessite une proximité aiguë, comment garder ses distances ? Face à l’exigence de leur métier, le respect des règles s’est alors perdu petit à petit, comme le port du masque ou encore la désinfection des mains et des outils. Henry, reprenant une métaphore guerrière, dit avoir été de la chair à canon, tout en rappelant que son secteur n’est pas le seul à avoir été envoyé au front : je pense pas que la construction soit moins bien lotie dans cet aspect que dans les autres secteurs, en parlant notamment du secteur hospitalier, prenant pour exemple son épouse qui travaille dans un établissement psychiatrique. Même si l’on sait, ajoute-t-il que le non-respect des règles à grande échelle ne serait pas viable et mènerait à la saturation des hôpitaux. Nous devrions faire plus attention, conclut-il. Mais pour les ouvriers, pas facile de composer entre respect des règles sanitaires et les tâches du métier quand la proximité physique est une exigence à la bonne réalisation de leurs travaux : dans un bureau, télétravailler, tu t’isoles et c’est bon ; ils n’ont pas autant d’outils et ils ne sont pas autant emmerdés que nous ; on ne peut pas avoir la même vision des choses dans la construction.
L’autre contremaître, Pascal, tempère cette opposition entre travaux manuels et travaux intellectuels en élargissant le débat. Plus jeune qu’Henri, il nous explique selon lui l’importance d’un mélange du manuel et de l’intellectuel dans le génie civil. Selon lui, tous les métiers nécessitent aujourd’hui une formation supplémentaire, pour une personne qui n’a aucun diplôme c’est difficile de se faire embaucher en CDI. Et l’acquisition de compétences intellectuelles est devenue un prérequis dans leur métier comme dans d’autres : ce n’est plus comme au temps de nos parents, ils n’avaient pas grand-chose ; aujourd’hui on continue plus loin, on fait le bac, etc., on évolue, le niveau remonte, comme dans tous les métiers en général ; le bâtiment, c’est plus comme il y a 20 ans, de tout manière, ça a beaucoup changé, explique-t-il en donnant pour exemples l’utilisation de certains outils tels la pelleteuse ou encore le GPS. Ces outils qui nécessitent de solides formations aident énormément à la réalisation du chantier : tout est réglable, décaisser à moins 60 centimètres, la machine prend l’info et s’y met ; niveau rentabilité, sur une journée, je piquèterai 500 mètres de bordure, traditionnellement je piquèterai 50 mètres … ça simplifie la vie énormément. Mais malgré ces aspects bénéfiques, Pascal s’inquiète de voir le savoir-faire traditionnel se perdre, avec le risque que les ouvriers manquant de formation soient dépassés par l’arrivée de technologies sur les chantiers. Le risque majeur pour lui est de ne plus savoir faire sans (la technologie) ; il faut apprendre à la contrôler, et c’est le truc à ne pas négliger dans les années à venir.
Vous pouvez venir nous donner un coup de main en été, le vendredi, on fait des grillades s’il fait beau nous propose chaleureusement l’ingénieur à 17h30, l’heure où la journée de travail se termine. C’est sur un ton de taquinerie et d’humour que notre journée d’échanges mais surtout d’écoute se termine. Café à la main, nous discutons avec lui et le remercions de nous avoir accueillis. La plupart des ouvriers sont déjà partis, d’autres défilent devant nous dans leur voiture, faisant crisser leurs pneus sur le gravier du parking du chantier. Globalement, mon équipe n’a pas trop mal vécu cette période, nous dit-il, parlant de la pandémie. Ce bilan nous étonne un peu et nous questionne : au fil de la journée, nous sommes rendus compte, que même si toute l’équipe a travaillé sur le même chantier durant cette année particulière, chacun a été touché de manière personnelle par cette crise sanitaire qui est loin d’avoir été une sinécure, surtout pour les ouvriers en première ligne. Mais plus le temps de débattre : prenant un coup de téléphone, l’ingénieur s’en va en nous faisant un signe de la main.
[1] https://www.bilan.ch/immobilier/le-coronavirus-a-t-il-augmente-la-penibilite-sur-les-chantiers
De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.
Un projet accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre.
Expériences de la pandémie
De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.
« Une rentrée pleine d’incertitudes pour les élèves de Suisse romande » : voilà le genre de sujets traités, parmi d’autres, aux informations de la RTS lorsque la crise du COVID-19 battait son plein au printemps 2020. Peu après le début de la pandémie, les médias se sont rapidement tournés vers les étudiant·e·s entrant dans un nouveau cursus académique et/ou professionnel en rapportant leurs difficultés à se socialiser à ces nouveaux environnements. Mais qu’en est-il de l’entrée des jeunes diplômé·e·s sur le marché du travail en pleine pandémie ? C’est l’objet de cette enquête – menée par deux étudiant·e·s en Master à l’Université de Lausanne qui vont aussi être confronté·e·s à cette réalité dans un futur proche. Nous nous retrouverons en effet devant des obstacles similaires à ceux évoqués par trois personnes que nous avons rencontrées : Amandine, Fiona et Xavier. Tou·te·s trois ont partagé avec nous leurs craintes, leurs stress, leur sentiment de perte de confiance en eux·elles lors de leurs recherches d’emplois en période de pandémie.
Dans une ambiance décontractée et accueillante, nous nous installons dans le salon d’un jeune couple, pour nous entretenir avec Fiona. Après avoir effectué une école en Communication & Marketing, elle a terminé son dernier stage en 2020, à l’aube de la pandémie du COVID-19. Bien que son stage ait été muté en contrat à durée déterminée, Fiona se retrouve au chômage en plein confinement. Son compagnon, Xavier, que nous rencontrons une semaine plus tard, poursuit les mêmes études. Il trouve un stage, après l’obtention de son diplôme, qui se termine abruptement en pleine pandémie et à cause d’elle. Amandine, avec qui nous échangeons via Zoom, est plutôt sûre d’elle et de son avenir après un parcours scolaire et professionnel atypique : un CFC en couture, un CFC d’électronicienne, une tentative d’entrée à l’EPFL suivie d’une recherche d’emploi. Ce qui paraît certain pour ces trois personnes, c’est qu’un double changement s’opère simultanément : la pandémie et les restrictions qui en découlent, couplée à la transition entre la fin du parcours professionnel et académique à celui du marché du travail.
Après une septantaine de lettres et deux entretiens, Fiona réalise qu’elle rétrograde. Le secteur de la communication et du marketing fait partie des premiers dont le budget se retrouve coupé. Leurs rêves ont été vus un petit peu à la baisse. Les exigences des entreprises augmentent, ajoutant un bâton supplémentaire dans les roues des deux partenaires. Les cahiers des charges sont toujours plus gros. Ok, je fais de la comm’ et de l’événementiel mais tout d’un coup on veut être graphiste. En même temps il faut avoir une notion en vente, une notion marketing, une notion en comm’… et puis « si vous avez 15 ans d’expérience dans le milieu culturel ce serait encore un avantage, parler français, allemand, anglais, italien,… ».Compréhensif, Xavier se met à la place des rares entreprises qui restent ouvertes aux candidatures en temps de pandémie : « L’urgence est là, j’ai moins de personnel et je veux que cette personne-là, qu’elle arrive déjà formée, avec trois ans d’expérience minimum ». Bien connus du jeune couple, les critères des profils recherchés ne cessent de se multiplier.
Fiona rencontre des obstacles lorsqu’elle se retrouve hors de la sécurité des bancs scolaires. On n’est pas prêt à sortir des études et chercher un travail ; on n’est pas préparé à se dire qu’on va peut-être passer un an de chômage. Xavier perd confiance en lui : c’est comme si tout ce que j’avais construit avant, la confiance que j’ai, mes aptitudes, ma valeur ajoutée, tout ça commence un petit peu à s’ébranler.
La pandémie bouscule les manières de faire des jeunes au seuil du marché du travail qui se confient, notamment en ce qui concerne leur quotidien professionnel. Pour Xavier, c’est non seulement le rythme du travail exigé qui est accéléré, mais aussi la flexibilité attendue par les entreprises vis-à-vis des candidatures à un nouveau poste : « Vous pouvez être là demain à 13 heures ? ». Il décrit ce nouveau mode de vie où nous sommes toutes et tous empressé·e·s de trouver un emploi, où il faut être de plus en plus flexibles, jusqu’à des points parfois assez étonnants. Face à cette accélération et cette urgence, Xavier aime se souvenir d’un temps un petit peu plus classique qui favorisait une entrée lente, mais agréable dans un nouveau poste.
Les premiers pas professionnels de Fiona comme stagiaire se font en télétravail. Le distanciel l’empêche d’avoir des conversations avec ses collègues qui dépassent le cadre du travail : Peut-être qu’on en a un peu marre maintenant de l’audiovisuel, on a envie de se voir, on a envie de se parler, de pas juste raccrocher puis dire : « on a fini la séance, au revoir bonne journée », on a peut-être envie de parler un peu d’autres choses cinq minutes après. Fiona, Xavier et Amandine souffrent du manque de contact social. Iels nous racontent l’envie et le besoin de discuter, de partager avec les autres. Débuter ou entretenir une relation avec leurs pair·e·s semble difficile et les conversations ne dépassent pas le small talk, puis se dirigent rapidement sur des échanges purement professionnels. Xavier remarque une métamorphose de son lieu de travail qui fait maintenant office de lieu de rencontres – enfin bref, en gros c’est que les gens ne peuvent plus sortir, ne peuvent plus faire de rencontres, alors ils utilisent un lieu où il y a normalement 327 collaborateurs pour aller un petit peu discuter à droite à gauche.
Amandine n’est quant à elle pas tellement dérangée par le confinement, elle y voit un gain de temps de ne pas devoir prendre les transports en commun, et c’est plus simple de travailler de la maison. Durant cette période, elle dit son plaisir de regarder ses cours quand elle voulait, quand elle arrivait mieux à se concentrer. Elle regrette pourtant de ne plus pouvoir aller au restaurant avec ses amis pour nuancer aussitôt : il y a beaucoup plus de distractions possibles à la maison. Comme pour beaucoup, son environnement d’étude change : sa chambre, lieu qui était auparavant dédié au repos et à la détente, devient lieu d’apprentissage.
Ce sont les restrictions sociales qui sont les plus embêtantes, comme pour tout le monde, nous dit Amandine. Pour elle et les autres, les espaces de travail et les relations qui s’y nouent ne sont plus appréhendés comme ils l’étaient auparavant, et la seule dimension qui compte aujourd’hui est le travail prescrit, la tâche en elle-même. Tout ce qui entoure leurs activités professionnelles et leurs formations respectives est écarté, laissant place uniquement au travail productif et à l’efficacité. Ce sont notamment les pauses-cafés qui disparaissent, elles qui représentaient un moment de partage et d’échange entre les employé·e·s comme entre les étudiant·e·s. Pour pallier ce manque de socialité, l’entreprise de Fiona met sur pied le concept de e-coffee. C’est alors en chambres séparées qu’on se retrouve projeté·e·s avec des questions proposées lors de chaque rencontre afin d’aiguiller la conversation. Nous comprenons que l’espace de travail est réorganisé. Le moyen employé pour interagir avec leurs supérieurs hiérarchiques ou leurs collègues a aussi changé : tout se passe en audiovisuel ce qui impacte la qualité de la relation. Fiona nous décrit une situation de e-coffee pour elle particulièrement gênante : Tu n’as pas envie de parler de voyage, ben tu parles voyage. Et puis oui, c’est un peu forcé, parce que je pense qu’il y a des jours où t’as pas forcément envie, t’es peut être pas dans le mood de parler, d’échanger. Et puis en audiovisuel, y a ce côté hyper moins humain qui fait que t’arrives devant quelqu’un, tu souris un peu bêtement ; t’as ces silences, problèmes de connexion, ça marche pas ; et c’est un peu ce sourire un peu forcé même si tout, tout est hyper intéressant et le concept est génial. C’est un peu du small talk, vraiment, c’est ça.
Les mots de Fiona résonnent avec ceux de la professeure de sociologie Laurence Kaufmann qui nous disait qu’à travers l’écran, nous voyons les dimensions proxémiques, haptiques et kinésiques disparaître. L’interaction sociale est différente, on ne voit ni notre interlocuteur·trice arriver ni partir, ce qui peut engendrer un sentiment étrange. Fiona s’étonne aussi de constater que ces moments d’e-coffee étaient non seulement guidés, mais littéralement créés. Côté études, Amandine, elle, s’inquiète pour ses camarades qui ont besoin de poser pas mal de questions au professeur, car c’est plus facile d’expliquer sur place qu’en ligne.
Le soutien mutuel de Fiona et Xavier joue un rôle particulièrement important durant le confinement. Lui nous dit que sa copine merveilleuse l’a beaucoup épaulé pendant cette période ; qu’il a de la chance d’avoir pu vivre ces moments en compagnie de sa meilleure amie. Pour elle, l’entraide pendant leurs recherches d’emploi était cool parce qu’iels pouvaient s’épauler : elle lui envoyait les postes qui lui ressemblaient le plus […], et inversement lui aussi. Mais elle évoque aussi la charge émotionnelle qui peut être engendrée par la recherche d’emploi à deux – c’est compliqué parce qu’il n’y a pas quelqu’un qui peut motiver l’autre constamment ; c’est tout le temps un échange et puis quand on est déprimé les deux en même temps, ben ça, c’est un peu compliqué.
Plutôt gêné·e·s, les deux partenaires nous confient que ce sont les parents de Xavier qui leur mettent la pression. Je me suis vraiment remis en question sur mes choix et mon parcours professionnel ; j’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont payé cette école, mais en même temps, cette dépendance lui procure un sentiment d’enfermement. Il cherchait en permanence de l’emploi – parce que j’ai toujours eu cette envie de liberté, l’envie de m’assumer. Durant cette longue période de recherche, tou·te·s deux nous ont avoué avoir remis en question les réelles opportunités qu’iels avaient de s’insérer dans leur domaine de prédilection. Ces interrogations proviennent, selon Xavier, de son envie de réussir, de réussir pour eux – ses parents –, car c’est les valeurs qu’iels lui ont inculqué depuis son plus jeune âge. Il en a hérité un état d’esprit de combattant : lorsqu’on tombe, il faut qu’on se relève, bien que la situation soit compliquée, quoi.Lorsque son premier emploi se termine, il éprouve un profond sentiment de honte, la honte d’être au chômage, de réaliser que bah voilà, t’as pas de boulot. Le travail en soi est un facteur important de l’insertion sociale dans le contexte suisse, nous dit-il, et mieux encore si c’est un travail à plein temps. Il souffre de ne jamais ressentir de satisfaction entière : j’ai trouvé un travail à 80%. Mais avec cette crise, tu dois montrer que t’en veux, travailler, travailler à 100%. T’as déjà trouvé à 80, c’est génial. Non c’est pas assez. Fais plus, montre plus. Non seulement la recherche d’emploi a ébranlé les certitudes de Xavier et Fiona quant à leur choix de formation, mais en plus, Xavier se retrouve à questionner la légitimité de son travail même une fois inséré sur le marché de l’emploi. Et comme pour pallier ce manque de confiance et faire face à cette pression extérieure, il se réapproprie son parcours, en se répétant que sa réussite est bien la sienne : j’essaie de le faire pour moi, d’avoir mon propre chemin de vie, d’avoir plus d’indépendance finalement par rapport à leur avis.
Xavier qualifie son parcours tant scolaire que professionnel comme parsemé d’embûches, en dents de scie. Il relate les discussions qu’il a eues avec son père par rapport à ce complexe d’infériorité qu’il a souvent ressenti vis-à-vis de son frère aîné, qui lui, malheureusement pour moi, réussit tout ; mais voilà, j’ai constamment cette image qui me revient en me disant, « ah bah ouais, j’ai un mec qui me ressemble un petit peu, il a deux ans de plus que moi, il réussit », et c’est vrai que c’est bête, mais il y a toujours ce complexe un petit peu d’infériorité, bien que voilà t’es plus un bébé, 28 ans il en a 30 mais, t’es toujours un petit peu en-deçà. Cette comparaison constante avec son frère fragilise le degré de certitude que Xavier éprouve face à ses choix.
Être à la recherche intensive d’un travail, c’est le quotidien de ces trois personnes, baignées dans le capitalisme où, voilà, le travail, la réussite, les beaux salaires… sont quelque chose qui fait saliver encore beaucoup de jeunes. Xavier constate devoir tout faire pour avoir le Saint Graal, la place de travail. Postulation après postulation, Fiona s’imaginait un début de carrière beaucoup plus simple et ne pas être au chômage huit, enfin dix mois. Les trois jeunes se retrouvent dans une attente qui devient de plus en plus pesante, surtout pour Amandine. La jeune électronicienne ne souhaite qu’une chose :recevoir une réponse positive à sa dernière postulation. C’est ce qui va la satisfaire, lui offrir l’épanouissement tant rêvé. Dans leur imaginaire partagé, accéder à un poste de travail, c’est acquérir une forme d’indépendance et ceci constitue une finalité en soi. Mais en même temps, Xavier semble froissé par le fait que les entreprises jouent de cette situation : on te tient véritablement avec ce travail ; elles savent qu’on a besoin de travail et que le travail te représente aussi aux yeux des gens, aux yeux de la société, de tes amis, de ta famille ; c’est pas pour rien… Leur profession étant cruciale à leur identité, c’est avec un sentiment de honte que Xavier remplit sa déclaration d’impôts : du coup, l’année passée, j’ai dû mettre chômeur ! Sans emploi ! Je te dis, pour l’Etat, je n’ai pas d’emploi, je sers à rien.
Être bien entouré et relativiser sont les stratégies d’Amandine, Fiona et Xavier pour faire face à une entrée sur le marché du travail entravée par la pandémie du COVID-19. Bien que leurs parcours diffèrent, iels ont en partage une force mentale et une entraide. Même sans les effets pandémogènes auxquels iels font face et les recherches d’emploi compliquées en pandémie, les jeunes diplômé·e·s étaient bien conscient·e·s qu’une entrée sur le marché du travail ne serait pas de tout repos : même sans pandémie, ça reste compliqué dans beaucoup de jobs de trouver du travail. Des lettres de motivation qui se ressemblent de plus en plus, de rares entretiens et parfois des places de stages scandent le nouveau quotidien du jeune couple et d’Amandine. Le constat est le même pour tou·te·s : iels doivent rester productif·ve·s quoi qu’il arrive, quitte à ce que leur entrée sur le marché du travail se fasse abruptement. Cependant, la période de confinement leur permet de s’accorder le temps de réfléchir, de prendre le temps d’offrir à l’autre un soutien, d’imaginer de nouveaux parcours professionnels, tout en gardant en tête une pensée qui résonne particulièrement en temps de crise : on ne sait jamais de quoi demain est fait.
De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.
Un projet accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre.
Selon de récents chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS), près de 75% des étudiant·e·s des hautes écoles en Suisse travaillent à côté de leurs études[1]. Si le nombre d’heures consacré à cette activité rémunérée varie beaucoup selon différents critères, comme la filière d’études, par exemple, la nécessité de disposer de cette ressource financière propre varie également en fonction du soutien fourni par les parents. Pour certain·e·s, il s’agit de disposer d’argent de poche qui n’est pas indispensable mais qui permet de financer un voyage, un bien de consommation ou autre. Mais pour beaucoup d’autres, cette ressource est tout simplement indispensable pour vivre au quotidien et financer ses études.
L’arrivée de la pandémie de COVID-19 en Suisse au printemps 2020 a nécessité de la part des autorités des mesures drastiques afin de limiter sa propagation. Parmi elles, la fermeture de nombreuses activités économiques, impliquant de facto la suppression de nombreuses opportunités d’emploi pour les étudiantes et étudiants des hautes écoles.
Le Service des affaires sociales et de la mobilité étudiante (SASME) de l’UNIL a été un observateur privilégié des effets de ces mesures pendant le premier confinement pour deux raisons principales : d’abord, parce qu’il administre une base de données contenant des offres d’emploi réservées aux étudiant·e·s de l’UNIL et, d’autre part, parce qu’il est le service qui délivre des aides financières au même public. Cet article se propose de relater le constat du SASME sur les effets du premier confinement sur les opportunités d’emploi des étudiantes et étudiants de l’UNIL.
En comparaison avec l’année 2019, le nombre d’offres d’emploi publiées sur la plateforme du SASME a chuté de 32% en 2020. Pendant les mois de mars, avril et mai 2020, soit en plein pendant le premier confinement, cette chute était même de 60% en moyenne par rapport à la même période un an plus tôt. Si notre plateforme ne recense qu’une toute partie des opportunités d’emploi pour les étudiant·e·s, elle permet néanmoins de percevoir l’ampleur des conséquences sur celles-ci de la fermeture des activités économiques. Les domaines employant régulièrement des étudiant·e·s, comme la restauration, les bars mais aussi l’économie domestique avec la garde d’enfants ou le soutien scolaire, ont été mis à l’arrêt, impliquant des licenciements mais aussi une diminution, voire une disparition, des offres d’emploi.
Heureusement, les magasins dits « essentiels », autrement dit d’alimentation, qui sont les seuls à être restés ouverts, sont traditionnellement un pourvoyeur d’emploi pour les étudiantes et étudiants, ce qui a dans une certaine mesure permis de limiter les dégâts. Il n’empêche, les effets du confinement sur les ressources des étudiant·e·s de l’UNIL ont été importants. Nous en voulons pour preuve la très forte augmentation des demandes d’aide financière sur la même période qui sont parvenues au SASME et dont la motivation était précisément une perte de revenus due à la pandémie.
Entre le 15 mars, veille du « shutdown » national, et le 30 juin 2020, le nombre de demandes d’aide financière a en effet augmenté de 153% par rapport à la même période en 2019. Les aides octroyées sur cette période ont quant à elles augmenté de 222%, représentant près de CHF 340’000.- contre un peu plus de CHF 100’000.- en 2019. Un fonds spécial COVID-19, doté de CHF 200’000.-, a été rapidement mis en place par le SASME au mois de mars pour permettre de répondre à la demande exceptionnelle d’étudiantes et d’étudiants affectés par la pandémie. A fin juin 2020, ce fonds était déjà épuisé.
Aides financières octroyées entre le 15 mars et le 30 juin pour les années 2019 et 2020
Totaux | 2019 | 2020 | Différence |
Total de CAS/ SCAS | 6 | 19 | 217% |
Total des demandes adressées | 91 | 230 | 153% |
Total des demandes acceptées | 81 | 223 | 175% |
Total des personnes aidées | 73 | 189 | 159% |
Total des aides octroyées | 104 939CHF | 338 319CHF | 222% |
Somme moyenne octroyée | 1 312 CHF | 1 574 CHF | 20% |
Ces chiffres démontrent que, pour bon nombre d’étudiant·e·s, une activité économique à côté de leurs études est indispensable pour leur permettre de boucler leur budget mensuel. Pour beaucoup, une diminution de ces ressources propres ne peut être compensée autrement que par une aide de nature sociale. Ceci est particulièrement vrai pour les personnes issues de famille dont aucun des parents n’a entrepris des études universitaires pour qui la contribution parentale au budget est moindre. En effet, l’OFS relève que « parmi les étudiantes et les étudiants dont l’un des parents au moins possède un diplôme d’une haute école, le financement par la famille représente presque deux tiers des ressources. Pour les personnes dont les parents n’ont pas achevé de formation dans une haute école, le soutien familial représente moins de la moitié des ressources. »[2]. Nous pouvons en déduire qu’en cas de besoin, la capacité des parents diplômés à aider financièrement ponctuellement leurs enfants est plus importante que celle de parents n’ayant aucune formation dans une haute école.
En temps normal, les dispositifs étatiques visant à favoriser la mobilité sociale (le fameux « ascenseur social »), tels que ceux des bourses d’étude cantonales, des subsides d’assurance-maladie ou encore les prestations des services sociaux universitaires comme ceux du SASME ont justement pour mission de contribuer à réduire cette inégalité de l’accès aux études supérieures, du moins sur le plan financier.
Malheureusement, ces dispositifs, souvent organisés au niveau cantonal, ne sont pas adaptés pour réagir rapidement à des crises comme celle que nous connaissons depuis mars 2020. Les prestations délivrées sont généralement calculées sur une base annuelle et le temps de traitement nécessaire pour une demande est important compte tenu du nombre conséquent de demandes. Il en ressort que les étudiant·e·s impacté·e·s par la crise et déjà au bénéfice de telles prestations n’ont pas pu compter sur une augmentation temporaire de l’aide de ces services et celles et ceux n’y ayant jamais recouru n’avaient pas la possibilité d’obtenir une telle aide pour répondre à leurs besoins immédiats. Cela explique sans doute le recours important au fonds d’urgence mis en place par l’UNIL. Surtout, cela démontre l’utilité de tels dispositifs spécifiques offrant une grande réactivité pour satisfaire les demandes qui ont quasiment toutes un caractère urgent. Les ressources d’un tel fonds universitaires étant toutefois limitées, une telle aide ne peut complètement combler les pertes de revenus liées à la pandémie et se pose donc la question de l’existence (ou du moins de la possibilité de mettre en place) d’un dispositif d’urgence à une échelle plus large. L’État de Vaud l’a bien compris en mettant en place, dans le cadre de la seconde vague à l’automne et hiver 2020-2021, un fonds cantonal d’urgence dédié aux étudiantes et étudiants des hautes écoles vaudoises. Précisons toutefois que la distribution des aides financées par ce fonds est restée en mains des services sociaux desdites hautes écoles.
Les éléments susmentionnés nous permettent de déduire logiquement que c’est ainsi les étudiantes et étudiants issus de milieux socio-économiques défavorisés qui sont prioritairement impactés par une diminution des opportunités d’emploi. En effet, la part de leurs ressources propres dans leur budget est comparativement plus importante que pour les étudiant·e·s dont les parents ont eux-mêmes réalisé des études supérieures et qui, en principe, ont des revenus plus élevés. Dans le cadre du traitement des demandes d’aide financière qu’il a eu à traiter, le SASME a pu constater qu’une partie de celles-ci provenaient d’étudiantes et d’étudiants qui étaient déjà connus du service car déjà aidés financièrement. L’autre part était constitué d’un « public » nouveau, en principe exclu des dispositifs d’aide financière mais aux parents aux revenus somme toute modestes. L’arrêt des activités économiques les a impactés directement et, ne pouvant se tourner vers les dispositifs d’aide classiques, ont eu besoin de recourir aux aides d’urgence proposées par le SASME.
Ainsi, on peut en conclure qu’une crise telle que celle que l’on connaît depuis plusieurs mois agit comme un véritable amplificateur des inégalités déjà existantes puisque ses effets ne sont pas identiques selon le profil socio-économique des étudiant·e·s. Elle touche en premier lieu les personnes connaissant déjà des difficultés financières en temps normal. Il est donc essentiel de pouvoir apporter des réponses adaptées dans ces moments critiques à celles et ceux qui en ont le plus besoin afin d’éviter le pire, comme, par exemple, un abandon de leurs études.
Si l’on a vu que la pandémie a eu des effets directs très rapides sur les conditions de vie des étudiantes et étudiants, il est encore difficile de savoir comment les choses évolueront dans un avenir plus ou moins proche. De nombreuses entreprises ont bénéficié d’aides étatiques, essentiellement sous forme de prêts remboursables. L’activité économique et la consommation reprendront-elles suffisamment pour permettre dans ce contexte à ces acteurs de maintenir une offre d’emploi pour étudiant·e·s suffisante, voire même de maintenir les emplois existants occupés par de nombreux parents de ces mêmes étudiant·e·s ? Difficile à dire aujourd’hui. Mais le risque de connaître des effets néfastes à long terme de cette crise sur la capacité des étudiant·e·s et de leurs parents à financer leurs études est bien réel. Et, en cas de baisse durable de leurs ressources, ce sont bien les dispositifs étatiques ordinaires d’aide à la formation qui devront répondre présents en premier lieu en réévaluant à la hausse les montants accordés à ces jeunes. En attendant, il est peut-être déjà temps de tirer les enseignements de ces derniers mois afin de préparer le terrain pour affronter la prochaine crise que nous devrons affronter dans un futur plus ou moins proche.
[1] Office fédéral de la statistique (OFS), « Les étudiants travaillent environ 10h par semaine en parallèle à leurs études », communiqué de presse, 23 février 2021. Disponible à l’adresse : https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/education-science.assetdetail.16006059.html
[2] Ibid.
Cédric Rychen est directeur du Service des affaires sociales et de la mobilité étudiante de l’Université de Lausanne depuis 2016. Politologue de formation, il a travaillé précédemment dans le domaine social à Genève pendant une dizaine d’années. Il est par ailleurs membre de la Commission cantonale des bourses d’études du Canton de Vaud ainsi que de son bureau, chargé de donner un préavis pour l’octroi d’aides à titre exceptionnel dans les cas prévus par la loi, comme en cas de fortes dissensions familiales.
]]>En 2020, au cœur du premier confinement lié à la pandémie COVID-19, le projet suisse Corona Citizen Science, mené en partenariat avec l’EPFL, l’IDIAP et l’UNIL a été lancé. L’objectif était d’appréhender les évolutions des perceptions de la population au fur et à mesure des différentes étapes (confinement et déconfinement de la première vague). Ce projet mixte, longitudinal et pluridisciplinaire comportait un volet qualitatif, composé de 60 entretiens semi-structurés menés entre le 20 avril et le 20 mai 2020. Dans cet article, nous nous focaliserons sur quelques résultats issus de l’analyse qualitative des entretiens.
Méthodologie des entretiens
Les personnes interviewé.e.s dans le cadre des entretiens ont été recruté.e.s sur base volontaire, à partir du fichier d’inscription issu de l’enquête en ligne. Les entretiens d’une durée moyenne de 45 minutes ont été mené par téléphone, ou visio (skype, whatsapp, Zoom). Un consentement oral a été obtenu de la part de tou.te.s les participant.e.s. Les 60 entretiens ont été retranscrits verbatim. Après transcription, une analyse thématique avec accord inter-juges a été effectuée.
Profils des interviewé.e.s
Sur les 60 personnes interviewées, 39 sont des femmes et 21 des hommes. L’âge moyen des participant.e.s est de 46 ans, la personne la plus jeune étant âgée de 24 ans et la plus âgée de 80. 75% d’entre eux vivent en couple (mariés ou non) et en appartement.
Principaux résultats
La pandémie de COVID-19 touche de nombreuses dimensions de notre vie et a entraîné de multiples impacts sur notre vie sociale, professionnelle, familiale, collective ou économique. Seuls trois thèmes de l’analyse seront présentés ici : 1. Difficultés et souffrance 2. Ressources mobilisées 3. Rapport à la durabilité.
Dans la quasi-totalité des discours recueillis, l’absence des interactions sociales et familiales est source de manque, de même que l’arrêt des activités culturelles ou sportives et l’interdiction de rencontres entre amis ou collègues en extérieur, ce qui a pu amener une certaine souffrance. Certaines personnes se sont retrouvé.e.s totalement isolée.e.s ou « coupées » de tous contacts physiques avec leur.s proche.s.
« C’est un peu délicat pour [1]moi parce que justement j’ai personne à qui parler avant, je voyais mes anciens collègues, je sortais plus facilement, j’allais faire des cours de golf (…) Le truc qui me manque le plus c’est le social…. C’est le restaurant, c’est les terrasses des cafés, c’est pour rencontrer mes amis et pour boire un verre, voilà aller au restaurant euh le soir, à midi manger avec ma maman » (homme_64ans_séparé_retraité)
« Nous avons eu effectivement des des manques VRAIMENT euh TRES TRES IMPORTANTS mais c’est c’est je pense c’est c’est pas facile euh mais je J’AIME le contact social euh je je souffre euh absolument du du manque de contact socialmais A TOUS NIVEAUX au niveau des proches et même au niveau d’autres gens que je côtoie (…)c’est la distanciation euh moi je souffre un petit peu de de de de la situation de ma maman qui est dans un dans un EMS et puis effectivement euh qui que je n’ai PLUS VU euh en chair et en os depuis depuis plusieurs mois maintenant tout euh tout ça de de ne pas pouvoir revoir mon petit-fils tout près moi non j’ai été j’ai été touché. (homme_56ans_marié_retraité)
« Ce qui m’a vraiment manqué dans cette période ce sont en fait trois choses donc les les contacts avec ma famille(…) et euh euh avec les amis euh aller aller à l’église ce qui n’était plus possible et aussi à c- aller au cinéma et à la cinémathèque [ces trois] choses principales (femme_73ans_veuve_retraitée)
L’exigence de distanciation protectrice et les autres gestes barrières, impliquent une distanciation sociale qui génère certaines inquiétudes.
«Mes deux parents sont ont plus de 65 [donc] je peux pas vraiment les voir, fin ça j’évite (…) ma mère a 65 ans et je crois que c’est son cœur qui est en hypertension.» (femme_25ans_en couple_microbiologie)
« Beaucoup disent ah il va falloir perdre nos habitudes, (…) ne plus serrer les mains et garder la distance etc… AH pour moi c’est quelque chose d’inconcevable je [suis très tact-] très tactile» (femme_42ans_séparée_commerce)
Près de la moitié des personnes interviewées font part d’un vécu difficile du confinement en lien avec leurs contextes de vie spécifiques. Ci-dessous quelques exemples.
Les personnes dont les activité(s) professionnelle(s) ont été suspendues, ont pu être plongées dans l’incertitude professionnelle, voire une certaine précarité. Par exemple, des étudiant.e.s, qui se sont retrouvé.e.s confiné.e.s à domicile pour cause de COVID déclaré et qui n’ont pu exercer leur.s activité.s rémunérée.s à l’heure. La maladie, le confinement et ce qu’ils ont engendré (peur d’être contagieux, précarité, etc.) a suscité beaucoup d’angoisse.
« J’ai attrapé le covid deux jours après l’annonce [du Conseil Fédéral en mars 2020] c’était un peu le choc (…) j’ai été en confinement total pendant plus de 2 semaines et sinon suite à ça j’ai moi j’ai continué à m’auto-confiner entre guillemets parce que oui c’était un petit peu traumatisant (…) ça a été assez compliqué parce que bon je suis étudiante et je vis euh je vis seule avec mon copain et bah du coup du jour au lendemain on a plus ou moins perdu notre emploi fin en tout cas on a pas reçu d’entrées euh financières (…) il y avait beaucoup de choses au final plus que l’angoisse de la maladie ou quoi que ce soit c’était vraiment le confinement qui était très pesant » (femme_24ans_en couple_étudiantes)
Les personnes, exerçant dans le domaine de la culture ou de l’événementiel, décrivent la « violence » de se retrouver du jour au lendemain à l’arrêt et d’être coupé.e.s des autres qu’elles côtoyaient dans leur quotidien.
« Ça a été très difficile au départ (…) une fois que la chose a été DIGEREE en fait bah effectivement on essaie de s’adapter et puis vivre autrement (…) [ça a pris] 2 à 3 semaines parce que moi je travaillais quand-même pratiquement des fois 6 jours sur 7 genre 10 heures par jour et puis là je me retrouve à plus rien faire (rire) j’ai l’impression que j’avais tout perdu en fait que on m’avait enlevé euh toute ma vie (…) ça a été violent puis FRUSTRANT dans le sens où bah (rire) on peut plus voir personne » (femme_32ans_en couple_culture_événementiel »
Les personnes ayant dû organiser l’école à la maison. Une dizaine de personnes dans notre échantillon ont dû s’improviser co-enseignant.e. Parmi elles, des mères, des pères mais aussi des membres de la famille comme des tantes par exemple. L’analyse de ces récits soulignent d’abord un fort investissement lors des premières semaines afin de permettre la poursuite de l’enseignement, fréquemment par le biais d’Internet. Cela passe pour certain.e.s par la création d’un compte mail, de nombreux échanges mails – what’sApp avec le corps enseignant et, pour d’autres, par un manque de suivi de la part des enseignant.e.s, ce qui, dans les deux cas a généré une grande incertitude.
« Ma première semaine de de semi-confinement bah c’était nager avec les nombreux mails WhatsApp des enseignants (…) Donc j’ai fait QUE ÇA pendant une semaine (…) Maintenant le le ras-le-bol il vient honnêtement des enfants, ils en peuvent plus quoi ils ils ont besoin de leurs copains ils ont besoin de leurs liberté de prendre le vélo d’aller à la place de jeu (…) et puis euh c’est euh qui souffrent le plus bah il n’y a pas qu’eux et ils ont euh ils étaient hyper agressifs l’un envers l’autre » (femme_48ans_mariée_enseignement)
« Je dois dire si je peux être un peu critique ils [les enseignants de son fils]sont TRES mal organisés fin on a vraiment l’impression qu’on leur donne du travail juste pour leur donner du travail mais il y a pas de ouais il y a pas la pédagogie derrière (…) en ce qui concerne mon fils donc lui est en un je dirais une période un peu importante il est en 4 P euh donc c’est beaucoup d’apprentissages euh (…)en gros en fait on se soucie pas de savoir si l’enfant a compris (…) Bha bah le prof ça devient un un peu le parent. (homme_38ans_marié_santé&sécurité)
Ces situations engendrent des tensions et de la culpabilité chez les parents qui oscillent entre la peur de mal faire et les craintes que leurs enfants prennent du retard à école.
Les personnes ayant perdu un.e proche. Plusieurs personnes ont relaté avoir perdu brutalement un.e proche qui se portait « bien » et qui en quelques jours est décédé.e. L’irruption de la mort et la rapidité avec laquelle cela s’est passé fait réfléchir à la fragilité de la condition humaine.
« Il y a eu des périodes fluctuantes où je me sentais fort concerné mais invincible puis des moments où j’ai eu peur, j’ai vraiment eu peur (…) je me suis dit mais au nom d’une pipe si ça arrive comme ça quand ça arrive bah c’est arrivé à P. je me dis mais on est on est RIEN (…) ce qui m’a vraiment peut-être surpris c’est quand-même euh euh c’est l’INTENSITE de la la VIOLENCE c’est c’est violent ce qui est arrivé et (…) (homme_56ans_marié_retraité)
Sur ce sujet, nous avons recueilli les témoignages de deux pasteurs qui attestent de cette brutalité et surtout du bouleversement des cérémonies ayant lieu en l’absence de la famille et de l’entourage. Selon eux, à long terme, la perturbation des rituels de deuil pourrait s’avérer délétères sur la santé mentale des individus.
« Quand on voit partir le corbillard avec le cercueil c’est des moments où habituellement les gens se se serrent les uns contre les autres pleurent se consolent se puis là tout le monde est à distance de de 2 mètres et puis après pas possibilité d’aller partager le verre de l’amitié qui est une manière de RENOUER avec avec un bout de vie euh euh non bah chacun part de son côté mais je sens que c’est vraiment euh AUTOUR de ces moments-là qu’il y a des choses DIFFICILES à vivre pour pour les familles (…) ce constat qu’on a TOUT FAIT pour protéger la santé des gens (…) mais à force de vouloir protéger des gens on a privé les gens de ce qui les fait vivre les relations et et là euh on a quelque chose à à quoi il faut être attentifs» (homme_63ans_marié_pasteur)
Malgré tout, des éléments positifs ressortent de cette période de semi-confinement du printemps 2020. La presque totalité des interviewé.e.s a pu ralentir son rythme de vie, souvent effréné et reconnaissent un effet bénéfique pour eux.
Certains ont (ré)appris à ne rien faire ou à s’adonner à des hobbies (lecture ou travaux d’entretien de la maison) :
« Avoir enfin le TEMPS même si en fait je ne fais pas grand-chose de mes journées mais au moins d’avoir le temps bah justement de ne rien faire c’est quelque chose que je ne sais plus du tout faire et du coup c’est assez salvateur » (femme_ 24ans_en couple_ étudiante)
De nombreuses personnes ont (re)-découvert les joies de la nature et des balades en forêt grâce à la météo du printemps 2020, clémente et ensoleillée (sorties en extérieur).
«Quand on imaginait une sortie on disait bah où est-ce qu’on va ? Au cinéma ? puis la forêt ça vient vraiment presque en dernier lieu (…) c’est vrai que ça ouvre d’autres horizons beaucoup plus simples je dirais beaucoup plus accessibles euh qui ne coutent rien euh le plaisir de se faire son sandwich et puis de le manger dans l’herbe voilà c’est vrai que c’est euh je pense que pour nos enfants bah c’est ouais c’est un bonheur.. Et c’est vrai bah que ce que j’en retiens à un niveau personnel ça serait euh la découverte de plaisirs simples » (homme_38 ans_marié_santé&sécurité)
Enfin, certain.e.s interviewé.e.s ont créée des « bulles » de contacts sociaux. Pour respecter à la fois les mesures et maintenir un lien social, des familles avec des enfants en bas-âge ont permis aux enfants de jouer ensemble et aux parents de ventiler leurs émotions.
Près de la moitié des personnes interviewées s’est mise à consommer local et à privilégier les commerces de proximité au détriment des grandes surfaces. On observe des prises de conscience et de la solidarité pour les agriculteurs et commerçants locaux :
«Bah typiquement, mes fruits et mes légumes, je vais chez le fermier à côté maintenant, je ne vais plus dans les grandes surfaces, j’essaie de prendre des trucs ici à côté.» (femme_32ans_en couple_culture_événementiel)
Le développement de formes de la mobilité douce (notamment le vélo) a été relevé. Si certains ont regretté les virées en France voisine, d’autres ont apprécié de repenser les formats de voyages pour le futur.
Notons que cette étude comporte également des limites. La plupart des personnes interrogées étaient issues d’un niveau socio-économique relativement élevé. Pour des personnes moins privilégiées, ce vécu a pu être plus difficile. Néanmoins, les résultats de l’enquête en ligne menées sur près de 7000 personnes tendent à confirmer nos résultats.
En conclusion, nous avons observé une grande disparité dans les vécus de la population interviewée. Après le choc de l’annonce, les interviewé·e·s ont fait preuve de résilience et d’ingéniosité en mettant en place des modes d’adaptation personnalisés au confinement.
[1] Les emphases en caractère gras ont été rajoutées par les auteures de l’article, alors que les majuscules respectent les changements d’intonation dans le discours des interviewé.e.s.
Angélick Schweizer est chargée de cours et première assistante en psychologie à Université de Lausanne. Après avoir obtenu sa thèse de doctorat intégrant une méthodologie mixte en psychologie de la santé, Angélick Schweizer a travaillé comme responsable de recherche à l’Institut Universitaire de Médecine sociale et Préventive (IUMSP) à Lausanne. Ses principaux domaines de recherche traitent de la relation médecin-patient.e, de l’intégration de la santé sexuelle dans les soins et, plus récemment, de l’impact du cancer sur les sexualités.
Fabienne Fasseur est Maître d’enseignement et de recherche en psychologie de la santé et en méthodologie de recherche qualitative. Enseignante aux niveaux Bachelor et master en psychologie à l’Université de Lausanne (Institut de psychologie), ses principaux axes de recherche concernant les vécus de la santé, dans le domaine de la prévention de l’apparition de pathologies acquises ou non, les expériences de maladies chroniques ou graves, l’utilisation des nouvelles technologies de la communication dans la santé, l’exploration des vécus en temps de pandémie CoViD19, entre autres.
Marie Santiago Delefosse, professeure ordinaire de psychologie de la santé. Directrice de l’équipe de recherche « Psychologie de la santé, critique et qualitative », ainsi que le Laboratoire Phase, Université de Lausanne, Suisse (www.unil.ch/phase). Elle conduit, entre autres, des recherches sur les approches méthodologiques depuis les années 2000, et a publié de nombreux articles et ouvrages sur cette question. Une de ses récentes recherches, « Critères de Qualité dans la Recherche Qualitative en Sciences de la Santé », a été financée par le Fonds National Suisse.
Pour lutter contre la propagation du COVID-19, de nombreux pays ont imposé des mesures drastiques qui ont réduit l’activité économique. Les écoles et les magasins ont fermé, les voyages en avion ont été interdits et certaines villes ont été complètement fermées.
Si ces mesures ont entraîné des difficultés économiques, notre étude montre qu’elles ont également amélioré de façon spectaculaire la qualité de l’air. La pollution atmosphérique dans les zones urbaines a diminué jusqu’à 45% pendant le lockdown, et les améliorations de la qualité de l’air ont persisté même après la levée des mesures de lockdown.
S’appuyant sur notre expertise en matière d’économie de l’environnement et de politique économique, les résultats inédits de cette étude soulignent le potentiel des politiques environnementales intelligentes pour mieux reconstruire en se concentrant sur une économie durable.
La pollution atmosphérique est une menace majeure pour la santé humaine. Elle est directement liée aux activités économiques telles que le transport, la production d’électricité, l’industrie, l’agriculture et la consommation d’énergie domestique pour le chauffage et la cuisson.
La désinformation est dangereuse. Nous la combattons avec des faits et de l’expertise.
Si la plupart des lockdowns ont directement et considérablement réduit les transports et l’activité industrielle, leur impact sur l’agriculture, la consommation d’énergie domestique et la production d’électricité est souvent indirect et plus complexe.
La principale source de pollution atmosphérique varie d’une région à l’autre et est essentielle pour comprendre les différents impacts environnementaux des lockdowns dans le monde. Alors que les transports et les activités industrielles sont les principales sources de pollution dans les zones urbaines des pays développés, notamment en Amérique du Nord et en Europe, la consommation d’énergie des ménages, l’agriculture et la production d’électricité sont parmi les principales sources de pollution atmosphérique dans de nombreuses zones urbaines d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Afrique.
Notre étude a montré que, si la plupart des zones ont connu une réduction de la pollution atmosphérique en réponse aux mesures de confinement, d’autres zones n’ont connu que de légères améliorations, voire une détérioration de la qualité de l’air. Dans les zones où la qualité de l’air s’est améliorée, la principale source de pollution était l’industrie ou les transports. Les zones où la qualité de l’air n’a pas changé ou s’est détériorée sont souvent les mêmes que celles où les principales sources de pollution sont l’agriculture, la combustion domestique de la biomasse ou la production d’électricité, notamment la Grèce, le Japon et la Colombie.
Ces résultats soulignent la complexité de la relation entre l’économie et l’environnement. L’idée reçue est que l’activité économique est mauvaise pour l’environnement. Si nous découvrons et confirmons cette relation négative, nous trouvons également des domaines où l’environnement résiste à l’activité économique.
Les recherches antérieures sur le développement économique montrent que la composition des économies change au cours du processus de croissance économique, passant souvent d’une économie agricole à une économie industrielle, puis à une économie dominée par les services. L’impact environnemental du développement économique peut donc être positif lorsque le passage à une production plus propre compense largement les dommages environnementaux causés par l’augmentation de la production.
Nos résultats concernant l’impact global des restrictions COVID-19 sur la qualité de l’air suggèrent que de telles relations peuvent également exister à court terme, lorsque les gens répondent aux restrictions COVID en se tournant vers d’autres activités plus polluantes, telles que la pollution accrue due au chauffage, qui sont moins affectées par les restrictions.
Pour l’avenir, nos résultats suggèrent que les politiques visant à améliorer la qualité de l’air doivent tenir compte de ces diverses réactions à la réglementation. La réglementation de certaines activités seulement peut entraîner une détérioration des résultats environnementaux si l’activité économique se tourne vers des actions plus polluantes.
Une meilleure réponse politique, confirmée par nos résultats, devrait impliquer des incitations qui orientent les économies vers une production et une consommation de biens et de services plus propres. C’est exactement ce que font les politiques fondées sur le marché, telles que les systèmes de plafonnement et d’échange ou les taxes sur les activités polluantes.
En créant un coût à la pollution par le biais de taxes ou de prix de quotas, ces politiques encouragent l’innovation et l’investissement dans les technologies vertes. Nos résultats, ainsi que les leçons générales tirées de l’expérience des taxes sur le carbone et des systèmes de plafonnement et d’échange pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, peuvent servir à la conception de politiques environnementales intelligentes.Bien que le COVID-19 lui-même, et les mesures de confinement associées, aient eu des conséquences tragiques pour les sociétés, il constitue également une expérience naturelle sans précédent qui nous aide à mieux comprendre la relation entre l’activité économique et l’environnement. Notre étude fournit des leçons cruciales pour mieux reconstruire, en particulier lorsqu’on envisage une économie durable dans un monde post-COVID.
Article initialement publié dans The Conversation le 14 avril 2021.
PDF de l’étude complète dont les auteurs sont : Jean-Philippe Bonardi, Quentin Gallea, Dimitrija Kalanoski, Rafael Lalive, Raahil Madhok, Frederik Noack, Dominic Rohner et Tommaso Sonno.
Jean-Philippe Bonardi est Professeur ordinaire de management stratégique et Doyen de la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne. Ses recherches sont à l’intersection entre l’économie politique et les stratégies commerciales. En particulier, il étudie les activités non-commerciales des firmes, à savoir la manière dont celles-ci gèrent leurs relations avec les gouvernements, les organisations internationales, les médias, les groupes d’intérêts, les ONG ou les activistes. Il s’intéresse donc aux relations entre les firmes et les politiques publiques, tant au niveau local que global.
Rafael Lalive est professeur de sciences économiques à la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne. Il travaille sur les questions liées à la politique du marché du travail, à la politique familiale et à l’économie sociale et enseigne des méthodes empiriques pour l’économie et la gestion.
Dominic Rohner est Professeur ordinaire en économie politique et institutionnelle à la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne. Il est aussi chercheur pour le Development Economics Programme du Centre for Economic Policy Research. Ses recherches se concentrent notamment sur l’économie politique et le développement. Plusieurs de ses récents travaux traitent du rôle des ressources naturelles et du capital social dans les conflits armés.