« Des histoires tant que la pandémie durera » : le sous-titre du site Décaméra[1] en est aussi le programme. Pendant l’épidémie, il faut parler pour pallier la distanciation sociale ; il faut imaginer pour soulager un quotidien travaillé par les peurs. En des temps incertains, la littérature donne la pleine mesure de sa puissance de réenchantement. Mais après ?
Comment parler et que dire après une catastrophe ? Il a souvent été suggéré que les arts et la littérature atteignent leurs limites lorsqu’ils sont confrontés à l’irreprésentable que constitue un crime contre l’humanité, génocide ou acte de terrorisme. Face à cet indicible, la création fictionnelle devrait céder la place à d’autres formes de discours, l’enquête historienne, le témoignage judiciaire, la méditation philosophique. « Écrire un poème après Auschwitz est barbare » affirmait péremptoirement Theodor Adorno en 1949[2]. Mais si elle est explicable par un contexte qui n’a que peu à voir avec la situation actuelle, pareille déclaration évacue à peu de frais le rôle que peut jouer la littérature dans la reconfiguration de ce qui vient après un bouleversement majeur tel qu’une pandémie. Comment les poétiques littéraires nous aideront-elles à penser les retombées culturelles d’une crise sanitaire comme celle que nous vivons aujourd’hui ? Comment les écrivain·e·s et les lecteurs/rices évalueront-ils leurs relations dans un nouveau présent ? Les arts de l’écriture contribueront-ils à façonner le système de représentations qui sera dominant dans les temps de l’après ? En ce printemps 2020, il est encore trop tôt pour trouver des réponses à ces questions, mais le processus de réflexion est d’évidence déjà en cours. Or il prend souvent le biais d’un dialogue entre les littératures d’hier et celles d’aujourd’hui, dialogue dont cette contribution souhaiterait éclairer quelques aspects.
Durant ces dernières semaines ont fleuri en ligne des contes, des poèmes, des textes réflexifs publiés par des écrivain·e·s professionnel·le·s ou non, dont beaucoup prennent pour modèles des chefs-d’œuvre composés pendant de graves épidémies. Le Decameron de Boccace a été particulièrement plébiscité[3]. Il s’agit en effet d’une œuvre canonique de la littérature européenne, rédigée à Florence en 1348, en plein pic de la Grande Peste[4]. Mais le Decameron ne fait pas que témoigner d’une crise sanitaire dont l’évocation domine ses premières pages. Il invente aussi un genre nouveau, le recueil de nouvelles. Les récits tragiques ou facétieux s’y déploient dans un cadre narratif qui articule effet de réel et effet de fiction : réfugiée dans une campagne verdoyante, une petite communauté choisie passerait le temps en s’échangeant les contes que nous lisons. Dans le Decameron, les voix de femmes et d’hommes se croisent, les corps se frôlent, et l’angoisse s’apaise devant la fête amoureuse et la passion des belles histoires.
Si on peut voir dans le Decameron le chef-d’œuvre d’une littérature qui fait face au temps suspendu d’un pic épidémique en se projetant out of the world[5], il est intéressant de constater que d’autres textes, rédigés par des auteurs de langue française à la même époque, ont pris le parti de penser l’après de la peste, en réfléchissant notamment aux possibles conséquences de l’épidémie sur la culture littéraire elle-même. Composant en 1349 Le Jugement du roi de Navarre, Guillaume de Machaut y a livré, comme Boccace, une description de la pandémie saisie par le regard d’un témoin impliqué :
En l’an 1349, le neuvième jour de novembre, je me promenais dans ma chambre ; si l’air avait été clair et pur, je serais allé ailleurs. Mais il était si obscur que les montagnes et les plaines étaient couvertes de bruine. C’est la raison pour laquelle je me tenais à l’abri, car tout ce qui d’habitude était vert avait changé de couleur ; la bise avait tout décoloré, elle qui a coupé maintes fleurs par la froideur de son épée. J’étais donc en proie à la mélancolie, tout seul dans ma chambre, et je pensais à la manière dont le monde semble partout gouverné comme par des conseils d’ivrogne[6].
La date choisie par Machaut n’est pas anodine. Elle suggère le problème d’une contagion de longue durée qui, en 1349, a désorganisé les sociétés européennes depuis deux longues années : activités urbaines suspendues, fiefs en déshérence, cultures et bétail à l’abandon, autant de désordres renforcés par l’arrivée de la mauvaise saison. L’automne décrit n’est donc pas une saison comme une autre. La bruine noirâtre qui recouvre le paysage est porteuse des miasmes de la maladie, renforçant l’association traditionnelle du mois de novembre et du temps des morts. L’hiver vient mais c’est un hiver artificiel, fruit d’une catastrophe écologique. Son ampleur – air vicié, plantes fanées, eaux polluées[7] – ne peut s’expliquer, selon les intellectuels du temps, que par les fautes des hommes, l’orgueil et la désobéissance à Dieu. Surtout, par le biais de l’autoportrait de Machaut, le paysage ravagé suggère métaphoriquement qu’un autre bouleversement est en cours, celui de la littérature elle-même. Plus de vergers verdoyants où se rencontrent des amoureux ; plus de forêts profondes où errent les chevaliers ; plus de chants d’oiseaux, inspirateurs des poètes. Le ciel, bas et lourd, pèse comme un couvercle. Les oiseaux sont morts ou en cage. Renonçant aux promenades, l’auteur reste confiné « dans sa chambre » pendant longtemps, très longtemps.
Même si la suite du texte montre la contagion se tarir et Machaut retrouver un groupe de nobles lecteurs et lectrices pour débattre de questions amoureuses, l’introduction du Jugement du roi de Navarre propose une méditation saisissante sur les interactions entre épidémie, désastre écologique et social, et révolution littéraire. Car l’une des premières conséquences de la Grande Peste, nous disent ces lignes, est d’avoir provoqué une mutation dans la manière dont les auteurs en français se sont pensés. Privé du printemps éternel où troubadours et trouvères des XIIe-XIIIe siècles puisaient traditionnellement leur inspiration, l’écrivain d’après 1348 s’est imaginé plongé dans un long automne. Dès lors, quels qu’aient été leurs âges réels, les faiseurs de textes ont pris le parti de se présenter comme des êtres vieillissants, représentants d’une société elle-même vieillissante, peinant à se remettre des taux de mortalité explosifs atteints pendant et après l’épidémie. « Le froid et la mort saturent ma vieillesse,/ le temps s’en va sans faire croire qu’il va rester[8] » constate le poète Eustache Deschamps à la fin du XIVe siècle, tandis que peu après, Pierre de Nesson s’inquiète de la banalité de son déclin accéléré : « Je vois que je deviens vieux/ en si peu de temps que cela ne semble rien[9] ».
Le souffle court, la toux qui caractérisent les malades ont redessiné les portraits des poètes, littéralement désenchantés à cause de la perte du souffle vital reçu de Nature et de Dieu. Après Machaut, l’un des derniers poètes-musiciens de la littérature française, s’est en effet fragilisé le lien qui articulait musique et lyrisme. Plus que jamais auparavant, la littérature en français s’est alors repensée comme une écriture. Le nom d’escripvains est venu identifier les faiseurs de textes. Au lieu de se montrer composant des vers au rythme de l’amble de leur cheval, à la manière d’un Guillaume d’Aquitaine au début du XIIe siècle, les écrivains d’après la Grande Peste sont campés installés au bureau, mot promis à un bel avenir et qui désigne, en moyen français, la toile dont étaient recouvertes les tables servant notamment aux opérations comptables. Cette posture identificatoire, qui rapproche celui qui rédige un texte de celui qui tient le compte d’une expérience de vie, s’est imposée en quelques décennies. En 1371, le Chevalier de la Tour Landry dit avoir abandonné la poésie d’amour destinée à séduire les femmes, qu’il avait pratiquée pendant sa jeunesse. Il y a substitué la composition de livres éducatifs pour ses filles :
Je ferai pour elles un petit livre afin qu’elles apprennent à lire en français et qu’elles puissent étudier et percevoir le bien et le mal du temps passé et pour qu’elles se méfient du temps à venir[10].
Trente ans après, au début du XVe siècle, c’est une femme, Christine de Pizan, que l’on retrouve plume à la main, feuilletant les livres de sa bibliothèque, dans la position désormais classique de l’escripvain(e) :
Un jour sans joie, je m’étais retirée dans une petite étude où souvent je me plais à regarder des textes parlant de sujets divers. Je parcourus un livre ou deux[11]…
Les conséquences à long terme de la pandémie ont été aussi sensibles dans les thématiques des œuvres composées dans la seconde moitié du XIVe siècle et au XVe siècle. Dès 1349, au seuil du Jugement du roi de Navarre, Machaut se montre réfléchissant sombrement au mauvais gouvernement des hommes qui a conduit à la catastrophe. De fait, la mélancolie, l’humeur noire, est vite devenue la principale couleur des œuvres du temps d’après. Elle a été au XIVe puis au XVe siècle une maladie-époque, comme elle le sera de nouveau après les traumatismes des révolutions et des guerres napoléoniennes au début du XIXe siècle. « C’est en elle que je trempe mon encre pour étudier[12] » écrit encore Charles d’Orléans vers 1450.
La mélancolie a notamment joué un rôle-moteur dans les nouvelles pensées du temps dont témoignent les œuvres. Au contraire de la nostalgie, qui rêve de la résurrection d’un passé aussi lointain que glorieux – un positionnement promu par les lettrés italiens à l’égard de l’Antiquité –, la mélancolie est un rapport au temps présent, mais un présent hanté par le deuil et par la difficulté à se projeter vers des lendemains qui chantent. Pendant au moins un siècle après la Grande Peste, la mort semble s’être glissée partout dans les textes littéraires en français. Les dames dont on chantait les grâces y apparaissent mortes et enterrées. Les amants qui se promenaient dans les jardins y sont devenus des survivants visitant des cimetières : « nous nous sommes tant promenés en observant ce triste cimetière[13] » note l’un des personnages du Champion des dames, un texte que Martin Le Franc composa en 1440, peu de temps avant son élévation au rang de prévôt de Lausanne.
Une telle révolution a enfin transformé la relation nouée entre les écrivains et leurs lectorats. L’après-pandémie a suscité un indéniable désir de communication, voire d’engagement civique, beaucoup d’auteurs se présentant comme de véritables influenceurs, bien décidés à réformer les mœurs de leurs concitoyens. Mais les lecteurs, les lectrices que ces écrivains attendaient, la distanciation sociale expérimentée pendant l’épidémie les avait, réellement ou symboliquement, éloignés d’eux. La co-présence du compositeur et de son auditeur, schéma de communication classique des anciennes littératures en français, n’était donc plus imaginable de la même manière. De là, la valorisation de formes d’écritures intégrant dans leur fonctionnement l’éloignement supposé de leurs récepteurs. Cela a été particulièrement le cas du genre épistolaire, qui a rayonné en poésie, dans les textes argumentatifs et dans les fictions narratives ; ainsi du roman épistolaire, dont l’un des premiers chefs-d’œuvre en français est le Voir dit de Guillaume de Machaut vers 1364.
Les supports matériels de l’écriture ont également été repensés. Si la plupart des auteurs français des XIVe et XVe siècles rêvent toujours de susurrer à l’oreille des princes ou de charmer celles des dames, ils savent que c’est par l’objet-livre que passe désormais l’essentiel de la communication littéraire. Beaucoup d’entre eux ont donc investi cet objet avec le plus grand soin, contrôlant la fabrication des copies manuscrites de leurs textes, voire confectionnant eux-mêmes leurs livres, comme le fait Christine de Pizan au début du XVe siècle.
Reste que le livre, une fois lancé vers ses lecteurs et lectrices, devait parfois parcourir une longue distance pour arriver entre leurs mains. Auteur jouissant de la faveur des ducs de Savoie, Martin Le Franc n’eut pas le même succès auprès des ducs de Bourgogne ; inquiet d’être sans nouvelles de la réception de son Champion des dames, il rédigea une Complainte où il met en scène son malheureux ouvrage. Celui-ci y révèle à son auteur qu’il a été confiné dans la bibliothèque princière sans même être lu :
Il m’a fallu demeurer tout seul dans une cage, tout poilu de mousse et de poussière comme une vieille planche qu’on ne remue pas[14].
Comme leurs auteurs, les livres ont donc été symboliquement confrontés au double risque de l’enfermement et de la perte de contact. Ces deux périls, qui ont joué un rôle important dans les systèmes de représentation français d’après la Grande Peste, retrouveront une nouvelle urgence au moment, tout proche, du développement de l’imprimerie. La mécanisation et les impératifs économiques liés à cette nouvelle technologie de diffusion n’allaient-ils pas virtualiser encore davantage la relation entre les rédacteurs et les récepteurs des œuvres littéraires ?
Au moment de son pic, que nous espérons aujourd’hui passé, la pandémie de 2020 a déclenché de par le monde un vaste mouvement de création et de circulation de textes littéraires. Comme au temps du Decameron de Boccace, modèle fréquemment revendiqué par les rédacteurs et les diffuseurs de ces œuvres, il s’agissait alors, semble-t-il, de donner à la parole littéraire la force de résistance qui lui est souvent attribuée en temps de crise : lutter contre l’attente et l’ennui ; jouer le mouvement imaginaire contre le confinement social ; explorer les territoires partagés de la fiction et de l’art des mots.
Il est à parier qu’arrivés maintenant au seuil de l’après-pandémie, les acteurs du monde littéraire, des écrivains aux lecteurs et lectrices, ont déjà commencé à penser les éventuels changement survenus et à venir dans le « faire littérature[15] ». Là encore, les exemples de telles réflexions ne manquent pas, en témoigne la révolution engagée dans les imaginaires et les pratiques de la littérature en français dans les décennies qui suivirent la Grande Peste de 1348. Certes, cette ligne de fuite peut paraître lointaine et l’exemple trop mal connu pour être porteur de sens aujourd’hui ; cette brève enquête n’a d’ailleurs postulé aucune analogie explicative entre cette époque et la nôtre. On pourra néanmoins remarquer que cet héritage oublié demeure bien plus vivant qu’on ne le croit. Qui aujourd’hui n’associe pas à « l’automne du Moyen Âge[16] » que seraient les XIVe et XVe siècles français les images de contagion incontrôlée, de société vieillissante, de temps d’obscurité et de mélancolie ? Qui ne voit pas dans l’utopie verdoyante et les contes séducteurs du Decameron une expression de la Renaissance italienne ? Il s’agit pourtant d’images et de textes élaborés à la même époque.
En réalité, en France et en Italie, sans parler d’autres pays européens, l’après-Grande Peste a eu pour effet de donner naissance à des systèmes de représentation contrastés et très puissants. La pandémie et son potentiel impact (ou non-impact) y ont été appréhendés différemment. Se sont forgées des conceptions divergentes des temporalités historiques et des sociétés qui succèderaient à la crise. Se sont aussi construits des imaginaires spécifiques de ce que pourrait être et de ce que pourrait faire désormais la littérature. Observerons-nous des phénomènes comparables, à une échelle mondialisée, à la sortie de l’actuelle pandémie ? À riche passé, avenir ouvert.
[1] https://decamera.lepodcast.fr/.
[2] Theodor Adorno, Critique de la culture et de la société, trad. Geneviève Rochlitz et Rainer Rochlitz, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2010.
[3] Voir notamment en français le blog Décamérez, par Nathalie Koble, qui traduit et adapte des contes du Decameron : https://www.en-attendant-nadeau.fr/2020/05/06/decamerez-51-rendez-vous/
[4] De 1347 à 1353, l’épidémie emporta environ vingt-cinq millions de personnes, vidant l’Europe d’un tiers de sa population.
[5] Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, « Anywhere out of the world » (1869).
[6] Traduction de Jacqueline Cerquiglini-Toulet, Tracts de crise n°58 (25 avril 2020), Paris, Gallimard, 2020, p. 1. Texte original : « L’an mil trois cent nuef et quarante/ le novisme jour de novembre,/ m’en aloie par mi ma chambre./ Et si l’air fust clers et purs/ je fusse ailleurs ; mais si obscurs/ estoit, que montaignes et plains/ estoient de bruine pleins./ Pour ce me tenoit à couvert./ Car ce qu’estre soloit tout vert/ estoit mué en autre teint./ Si que la merencolioie/ tous seuls en ma chambre et pensoie/ comment par conseil de taverne/ li mondes par tout se gouverne. » Guillaume de Machaut, Le Jugement du roi de Navarre, dans Œuvres de Guillaume de Machaut, éd. Ernest Hoepffner, Paris, Firmin Didot pour la Société des anciens textes français, t. 1, 1908, v.16-26.
[7] La rumeur voulait que la peste ait été aggravée volontairement par l’empoisonnement de certaines sources d’eau, crime dont furent accusées les communautés juives.
[8] « Car froit et mort en ma viellesce habonde/ Le temps s’en va sanz cuidier remanoir », Eustache Deschamps, Œuvres, éd. Marquis de Queux de Saint-Hilaire et Gaston Raynaud, Paris, Firmin Didot, 1878-1903, t. II, ballade CCXCVII, v. 27-30.
[9] « Car je voy que je deviens vieulx/ En si briez jours que ce n’est riens » Pierre de Nesson, Les Vigiles des morts, éd. Alain Collet, Paris, Champion, 2002, I, v. 1-6.
[10] « Je leur feroye un livret pour apprendre à roumancer, affin que elles peussent apprendre et estudier, et veoir et le bien et le mal qui passé est, pour elles garder de cellui temps qui a venir est. » Le Livre du Chevalier de la Tour Landry pour l’enseignement de ses filles, éd. A. de Montaiglon, Paris, 1854, p. 3-4.
[11] « Un jour de joie remise/ je m’estoie a par moy mise/ en une estude petite,/ ou souvent je me delite/ à regarder escriptures/ de diverses aventures./ Si cerchay un livre ou .ii. », Christine de Pizan, Le Chemin de longue étude, éd. et trad. Andrea Tarnowski, Paris, Librairie générale française, « Le Livre de poche », 2000, p. 96, v. 171-177.
[12] « D’elle trempe mon ancre d’estudie » Charles d’Orléans, Ballades et rondeaux, éd. Jean-Claude Mühlethaler, Paris, Librairie générale française, « Livre de poche », 1992, p. 406, rondeau 29.
[13] « Tant alasmes en regardant/ celuy cymetiere piteux », Martin Le Franc, Le champion des dames, éd. Robert Deschaux, Paris, Champion 1999, II, v. 1361-1362.
[14] « Tant a l’en fait qu’il m’a falu/ demourer seulet en la mue/ de mousse et de pouldre velu/ comme ung viez aiz qu’on ne remue », Martin Le Franc, La Complainte du Champion des dames à maistre Martin Le Franc son acteur, éd. Gaston Paris, « Un poème inédit de Martin le Franc », Romania n°16, 1887, p. 383-437, v. 145-148.
[15] Faire littérature, usages et pratiques du littéraire (XIXe-XXIe s.), Lausanne, Archipel, 2018.
[16] Cette qualification, traduite en français par « déclin du Moyen Âge », puis « automne du Moyen Âge » a été proposée par Johan Huizinga dans son ouvrage pionnier Herfsttij der Middeleeuwen, publié en néerlandais en 1919, à un autre moment-charnière de la culture européenne.
Estelle Doudet est professeure ordinaire en littérature française (XIVe-XVIe s.) à la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne et membre de l’Institut universitaire de France. Elle s’intéresse notamment aux relations entre les poétiques littéraires, les pratiques de la communication publique et les représentations du temps présent au tournant du Moyen Âge et de la Renaissance.
]]>La smart city, ou ville intelligente, est un modèle de développement urbain fondé sur un usage intensif des données et des technologies. Ce modèle est désormais bien connu puisqu’il s’est largement diffusé à travers le monde ces dernières années. Les données et les technologies de la smart city sont aujourd’hui utilisées dans différents contextes – notamment en Chine, en Corée du Sud ou en Afrique du Sud – pour faire face à la crise sanitaire que nous traversons. Dans les villes indiennes par exemple, les centres de contrôle destinés à piloter la ville par l’intermédiaires de caméras et de capteurs de données ont été massivement transformées ces dernières semaines en centres de gestion de la pandémie. Cependant, ceci ne constitue qu’une partie d’un phénomène plus large de gestion ‘smart’ de la crise sanitaire, qui engage aussi les entreprises et la société civile. Pour saisir les enjeux de cette mobilisation des technologies et lutter contre les inégalités que creuse la pandémie et sa gestion, il est nécessaire d’élargir notre attention à ces différents modes d’existence de la smart city dans la pandémie. Il est également important de soutenir, comme nous allons le voir, le travail vital de ce qu’on peut appeler la smart city citoyenne ou la troisième smart city.
Les centres de commande et de contrôle, qui ressemblent beaucoup à des centres de surveillance policière, sont devenus l’icône de la smart city. Mis en place par les municipalités, fréquemment avec des financements gouvernementaux et des partenariats avec le privé, ils donnent une vision concrète de cette ville dite « intelligente ». Ces données et technologies urbaines sont aussi utilisées par les plateformes digitales comme airbnb, uber, deliveroo pour faire fonctionner des services liés au tourisme et à la mobilité. Les données produites et les algorithmes utilisés par cette deuxième forme de smart city – qu’on appelle aussi “urbanisme de plateforme” – échappent aux pouvoirs publics, ce qui rend la régulation de ces activités très difficile (pour autant qu’on veuille la mettre en place…). Enfin, il y a une troisième forme de smart city, plus souterraine qui échappe généralement à nos radars: celle des citoyens ordinaires et de la société civile. Il s’agit ici, par exemple, de la mise en place par des résidents d’un quartier exposé de capteurs mesurant la pollution de l’air ou du travail d’ONGs recensant au moyen de systèmes de géolocalisation la population et l’accès aux services de base (eau, électricité, égouts) dans les quartiers informels des villes du Sud. On parle dans ce cas d’activisme numérique ou de data activism, puisqu’il s’agit de faire reconnaître des droits en produisant des données qui ne sont pas (volontairement ou non) recueillies par les Etats. La pandémie que nous traversons révèle les opportunités, les risques et les effets pervers de ces trois modes d’existence des smart cities et de leurs articulations.
Les pays asiatiques ont été les premiers à utiliser le traçage des personnes, affectées ou non par le virus, pour gérer la crise sanitaire et suivre les voies de transmission de Covid-19. Singapour a mis rapidement en place l’application TraceTogether permettant de reconstituer par des échanges d’information automatiques via bluetooth les contacts avec des personnes testées positives. La Corée du Sud a mis en place précocément également un traçage des personnes infectées en combinant les données issues de son vaste réseau de caméras de surveillance, des fonctions de géolocalisation des smartphones et des traces laissées par l’usage des cartes de crédit. En Inde, les centres de contrôle et de commande, ainsi que des drones sont utilisés de façon inquiétante pour traquer les contrevenants aux règles de confinement.
La deuxième smart city est elle aussi engagée dans la gestion de la crise sanitaire puisque des entreprises de télécommunications collaborent avec les Etats pour mettre en place un traçage de la mobilité des personnes. Apple et Google ont ainsi développé un système de traçage théoriquement moins invasif du point de vue de la vie privée et potentiellement mieux accepté dans des régions plus sensibles à ces questions. Cette articulation entre la première et la deuxième smart city pose de nombreuses questions, dont celles du caractère temporaire ou non du régime d’exception mis en place – cette surveillance va-t-elle se poursuivre après la pandémie? – et celle de la protection des données. L’application du gouvernement indien – qui s’appelle Aarogya Setu (le pont de la santé) – a par exemple été développée de façon très peu transparente avec des entreprises pharmaceutiques.
Les activités de la troisième smart city, celle des citoyen.ne.s et de la société civile, dans la pandémie est la moins visible. Pourtant elle effectue un travail essentiel, qui est de trois ordres: organiser des réseaux de solidarité, produire des données sur des phénomènes non pris en compte par les Etats et les entreprises privées et résister dans les Etats autoritaires à la violence exercées sur les plus vulnérables.
Une nouvelle normalité s’est installée dans nos vies depuis quelques semaines, avec la multiplication d’appels par vidéoconférence pour travailler, s’inquiéter de la santé de nos proches, rester en lien et se divertir. Une solidarité on-line s’est aussi massivement développée pour aider des personnes âgées inconnues dans les immeubles, les quartiers ou les villes. Ceci notamment pour leur apporter des biens de première nécessité. Si ces initiatives sont importantes dans les villes du Nord (au sens économique et non géographique du terme), elles sont vitales dans les villes du Sud. Cette troisième smart city met en effet aujourd’hui au service des personnes les plus fragiles ses connaissances et ses données concernant les secteurs urbains informels, qui correspondent généralement à des trous noirs dans les statistiques de l’Etat. Dans les quartiers informels, ce sont les ONGs qui ont les données, savent où les personnes habitent, connaissent le nombre de personnes par logement et savent si elles ont accès à l’eau pour se laver les mains ou à des toilettes. Alors que l’Etat intervient en Afrique du Sud pour « dédensifier » les quartiers informels et en Inde pour pourchasser les migrants internes qui tentent de survivre en rejoignant leur lieu d’origine, ces acteurs de la smart city d’en-dessous organisent des conditions de survie pour les plus précaires. Dans la ville du Cap par exemple, l’association Cape Town Together a mis en place en quelques jours un quadrillage de la ville par 40 réseaux d’action communautaire, qui mobilisent par des moyens technologiques simples (smartphones et réseaux sociaux) les compétences présentes dans chaque quartier au service des personnes les plus vulnérables.
Les activistes numériques poursuivent aussi en ces temps de confinement et de pandémie leur travail de vigilance par rapport aux pouvoirs publics. Elles et ils continuent à critiquer les failles d’une gestion de crise qui repose sur des données sélectives et manquantes. Ainsi, de nombreux Indiens n’ont pas de carte d’identité et ne seront pas comptabilisés dans les victimes de la pandémie. De nombreuses ONG critiquent également les dispositifs de surveillance et d’intervention policière contre les personnes qui – parce que sans ressources ou sans toit – ne peuvent pas « se payer le luxe » du confinement. Il y a quelques jours, la police du Cap tirait avec des balles en caoutchouc contre des sans abris mis en camp de confinement tentant de le quitter parce qu’ils n’avaient pas à manger.
Il arrive que la première, la deuxième et la troisième smart city collaborent dans la lutte contre la pandémie. C’est le cas par exemple de l’entreprise Soulace en Inde qui a développé une application au service de l’intervention des ONGs en temps de pandémie. Le plus souvent cependant cette troisième smart city, essentielle pour limiter les effets de la pandémie dans les pays du Sud, travaille avec des moyens très limités. Il est crucial, alors que la pandémie ne fait sans doute que commencer dans ces régions, que la communauté internationale la soutienne. Surtout en ces temps où le gouvernement des Etats-Unis gèle de façon irresponsable ses financements à l’OMS.
Ola Söderström est professeur de géographie sociale et culturelle à l’Université de Neuchâtel. Il observe les villes en mouvement depuis 25 ans, quand sa curiosité ne le mène pas ailleurs…
Image Un cadastre dans un quartier informel de la ville du Cap,
produit par ses habitants et une ONG (© VPUU, Cape Town)
Article initialement publié le 17 avril 2020 sur le site du journal Le Temps.
Les récents événements nous ont appris la fragilité du secteur touristique. L’épidémie du Covid-19 a rappelé ce fait connu depuis très longtemps dans une perspective historique : les moindres perturbations conjoncturelles – qu’elles soient d’ordre géopolitique, militaire, économique ou … sanitaire – impactent immédiatement et profondément toute la chaîne de fonctionnement de l’activité touristique : voyagistes, transporteurs, hôteliers, restaurateurs, animateurs de loisirs, etc. La déflagration entraîne un effet de dominos qu’il est difficile de stopper et la remise en route est rude. La violence inouïe du Covid-19 a mis à l’arrêt – pour combien de temps ? – un secteur économique dont on dit qu’il est le plus gros employeur au monde. Il a aussi mis en exergue le désemparement de milliers de touristes surpris dans leurs lieux de séjours par les restrictions mises en place et immobilisés pour un temps plus ou moins long dans l’attente, parfois très angoissante, de moyens leur permettant de rentrer à la maison. La chambre d’hôtel ou la cabine du bateau de croisière se transforme soudainement en prison dont on se serait bien passé. S’il est facile après coup de dénoncer l’insouciance de ces milliers de personnes ou l’immoralité des promoteurs touristiques de « penser » le tourisme comme ils l’ont fait, il n’est pas inutile de redire que les expériences historiques sont nombreuses pour nous rappeler cette fragilité.
Beaucoup de blogs, d’articles de journaux, d’émissions de télévision et de radio nous redisent l’ancienneté des épidémies et leurs impacts sur les sociétés pour nous faire bien comprendre qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et que notre croyance dans l’indestructibilité de nos sociétés n’était qu’illusion[1]. Peu de recherches portent cependant spécifiquement sur les liens entre épidémies et tourisme. En 1974, le grand spécialiste de la malaria L.J. Bruce Chwatt, publiait un article sur les liens entre le trafic aérien qui prenait un important essor dû à la croissance du tourisme et les épidémies en soulignant que « the growth of the tourist industry, has greatly increased the risk of transmission and greatly increased the difficulties of preventive action ». [2] Cet article amenait un scientifique français, spécialiste des migrations et directeur de recherches à l’Institut national d’études démographiques, Jacques Houdaille, à prolonger la réflexion de Chwatt. Houdaille faisait notamment remarquer que « Les règlements internationaux prévus depuis 1951 pour empêcher la transmission de certaines maladies épidémiques ont été assez bien observés pendant une quinzaine d’années. Toutefois, au cours des années 60, le développement rapide du tourisme a incité les autorités d’immigration à relâcher leur vigilance. Les progrès de l’aviation de commerce y ont fortement contribué »[3]. Chacun à leur manière et se servant de leur connaissance, ces deux scientifiques mettaient le doigt sur un phénomène qu’on ne voulait ou ne pouvait pas voir : l’impact des épidémies. Pour preuve, dans l’introduction à un numéro spécial d’une revue consacrée en 2007 à l’histoire du tourisme, nous finissions par nous poser la question de savoir si le tourisme a un futur : « Des visiteurs fatigués, des sites épuisés, des destinations déconseillées, des tour-opérateurs frauduleux, des aéroports surchargés, des autoroutes bloquées, tout indique que, sauf miracle, le tourisme fonce dans un mur où le bonheur ne sera certainement pas au rendez-vous ».[4] Aucun miracle ne s’est, il est vrai, produit, mais aucune mention n’était faite non plus des dangers d’une épidémie comme s’il était indécent d’invoquer son éventualité. Le Covid-19 nous donne l’occasion d’être plus attentif à l’essence même du tourisme qui, comme le dieu Janus, a deux faces, une heureuse, la plus souvent mise à avant – et pour cause – et l’autre, la face sombre. Au début du 20e siècle, un célèbre écrivain a écrit un texte d’une actualité stupéfiante en ces jours de confinement. Dans sa nouvelle La mort à Venise, Thomas Mann a en effet merveilleusement (si l’on peut employer ce mot…) décrit le processus qui amène des … touristes à être pris dans les mailles d’un filet dont ils ne peuvent quasiment pas s’extirper[5]. Au-delà de sa magistrale maîtrise littéraire et de son intrigue qui voit un écrivain, Gustav Aschenbach se prendre d’une passion folle pour un adolescent, il fait œuvre d’observateur très avisé en montrant la diffusion sournoise à Venise de ce qu’il appelle « le choléra asiatique ».
Le texte de Mann aide à voir comment l’épidémie s’est propagée en Europe et particulièrement à Venise et comment elle affecte la ville et ses habitants, notamment les touristes. Dans sa « démonstration », Thomas Mann décrit un processus qui se divise en plusieurs étapes :
1. Origine asiatique de l’épidémie -> 2. Arrivée de l’épidémie en Europe -> 3. Identification du « patient zéro » -> 4. Transmission de l’épidémie -> 5. Manifestations -> 6. Mesures prises par les autorités -> 7. Réactions du public -> 8. Implications (départ ou confinement)[6].
Passons en revue ces différentes étapes et voyons comment Mann les retranscrit.
Dans le premier temps, Thomas Mann situe l’origine de l’épidémie en Asie.
« Engendrée par la chaleur dans le delta marécageux du Gange, avec les miasmes qu’exhale un monde d’îles encore tout près de la création, une jungle luxuriante et inhabitable, peuplée seulement de tigres tapis dans les fourrés de bambous, l’épidémie avait gagné tout l’Hindoustan où elle ne cessait de sévir avec une virulence inaccoutumée ; puis elle s’est étendue à l’est, vers la Chine, à l’ouest, vers l’Afghanistan, la Perse, et suivant la grande piste des caravanes avait porté ses ravages jusqu’à Astrakan et même Moscou. »
Dans un deuxième temps, c’est l’arrivée de l’épidémie en Europe. Thomas Mann identifie précisément les responsables :
« c’est avec les marchants syriens venus d’au-delà les mers qu’il [le mal] avait pénétré, faisant son apparition simultanément dans plusieurs ports de la Méditerranée, sa présence s’était révélée à Toulon, à Malaga ; on l’avait plusieurs fois devinée à Palerme et il semblait que la Calabre et l’Apulie fussent définitivement affectées. Seul le Nord de la péninsule avait été préservé. Cependant cette année-là – on était à la mi-mai – en un seul jour les terribles vibrions furent découverts dans les cadavres vidés et noircis d’un batelier et d’une marchande des quatre-saisons. »
La troisième étape du mécanisme est l’identification du « patient zéro » puis les infections qui peu à peu enserrent toute la ville malgré les dénégations des autorités de la ville :
« Un habitant des provinces autrichiennes venu, pour quelques jours à Venise en partie de plaisir, mourut en rentrant dans sa petite ville d’une mort sur laquelle il n’y avait pas se tromper et c’est ainsi que les premiers bruits de l’épidémie qui avait éclaté dans la cité des lagunes parvinrent aux journaux allemands. L’édilité de Venise fit répondre que les conditions sanitaires de la ville n’avaient jamais été meilleures et prit les mesures de première nécessité pour lutter contre l’épidémie. »
L’expansion s’opère ensuite par l’infection des produits alimentaires et leur transmission aux êtres humains:
« Mais sans doute, les vivres, légumes, viande, lait étaient-ils contaminés, car quoique l’on démentît ou que l’on arrangeât les nouvelles, le mal gagnait du terrain ; on mourait dans les étroites ruelles, et une chaleur précoce qui attiédissait l’eau des canaux favorisait la contagion. Il semblait que l’on assistât à une recrudescence du fléau et que les miasmes redoublassent de ténacité et de virulence. »
Thomas Mann expose dans un cinquième temps les manifestations sur les patients infectés.
« Les cas de guérison étaient rares, quatre-vingt pour cent de ceux qui étaient touchés mouraient d’une mort horrible, car le mal se montrait d’une violence extrême, et nombreuses étaient les apparitions de sa forme la plus dangereuse, que l’on nomme la forme sèche. Dans ce cas, le corps était impuissant à évacuer les sérosités que les vaisseaux sanguins faisaient filtrer en masse. En quelques heures le malade se desséchait et son sang devenu poisseux l’étouffait. Il agonisait dans les convulsions et les râles. »
Le sixième temps se voit dans les mesures prises par les autorités ou plutôt les dénégations de peur d’alarmer les touristes et de les voir s’enfuir de La Sérénissime.
« Mais la crainte d’un dommage à la communauté, la considération que l’on venait d’ouvrir une exposition de peinture au jardin public et que les hôtels, les maisons de commerce, toute l’industrie complexe du tourisme risquaient de subir de grosses pertes au cas où, la ville décriée, une panique éclaterait, tout cela l’emportait sur l’amour de la vérité et le respect des conventions internationales, et décidait les autorités à persévérer obstinément dans leur politique de silence et de démentis. Le directeur du service de santé de Venise, un homme de mérite, avait démissionné avec indignation, et en sous-main on l’avait remplacé par quelqu’un de plus souple. »
Dans le septième point, Thomas Mann s’attache à décrire les réactions du public.
« Cela le public le savait, et la corruption des notables de la ville, ajoutée à l’incertitude qui régnait, à l’état d’exception dans lequel la mort rôdant plongeait la ville, provoquait une démoralisation des basses classes, une poussée de passions honteuses, illicites, et une recrudescence de criminalité où on les voyait faire explosion, s’afficher cyniquement. Fait anormal : on remarquait le soir beaucoup d’ivrognes ; la nuit, des rôdeurs rendaient, disait-on, les rues peu sûres ; les agressions, les meurtres se répétaient, et deux fois déjà il s’était avéré que des personnes soi-disant victimes du fléau avaient été empoisonnées par des parents qui voulaient se débarrasser d’elles ; le vice professionnel atteignait un degré d’insistance et de dépravation qu’autrement l’on ne connaissait guère dans cette région, et dont on n’a l’habitude que dans le Sud du pays et en Orient. »
Le huitième temps est celui de la décision. Un employé anglais d’une agence de voyage avoue à Aschenbach que la situation est très sérieuse et que la seule conclusion à tirer est de quitter sans délai Venise, avant l’installation de la quarantaine pour tous ses habitants, ce à quoi – au contraire de tous les autres touristes qui « partaient, fuyaient, la table d’hôte se dégarnissait de plus en plus, et il était rare de voir encore un étranger dans la ville » – il ne peut s’y atteler, envoûté qu’il est par la passion vouée à Tadzio, l’ange de la mort.
On ne saurait faire de la nouvelle de Thomas Mann l’exacte réplique de ce qui se passe avec le Covid-19. Ce serait sans intérêt et même idiot. Sur les huit étapes mentionnées, la plupart ne colle pas factuellement avec la présente situation même si les effets de la globalisation (les marchands syriens accostant en Europe) ou les réactions du public ou encore les manifestations de la maladie se retrouvent à bien des égards dans les deux cas. Il ne s’agit pas de prendre pour argent comptant les écrits d’un écrivain dont l’immense pouvoir d’imagination et de suggestion ne sont plus à démontrer ni d’en faire un historien. Nous le savons : les relations entre littérature et histoire prennent des chemins très complexes et parfois dangereux[7].
Une étude très fouillée des sources qui ont servi à Thomas Mann à décrire l’épidémie de « choléra asiatique » a été menée par un chercheur allemand. Il montre que Mann avait réuni une très importante documentation (journaux de l’époque, rapports officiels, témoignages, etc.) pour contextualiser sa nouvelle sans compter qu’avec son épouse Katia il fait un voyage à Venise au même moment où il place le séjour d’Aschenbach, soit au moment même où Venise connaît en 1911 une épidémie de choléra. Son témoignage personnel lui aussi très précieux : « Reviewed with the benefit of hindsight and from a medico-historical perspective, Thomas Mann’s account of cholera in Venice is characterised by a rare and almost preternatural insightfulness into an otherwise murky affair that was marked by rumours, speculations and dementi. The city (and its authorities) is diagnosed by the writer with unfailing accuracy. The course of the epidemic and the responses to it are described with historiographical precision. Such characteristics almost turn the novella into the most reliable and accurate contemporary published source of information as regards the cholera epidemic that reached Venice in 1911 ».[8] Il n’en reste pas moins qu’on ne peut en rester à une relation aussi simple. Thomas Mann n’est pas Gustav Aschenbach pas plus que la Venise de l’un et celle de l’autre même si certaines similitudes – la présence de l’écrivain et de son héros au même endroit, celle du choléra – peuvent le laisser croire. Si histoire et littérature peuvent se croiser, on peut émettre un doute sur une totale adéquation des genres.
La description de Mann ne nous épargne pas non plus les stéréotypes ni sur les populations (les gens du Sud et de l’Orient) ni sur les aires géographiques (l’Asie). Ce qui fait dire à une chercheuse que, dans une perspective postcoloniale, le texte de Mann renfermait son lot de mépris de l’autre, d’impérialisme et de colonialisme. En stigmatisant l’origine indienne du choléra, il crée un imaginaire qui identifie les épidémies avec le monde tropical, associé au mal: « At best, Mann’s text posits the age old imperial fear of colonized and colonizer coming in any contact, and at worst, the text presents a deep rooted anxiety of contamination – “a horror of diversity” that Ashenbach first notes when talking about the imagined space of India and disease »[9]. Si l’hypothèse est séduisante, elle n’en pas moins risquée en décontextualisant totalement les circonstances de rédaction et les intentions de Mann.
A côté de la dimension purement littéraire et interprétative, le texte de Mann pose donc de multiples questions épistémologiques et politiques. Pour notre part, nous aimerions insister sur sa capacité à séquencer théoriquement le processus d’infection dans son enchaînement tragique : de l’arrivée de l’épidémie aux implications sous la forme d’un départ ou de la mise en quarantaine. Ce déroulement aboutit à une inéluctable mise en berne des activités touristiques… Avec Thomas Mann, leur mise à mort, personnifiée par le héros, est l’unique aboutissement. Il faut espérer qu’après le Covid-19, une renaissance s’opérera.
[1] Cf. notamment le très intéressant blog de l’Economic History Society : The Long View on Epidemics, Disease and Public Health: Research from Economic History Part A and Part B : (consulté le 3 avril 2020. Cf. aussi Nicolas Weill, “Face à la maladie, les limites du pouvoir » in Le Monde, 3 avril 2020.
[2] L.J. Bruce Chwatt, “Air Transport and disease”, Journal of Biosocial Science, avril 1974, 6, p. 241-258.
[3] Jacques Houdaille. Le tourisme international et la maladie. In: Population, 30ᵉ année, n°1, 1975. pp. 140-142. L’auteur se demande d’ailleurs pourquoi la propagation de la fièvre jaune ne s’est jamais produite.
[4] «Le tourisme: de l’utopie réalisée au cauchemar généralisé ?» In: Entreprises et histoire. -Paris. -No 47(2007), p. 5-10.
[5] Dans son blog du 23 février 2020, GeoSophie – Paysages géopolitiques, la géographe Sophie Clairet reprend sans plus les extraits de la nouvelle de Thomas Mann dans le contexte du Covid-19 (consulté le 5 avril 2020).
[6] Nous nous sommes servis de la traduction française de Félix Bertaux et Charles Sigwalt parue chez Fayard en 1971 dans l’édition du Livre de Poche de 1984.
[7] Une très bonne mise au point peut être trouvée dans : Haddad Élie, Meyzie Vincent, « La littérature est-elle l’avenir de l’histoire ? Histoire, méthode, écriture. À propos de : Ivan Jablonka L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Paris, Seuil, 2014, 333 p., ISBN 978-2-02-1137190 4 », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2015/4 (n° 62-4), p. 132-154. DOI : 10.3917/rhmc.624.0132. URL : https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2015-4-page-132.htm
[8] Thomas Rütten, « Cholera in Thomas Mann’s Death in Venice”. In Gesnerus, 2009, p.282
[9] Amrita Ghosh, « The Horror of Contact: Understanding Cholera in Mann’s Death in Venice », Transtext(e)s Transcultures [Online], 12 | 2017, Online since 24 October 2018, connection on 02 May 2019. URL : http://journals.openedition.org/transtexts/779 ; DOI : 10.4000/transtexts.779
Laurent Tissot est Professeur émérite en histoire contemporaine à l’Université de Neuchâtel, spécialisé en histoire économique et en histoire du tourisme, des loisirs et des transports.
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