Comment faire passer un savoir en quelques minutes ? Comment transmettre à un public de non spécialistes les enjeux d’une recherche qui a mis plusieurs années à émerger ? Comment donner envie aux gens de consacrer 10 minutes de leur temps à cette recherche alors que la série sur Michael Jordan est à voir sur Netflix ?
Chloé Hofmann vient de rendre une première version d’une thèse en histoire et esthétique du cinéma dans laquelle elle s’intéresse aux dispositifs de création de l’animation de sable. Chargée de médiation à la Cinémathèque suisse et à l’Université de Lausanne, elle est également coordinatrice du projet CultuRadio et membre du comité de sélection des courts métrages du Vevey International Funny Film Festival. Très intéressée par la radio depuis de nombreuses année, elle a participé en 2018 à un stage sur l’écriture sonore documentaire de création et a également été ingénieur son pour le film Angor Pectoris de Sophie Dascal.
Gestes-barrières, distance sociale, fermeture des frontières, dans le temps particulier du confinement en réaction à la pandémie du covid-19, quelque part en haute-mer, questions de confiné·e·s sur le champ des possibles. C’est le projet Cartopodes, hébergé sur le site internet du collectif d’urbanisme sonore Les Topophoniques. A écouter sans modération !
Contributions Adina Secretan, Alex et Dragos, Anne Gillot, Clotilde Wutrich, Dragos Tara, Emma Souharce, Greg Quartier et Alexis Hanhart et Marc Berman, Gaël Bandelier, Ivan Verda (Nosk), Laurent Estoppey, Michèle Rochat (Image), Nicolas Carrel, Patricia Bosshard, Sébastien Roux, Wanda Obertova
Proposition et cartographie Dragos Tara
Restons positifs (comme un frottis nasopharyngé), l’épidémie a eu au moins le mérite de démocratiser des savoirs scientifiques. Par exemple, tout le monde sait à présent que le processus de fabrication d’un vaccin est complexe, capricieux et somme toute désespérément long (comme un confinement sans jardin), ce qui constitue un gain significatif pour l’empowerment général. La crise sanitaire fournit toutefois des enseignements contradictoires : on aura vu, à la même période, certains vaccins inventés du jour au lendemain, presque en un claquement de doigt. Le courage est de ceux-là. Dans l’épisode actuel, il fait même figure de panacée, comme s’il devait à lui seul suppléer à une immunité par trop inaccessible. Il a été généreusement distribué à toute personne obligée de poursuivre, parfois sans grande protection, un travail au contact de quidams nécessairement suspects d’infectiosité (il s’agit là, tout bien réfléchi, de proxitravail). Quoique le principe actif soit connu depuis longtemps (« surmonter la peur »), on ignore à peu près tout de la structure et de la composition du médicament. Livrons-nous donc à une analyse tout à fait rigoureuse du produit. Par manque de moyens, le dispositif de notre expérience ne consiste pas en un spectromètre de masse, mais en un spectacle de marionnettes. Le Conseil fédéral en a permis la tenue par dérogation exceptionnelle. Tous les personnages sont des savants, réunis pour un huis clos, un peu comme dans Les Physiciens de Dürrenmatt, à ceci près qu’on ne discute pas ici de nucléaire, mais bel et bien de courage. Déjà, les trois coups retentissent et le rideau se lève.
La première figurine apparaît. Elle est poussiéreuse, frêle, toute ridée et dotée d’une longue barbe blanche. Quelqu’un dans le public la reconnaît sur-le-champ. Il s’écrie : « C’est la poupée dont parlait Walter Benjamin ! On la trouve dans la première desThèses sur le concept d’histoire ». C’est en effet la marionnette de l’Histoire, qui a toujours de belles choses à nous raconter. Elle s’avance sur la scène, réfléchit un peu, regarde vers l’arrière, se retourne, puis demande d’un ton docte : « Saviez-vous que le courage descend du mot cœur ? ». Silence dans la salle. On en attend un peu plus : on sait au moins depuis Marc Bloch et son Apologie que l’étymologie ne vaut pas une explication. Elle poursuit : « Le courage prend son origine dans la virtus des Romains et dans l’andreia des Grecs. C’est donc une affaire d’hommes, de guerriers ». Un murmure désapprobateur parcourt le public. La voix chevrotante du petit mannequin reprend cependant: « Cela vous paraîtra bizarre, mais il ne faut pas faire de jugement a posteriori. À de nombreux jeunes sur le champ de bataille, le courage a délivré le permis de mourir sans regret et, aux plus vieux qui les y expédiaient, celui de vivre sans culpabilité ». Le public en a assez : quel est le rapport avec les infirmières qui, chaque jour, ont travaillé au front tout en gardant leurs proches éloignés? Quelques individus crient « Remboursez ! » et voilà tout à coup que le fantoche de l’Histoire est poussé dehors sans ménagement par une autre marionnette.
Avec sa silhouette musclée, on dirait une pratiquante de boxe ou de karaté ; d’un quelconque sport de combat, en somme. Après un instant de flottement, on l’identifie alors : c’est la penseuse de la Sociologie ! Il va se passer quelque chose, c’est sûr. Le public frémit d’excitation. Il n’est pas déçu, la star effectue une entrée maousse : « Le courage ? Fait social total ! » tonne-t-elle d’emblée. Elle enchaîne : « Ma collègue à la barbe blanche est un peu dépassée, mais elle a raison de vous parler de chair à canon ! ». A ces mots, l’assemblée se rembrunit. L’oratrice continue sur sa lancée : « Vous me dites héroïsme ? J’entends sacrifice. Vous forgez des médailles ? D’avance, j’en devine le revers. Vous me parlez de courage ? Mais je ne vois qu’un rouage ! ». Un brouhaha mécontent monte des gradins. Le pantin doit maintenant parler plus fort pour se faire entendre : « Les soignant·e·s, les employé·e·s de supermarché, les balayeur·euse·s, toutes les personnes dominées ne sont-elles pas depuis longtemps des parangons de vaillance? On les loue à présent, et pourtant, il y a peu encore, on les ignorait, on tenait leur engagement pour acquis, on soupesait leur mérite comme on calcule une marge de bénéfices, et vous verrez que dès demain, Mesdames et Messieurs, ce que vous appelez ‟héroïsme” aura revêtu ses vieux atours, cela s’intitulera ‟cahier des charges” ou ‟catalogue de prestations”! ». Mais déjà, plus personne ne l’écoute. La poupée de la Sociologie s’époumone encore un peu, puis finit par quitter la scène, désabusée. « Ils ne comprendront donc jamais », l’entend-on maugréer dans les coulisses. C’est au tour d’une jolie marionnette bronzée de venir au devant du public. Elle se distingue tout de suite de ses prédécesseures en déclarant : « Je comprends votre déception, tout cela est à vrai dire un peu ethnocentré ». Les spectateurs devinent alors : c’est l’Anthropologie qui s’adresse à nous ! « Le courage est universel, mais il est partout différent », commence-t-elle. Un insolent dans l’audience l’interrompt : « Comment le reconnais-tu, alors ? », et de se mettre les rieurs de son côté. La statuette est prise au dépourvu. « Eh bien, quoi, c’est le courage, simplement ! » balbutie-t-elle. L’effronté pousse alors son avantage : « Et comment sais-tu que ce dont tu parles, c’est bien du courage, sinon par tes références occidentales ? Parle-nous donc de nous, ou ne nous parle pas ! ». Cette fois, l’assemblée entière éclate de rire. La poupée prend la mouche. « Ils n’ont donc aucune ouverture d’esprit», marmonne-t-elle. A vrai dire, elle n’a pas le temps de s’appesantir sur sa déception.
Trois autres personnages débarquent tous ensemble pour la remplacer. Ils sont vêtus d’élégants complets-vestons et se comportent comme s’ils étaient les premiers à fouler les planches de la scène. « Nous sommes Biologie, Neurosciences et Génétique, et nous allons vous expliquer ce qu’est le courage ! ». La lumière diminue, un écran blanc se déploie et, bientôt, on y projette de fort belles diapositives. Durant la présentation, on apprend que le courage existe car il fournit un avantage évolutif ; qu’il se situe dans une zone bien précise du cerveau, celle qui s’allume quand on fait une IRM fonctionnelle à des gens valeureux ; et que l’on est même parvenu à isoler le gène du courage. Tout cela, les savants n’ont à vrai dire pas besoin de l’affirmer : c’est la p value qui le dit. Les trois comparses finissent leur exposé et le public, impressionné, applaudit à tout rompre. A présent, au moins, les choses sont claires. Ce n’est pas du blabla. Une petite dame dans l’assemblée intervient malgré tout : « Excusez-moi, mais je me demandais… C’est sans doute idiot… Je me demandais comment vous vous y étiez pris, au début, pour définir à l’avance, pour ainsi dire avant l’expérience, ce que vous alliez chercher? ». Les marionnettes savantes réfléchissent, discutent un instant entre elles. « C’est une excellente question », répond finalement l’une des trois spécialistes. « Nous avons utilisé des critères précis de définition du courage, que vous trouverez en annexe de la publication. Mais, à la lumière de votre interrogation, il nous apparaît clair que si voulions y répondre tout à fait, il nous faudrait aussi comprendre comment nous avons abouti à de tels principes descriptifs. Nous devrions alors sans doute effectuer des recherches d’un nouveau genre… ». Une des trois comparses prend le relais avec enthousiasme : « Oui, nous pourrions, par exemple, investiguer dans le passé les définitions variables du courage qui ont mené à celle qui nous sert aujourd’hui. Nous devrions aussi enquêter sur le rôle de cette valeur dans notre société, et même, qui sait, comparer tout cela avec d’autres civilisations dans le monde ! Ainsi, nous aurions une base solide pour répondre à votre question ». A ce moment précis, le public réalise qu’il a été dupé. La salle résonne de huées, on jette des tomates sur les pantins. Les malheureux ne comprennent pas ce qui leur arrive. On décide de mettre fin à la représentation. Au dernier moment, toutefois, une créature tente de se faufiler sur la scène. En vain : on lui en interdit l’accès avec fermeté. Quelques personnes dans la salle pensent avoir aperçu la silhouette malingre de la Théologie. Voilà, le rideau se baisse. Le spectacle est terminé.
A l’heure d’interpréter les résultats de notre expérience, on ne peut rien déduire de très concluant (comme pour l’hydroxych…), sinon, peut-être, que nos poupées savantes semblent ne jamais discuter d’une version de la bravoure qui convienne au public. On devine ici, séparant les spectateurs des comédiens, un quatrième mur d’un genre singulier. Comme si, en réalité, les uns et les autres ne parlaient pas de la même chose. Quoique les marionnettes s’expriment avec le langage de la raison, il semble qu’elles ne trouvent pas les mots justes. Et si leurs tentatives de rationalisation étaient vouées à l’échec non du fait d’une éventuelle maladresse de leur part, mais de la nature même de leur objet d’étude ? Qu’on l’historicise, qu’on le fonctionnalise, qu’on l’essentialise, l’étrange remède qu’incarne le courage au temps du coronavirus résiste à l’enfermement dans un registre scientifique préconçu. A l’évidence, une formidable mécanique s’est mise en branle pendant l’épidémie, enclenchant d’un mouvement tous les ressorts de la rhétorique – ethos, logos et pathos – pour aboutir à la création d’un nouveau récit. Une odyssée revisitée, en quelque sorte : Pénélope confinée, Ulysse, en fait de cyclope, aux prises avec un virus et, en prime, l’inversion du genre des personnages. Ainsi envisagée, la performance collective de création d’héroïsme, par sa teneur irrationnelle, sa visée transcendante et sa nécessité esthétique, ressemble alors à de l’art. A la façon du cancre de Prévert balayant tout d’un coup les problèmes que le maître lui impose de résoudre, la communauté des mortels, face au microbe et ses menaces apocalyptiques, devant ses propres failles aussi, a tout effacé, « les chiffres et les mots », « les dates et les noms », « les phrases et les pièges », pour dessiner d’un geste unanime et cathartique, sur le tableau noir des décomptes morbides, non « le visage du bonheur », mais celui de la vertu. L’œuvre, si l’on veut bien consentir à la nommer ainsi, paraît spontanée, pétrie d’automatismes, au point de porter sur elle un stigmate surréaliste. Sidérante sous certains aspects, elle a pourtant constitué l’imago agens de la lutte contre l’épidémie, celle du soutien populaire aux personnes engagées, banderoles devant les hôpitaux et foules applaudissant sur les balcons. Certes, l’œuvre est bien fille du temps et du lieu. Elle n’échappe pas à la possibilité d’une critique au sens second et, à plusieurs égards, elle ressemble à notre monde : en ce qu’elle paraît en effet autocentrée, qu’elle est produite en quantité industrielle, qu’elle témoigne d’une communion exacerbée mais en partie virtuelle et qu’elle figure de naïves retrouvailles avec une lugubre inconnue – la mort. Qu’importe, cependant, si notre création n’a pas tout à fait l’allure des tragédies anciennes. Comme l’écrivit Théodor W. Adorno en une jolie formule : « l’art est la magie délivrée du mensonge d’être vrai ».
Léonard Dolivo est médecin diplômé et doctorant FNS en histoire de la médecine à l’Institut des humanités en médecine de Lausanne (Unil-CHUV). Il travaille sur les discours médicaux sur les convulsions de Willis (1621-1675) à Tissot (1728-1797) et s’intéresse par ailleurs à tous les domaines des humanités en médecine. Le reste du temps, il promène son bulldog anglais nommé Archibald (2019-…).
Image ©Gratisography
COVID-19 has strongly gendered effects. This entry offers an overview of some of these effects and their possible short- and long-term consequences. This overview is far from being exhaustive, but rather serves as a starting point for a broader debate among a diverse audience and as a plea for research into the issues raised here.
The gendered consequences of the pandemic need to be addressed through an intersectional perspective, analysing how gender intersects with other categories, like social class, sexuality, race, migration and ethnicity. The situation of women – but also of men and non-binary people – and hence how they are affected by the pandemic are a result of this intersectionality. Furthermore, arguing that gender is performed and not just a given, we might ask how gender is configured in new ways as a result of the pandemic.
The pandemic has the potential to reinforce traditional gendered patterns that go against gender equality. There are indications (see below) that the (partial) progress Switzerland and other countries have made regarding gender equality is currently under strain. At the same time, the pandemic has the potential to make life-sustaining work and professions that are mostly carried out by women more visible. Furthermore, this crisis might also open up new spaces for negations and transformations of gender issues. We here make a plea for detailed research into these – apparently contradictory – dynamics, as these transformations will most probably have long-term effects.
In many parts of the world, including Switzerland, women are often in a more precarious economic situation: they are statistically overrepresented in lesser paid, insecure, informal, atypical (work on demand, part-time employment) or unpaid work. They save less and are more likely to be employed in the informal sector (e.g. domestic work) and in sectors not covered by collective agreements. They have less access to social benefits and are the majority of single-parent households. Women are also overrepresented in low-paid or unpaid work in the care, retail, and cleaning sectors, where a significant amount of overtime is currently being worked.
The pandemic undoubtedly has an effect on gendered family and household arrangements. During (soft or hard) lockdowns, such arrangements need to be renegotiated, particularly if children are involved. The crisis seems to have reinforced traditional unequal gendered patterns. At the same time, however, there are also indications that new, less gendered and less unequal arrangements could emerge from this crisis. We recommend studies on these issues, as these changes might be long lasting.
There is significant evidence that in times of crisis political solutions are based less on participation than on strong leadership and executive power. That goes together with the tendency to rely on technical expertise, which, as we are currently witnessing, is mostly dominated by mainstream male experts. The pandemic risks reinforcing the unequal distribution of power between men and women.
Across the globe, including in Switzerland, many migrant women work as informal care or domestic workers, but also in many other fields. As a result, they are at higher risk of infection (as it is difficult to implement social-distancing measures in these fields), but also of economic vulnerability. Here is a partial list of especially vulnerable sectors:
Lesbian, gay, bisexual, trans and intersex (LGBTI) people may be particularly vulnerable during the COVID-19 pandemic: these individuals regularly experience stigma and discrimination in health services, creating disparities in access, quality and availability of healthcare. Young LGBTI people who experience violence and rejection in their families might suffer especially under the current lockdown. Those with compromised immune systems, including some individuals with HIV/AIDS, face a greater risk from COVID-19.
Domestic violence has increased worldwide during the pandemic. The lockdown requires people to stay at home to protect themselves and others from the virus. However, it is precisely this protective measure that increases the risk of domestic violence, the majority of which affects women and children. Attempts to address this issue need to take women in the asylum system into account as well.
Border closures in Europe jeopardise the lives of the most vulnerable, including migrants who find themselves unable to return to the countries where they are supposed to study, work or care for their families, which can increase their economic vulnerability significantly. As well, migrants who are locked down in their host countries may be deprived of income they need to support their families abroad. Many of these migrants are women.
We are witnessing a strong culturalisation and racialisation of the pandemic. Most obviously, the virus is sometimes framed as “foreign”. But culturalisation is also occurring when high fatality rates (often unsoundly calculated) in risk areas are presented as resulting from differences in “culture” (instead of socio-economic conditions and the ability to conduct proper social distancing, for example). Such racialisation, often based on gendered cultural stereotypes, can result in explicit racism, which is often gendered. These trends have been reported for many parts of the world, and they deserve to be studied in detail.
Article initialement publié en mai 2020 sur Gender Campus
The Swiss Association for Gender Studies (SAGS) is a scientific organization. Its aim is to promote gender studies in Switzerland and to represent its interests in Swiss higher education.
Par un collectif de 120 scientifiques (liste des signataires en bas de l’article)
À la suite de l’émission « Naviguons à vue » du 30 mars 2020 à la RTS, et en se basant sur une tribune publiée par des confrères français dans Libération le 8 avril suivant et sur plusieurs articles scientifiques ou parus dans la presse européenne, il a été estimé important de rendre attentifs par cette tribune nos compatriotes en Suisse sur quelques faits scientifiques montrant le lien entre l’émergence de pandémies et l’environnement naturel.
La pandémie de Covid-19 était inimaginable pour beaucoup. Elle a suscité les pires théories complotistes. Pour de nombreux chercheurs, cependant, une épidémie à large échelle n’a pas été une surprise. Début 2018, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait d’ailleurs introduit une «maladie X» dans la liste des pathologies pouvant potentiellement provoquer un «danger international», invitant les gouvernements à anticiper et à stopper les processus qui provoquent les épidémies de masse et pas seulement à répondre aux maladies lorsqu’elles apparaissent.
De nombreux laboratoires dans le monde consacrent leurs efforts à comprendre les dynamiques épidémiologiques des nouvelles maladies infectieuses comme le Covid-19. Des pandémies ont déjà eu lieu, d’autres sont à prévoir, c’est une quasi-certitude. Les problèmes sanitaires, médicaux, sociaux et économiques que nous découvrons et vivons en ce moment sont énormes. Mais ils ne sont pas les seuls problèmes à résoudre.
L’épidémie actuelle appartient au groupe des zoonoses, maladies qui lient espèces sauvages, animaux domestiques et humains. L’humanité rencontrera toujours des espèces virales, microbiennes et parasitaires auxquelles elle n’est pas adaptée et contre lesquelles elle n’est pas préparée. On estime que les 5400 espèces de mammifères connus dans le monde hébergent quelque 460 000 espèces de virus, dont l’immense majorité reste à décrire. L’immense majorité de ces espèces virales sont inoffensives pour l’homme. Mais même un faible pourcentage d’espèces infectieuses constitue déjà une réserve d’agresseurs phénoménale : depuis des années, nous avons affronté le VIH, Ebola, la dengue, Zika, le chikungunya, la fièvre de Lassa, le SARS, le H5N1, le H1N1, et bien d’autres maladies émergentes qui, étant moins spectaculaires, n’ont pas fait la une de l’actualité. Mais leur nombre semble en constante augmentation depuis un demi-siècle et les épisodes épidémiques se font de plus en plus fréquents.
Les mammifères sauvages ne représentent plus aujourd’hui que 5% de la biomasse des mammifères terrestres, les humains et leurs animaux domestiques représentant les 95% restants. On pourrait donc croire que la menace du passage du virus des mammifères sauvages à l’homme diminue avec leur régression. Le contraire se produit parce que l’empreinte humaine sur l’ensemble de la planète devient énorme. Comme indiqué dans le rapport global 2019 de la plateforme intergouvernementale IPBES sur la biodiversité et les services écosystémiques, notre empreinte sur l’ensemble de la planète devient problématique, notamment avec 75% des écosystèmes terrestres et plus de 65% des écosystèmes marins significativement modifiés par les activités humaines. Ces transformations causent une forte fragmentation des paysages naturels et entraînent une dégradation préoccupante de la biodiversité. Ceci a pour conséquence de perturber les chaînes alimentaires des espèces animales sauvages et peut provoquer des changements comportementaux qui poussent certaines de ces espèces à exploiter des ressources en lien avec les activités humaines. Ceci augmente les risques de transmission de pathogènes aux humains ou à leurs animaux domestiques.
« Les virus bénéficient de ce nouveau réseau de diffusion que leur ouvrent les interconnexions entre leurs hôtes potentiels »
Les virus bénéficient de ce nouveau réseau de diffusion que leur ouvrent les interconnexions entre leurs hôtes potentiels. Aujourd’hui, ceux qui nous menacent tirent avantage de l’expansion globale des activités humaines. Ainsi, un virus qui effectuait encore, en automne 2019, son cycle biologique dans une population de chauves-souris quelque part en Asie, émerge, quelques mois après, sur un marché chinois pour s’étendre à la terre entière en mars 2020 sous le nom de SARS-CoV-2. Apparemment, ce virus est entré en contact avec un autre virus transporté par le pangolin et aurait repris de celui-ci un gène très agressif pour l’être humain.
Les pandémies qui nous frappent ne sont qu’une facette du changement planétaire. Celui-ci inclut de manière tout aussi préoccupante l’extinction massive d’espèces par la transformation des milieux naturels, notamment en raison de la disparition des habitats, l’extraction des ressources, la pollution généralisée de l’air, de l’eau et des sols et le dérèglement climatique. L’humanité est aujourd’hui confrontée aux conséquences pour elle-même de ses activités, résultant de ses choix économiques et politiques.
Pour un développement durable, d’autres choix sont nécessaires qui sont liés étroitement à la préservation des environnements naturels. Comme le GIEC le fait pour le climat, l’IPBES dispose de nombreux faits et connaissances scientifiques pour renseigner les gouvernements sur les défis posés par la préservation des écosystèmes et de la biodiversité et sur les moyens d’y répondre. Il convient à tous les acteurs de la société, élues et élus politiques en premier lieu, de s’en saisir afin d’engager des politiques nationales et supranationales à la hauteur des enjeux.
Cette nécessité d’action politique pose immanquablement la question des verrous à lever dans la gouvernance de nos interactions avec la biosphère et la prise en compte de ses limites. Les soussignés demandent aux responsables politiques d’agir aussi et sans tarder sur les facteurs à l’origine de cette pandémie dramatique pour tenter d’éviter que cette pandémie ou une semblable ne se reproduise et pour l’inscrire dans une approche systémique tenant compte à la fois de nos besoins et des relations entre humains et avec l’ensemble des organismes vivants.
Pour aller dans la direction des changements nécessaires, nous demandons que soient prises des mesures novatrices pour contrer le changement climatique, pour protéger la biodiversité, préserver la forêt tropicale, les habitats naturels terrestres et aquatiques, ainsi que tout mettre en œuvre pour promouvoir une utilisation plus respectueuse du territoire, ainsi qu’une économie qui permette de diminuer de manière significative notre empreinte environnementale.
Cette nécessité d’action politique pose immanquablement la question des verrous à lever dans la gouvernance de nos interactions avec la biosphère et la prise en compte de ses limites. Les soussignés demandent aux responsables politiques d’agir aussi et sans tarder sur les facteurs à l’origine de cette pandémie dramatique pour tenter d’éviter que cette pandémie ou une semblable ne se reproduise et pour l’inscrire dans une approche systémique tenant compte à la fois de nos besoins et des relations entre humains et avec l’ensemble des organismes vivants.
Article initialement publié le 5 mai 2020 sur le site du journal Le Temps.
Également publié sur Futurs possibles – blog participatif pour imaginer le monde de demain
Les signataires (par ordre alphabétique)
Prof. Alexandre Aebi (UNINE), Prof. Jake Alexander (ETHZ), Prof. Raphaël Arlettaz (UNIBE), Prof. Sven Bacher (UNIFR), Prof. Andrew Barry (EPFL), Prof. Jordi Bascompte (UZH), Prof. Tom Battin (EPFL), Prof. Alexis Berne (EPFL), Prof. Rizlan Bernier-Latmani (EPFL), Prof. Cleo Bertelsmeier (UNIL), Prof. Louis-Félix Bersier (UNIFR), Prof. Marie Besse (UNIGE), Prof. Wolf Blanckenhorn (UZH), Dr Kurt Bollmann (WSL), Dr Med. Riccardo Bondolfi, Dr Florian Breider (EPFL), Dr Jakob Brodersen (EAWAG), Prof. Alexandre Buttler (EPFL), Prof. Marc Chesney (UZH), Dr Nathalie Chèvre (UNIL), Prof. Philippe Christe (UNIL), Prof. Sandra Citi (UNIGE), Prof. Elena Conti (UZH), Dr Daynah Payne (UNIBE-GMBA), Dr Luiz F. De Alencastro (EPFL), Prof. Jacques Dubochet (UNIL), Prof. Peter Duelli (WSL), Dr Andreas Fliessbach (FIBL), Prof. Marion Fresia (UNINE), Dr Luca Fumagalli (UNIL), Prof. Blaise Genton (Unisanté), Prof. Jaboury Ghazoul (ETHZ), Dr. Christophe Giobellina (HUG), Prof. Adrienne Grêt-Regamey (ETHZ), Prof. Charlotte Grossiord (EPFL-WSL), Prof. Benoît Guery (CHUV), Dr Thomas Guillaume (Agroscope), Prof. Antoine Guisan (UNIL), Dr Philippe Hauser (CHUV), Prof. Janet Hering (EAWAG-EPFL-ETHZ), Dr Felix Herzog (Agroscope), Dr Angelika Hilbeck (ETHZ), Prof. Christof Holliger (EPFL), Dr Marcel Hunziker (WSL), Prof. Bastiaan Ibelings (UNIGE), Dr Mauro Jermini (Agroscope), Prof. Vincent Kaufmann (EPFL), Prof. Laurent Keller (UNIL), Prof. James Kirchner (ETHZ), Prof. Christian Klug (UZH), Prof. Tamar Kohn (EPFL), PD Dr Eva Knop (Agroscope), Prof. Jacob Koella (UNINE), Prof. Barbara König (UZH), Dr Maike Krauss (FIBL), Prof. Michael Krützen (UZH), Prof. Anna Liisa Laine (UZH), Prof. François Lefort (HEPIA), Prof. Anthony Lehmann (UNIGE), Prof. Laurent Lehmann (UNIL), Prof. Michael Lehning (WSL-EPFL), Prof. Peter Linder (UZH), Dr Jean-Luc Loizeau (UNIGE), Dr Josep Oriol Manuel (CHUV), Dr Pierre Mariotte (Agroscope), Dr Oliver Martin (ETHZ), Dr Blake Matthews (EAWAG), Prof. Michel Mayor (UNIGE), Prof. Anders Meibom (EPFL), Prof. Peter Messerli (UNIBE), Prof. Pascal Meylan (UNIL), Prof. Edward Mitchell (UNINE), Dr Marco Moretti (WSL), Prof. Heinz Müller-Schärer (UNIFR), Prof. Athanasios Nenes (EPFL), Prof. Pascal Niklaus (UZH), Dr Martin Obrist (WSL), Prof. John Pannell (UNIL), Prof. Christian Parisod (UNIBE), Prof. Raffaele Peduzzi (UNIGE), Dr Sandro Peduzzi (UNIGE), Prof. Loïc Pellissier (ETHZ-WSL), Prof. Owen Petchey (UZH), Dr Bertrand Piccard (Fondation Solar Impulse), Dr Francesco Pomati (EAWAG), Prof. Jérôme Pugin (HUG), Prof. Sergio Rasmann (UNINE), Prof. Andrea Rinaldo (EPFL), PD Dr Anita Risch (WSL), Prof. Marc Robinson-Rechavi (UNIL), Prof. Alexandre Roulin (UNIL), Prof. Walter Salzburger (UNIBAS), Prof. Marcelo R. Sanchez-Villagra (UZH), Prof. Ian Sanders (UNIL), Prof. Maria J. Santos (UZH), Prof. Michael Schaepman (UZH.World Biodiv. Forum), Prof. Gabriela Schaepman-Strub (UZH), Prof. Florian P. Schiestl (UZH), Prof. Bernhard Schmid (UZH), Prof. Knut Schmidtke (FIBL), Prof. Christian Schöb (ETHZ), Prof. Rainer Schulin (ETHZ), Dr Martin Schütz (WSL), Prof. Tanja Schwander (UNIL), Prof. Ole Seehausen (UNIBE-EAWAG), Prof. Irmi Seidl (UZH-WSL), Prof. Sonia I. Seneviratne (ETHZ), Prof. David Shore (UNIGE), Prof. Vera Slaveykova (UNIGE), Dr Dr Eva Spehn (Acad. Suisse. Scie. Nat.), Prof. Konrad Steffen (WSL-ETHZ-EPFL), Dr Serge Stoll (UNIGE), Dr Lucius Tamm (FIBL), Prof. Joseph Tarradellas (EPFL), Dr Josh Van Buskirk (UZH), Prof. Marcel Van Der Heijden (Agroscope/UZH), Prof. Erica Van De Waal (UNIL), Prof. Urs Von Gunten (EPFL-EAWAG), Dr Jean-pierre Vermes (CentroMedico TI), Dr Pascal Vittoz (UNIL), Ing. Agr. Gaby Volkart (Ateliernature), Prof. Gretchen Walters (UNIL), Prof. Alex Widmer (ETHZ), Prof. Walter Wildi (UNIGE), Prof. Yvonne Willi (UNIBAS), Dr Sonia Wipf (CH Nat. Park), Prof. Niklaus ZIMMERMAN (WSL/ETHZ)
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Quelle perception les Anciens avaient-ils des épidémies ?
Petit retour en arrière, du 8e siècle avant notre ère au 2e siècle de notre ère.
Au début de l’Iliade, dans la 10e année de la Guerre de Troie, Achille s’inquiète de la contagion mortelle qui frappe l’armée des Grecs. Il y voit un signe de la colère d’Apollon, due à une erreur humaine, peut-être un rituel mal accompli. Si Achille soupçonne Apollon d’être à l’origine de la maladie, c’est que ce dieu – qui possédait des pouvoirs purificateurs et guérisseurs – pouvait se servir de son arc pour propager la « peste » (loimo en grec), c’est-à-dire toute forme de maladie contagieuse grave.
Au poème homérique fait écho un autre poète de la Grèce archaïque, Hésiode, qui rappelle qu’une communauté entière payait parfois la faute d’un seul criminel, lorsque sur tous les habitants d’une ville, Zeus faisait « tomber une immense calamité, peste et famine à la fois » (Les Travaux et les jours, v. 244-245). Pour les Grecs du VIIIe et du VIIe siècle, l’épidémie était donc perçue comme une punition collective forçant la communauté à expier une faute individuelle. Elle pouvait également être vue comme un message des dieux, annonçant d’autres catastrophes, telle une défaite à la guerre. Ce courant qui fait de l’épidémie un instrument divin n’est pas propre aux Grecs. Les Romains aussi pensaient cela.
Cependant, en parallèle, se développe en Grèce dès 430 avant notre ère (indiqué av. n. è dans le reste du texte) une démarche intellectuelle visant à trouver des causes rationnelles à la propagation d’une maladie. Ces deux attitudes opposées coexistaient dans la cité d’Athènes lorsqu’elle fut frappée vers 430-425 av. n. è. par une maladie contagieuse virulente, appelée à tort « peste » mais qui était probablement le typhus.
On sait que « les Athéniens, à cause de la gravité exceptionnelle de la maladie, en rendaient responsable la divinité. C’est pourquoi, suivant les prescriptions d’un oracle, ils purifièrent l’île consacrée à Apollon qu’on tenait pour avoir été souillée parce que des morts y avaient été ensevelis » (Diodore, Bibliothèque historique, XII. 48).
D’autre part, nous avons le témoignage de l’historien Thucydide – un Athénien contemporain des faits, qui fut lui-même touché par la maladie et y survécut. Conscient de la détresse des médecins face à ce mal qu’ils soignaient pour la première fois et qui étaient très nombreux à mourir parce qu’ils approchaient beaucoup de malades, Thucydide décide de dire « comment cette maladie se présentait, les signes à observer pour pouvoir le mieux, si jamais elle se reproduit, profiter d’un savoir préalable et n’être pas devant l’inconnu » (Histoire de la guerre du Péloponnèse II.48).
Il analyse les symptômes physiques et les conséquences sociales et morales de la contagion : tentatives de distanciation sociale dans une ville surpeuplée, bouleversements des usages quotidiens, désespoir des malades, peur et découragement généralisés. Thucydide n’ose pas donner une explication au développement de l’épidémie à Athènes, « laissant à chacun – médecin ou profane – le soin de dire son opinion sur la maladie, en indiquant d’où elle pouvait probablement provenir » (Histoire de la guerre du Péloponnèse II.48). Il se contente de ne pas proposer d’origine divine à la contagion, constate que les gestes rituels sont sans effet et n’accorde pas de crédit à un oracle censé avoir prédit la situation.
Par son approche objective, Thucydide révolutionne la perception antique des phénomènes épidémiologiques. Il n’avait pas suivi les enseignements d’Hippocrate, son contemporain et célèbre médecin de Cos, mais il partageait avec ce dernier la volonté de poser les bases d’une approche scientifique de la médecine, fondée sur l’observation. Tandis que Thucydide analysait la peste d’Athènes, Hippocrate écrivait : « quand un grand nombre d’hommes sont saisis en même temps d’une même maladie, la cause doit en être attribuée à ce qui est le plus commun, à ce qui sert le plus à tous : or, cela c’est l’air que nous respirons » (De la nature de l’homme, 9). De ce passage viendrait l’anecdote – peu crédible – transmise par Plutarque qu’un médecin aurait fait cesser l’épidémie de peste à Athènes en allumant des feux d’herbes médicinales pour purifier l’air.
A la suite de ces démarches novatrices, on crée dans le monde grec des écoles de médecine où sont menées des réflexions théoriques et pratiques, notamment à propos des épidémies. Des médecins publics veillent désormais au bien-être de la population, y compris en cas d’épidémies. Et au 1er s. av. n. è., l’historien Diodore montre à quel point les connaissances sur le sujet ont progressé : revenant sur la peste d’Athènes de 430-420 av. n. è., il en attribue cette fois la cause à des températures élevées, à des aliments avariés et à la présence de marais stagnants dans le lieu d’où était partie la contagion.
L’histoire de Rome est aussi rythmée par de nombreuses épidémies, appelées souvent à tort « pestes » du latin pestilentia. Comme les Grecs, les Romains ont longtemps pensé que les épidémies, disettes et autres fléaux étaient liés à une sorte de malédiction divine. Pour tenter d’y remédier et apaiser le courroux des dieux, on vouait des temples aux dieux guérisseurs – Apollon Medicus ou Esculape – et on réalisait toutes sortes d’actes rituels. Dans son Histoire romaine, par exemple, Tite-Live mentionne diverses épidémies parmi d’autres catastrophes naturelles. Pour les époques les plus reculées, la plupart du temps l’historien se contente d’énumérer ces fléaux qui provoquaient de nombreuses pertes humaines ou animales, et bien souvent aussi une interruption de la guerre.
Il faut attendre le Ier siècle av. n. è., pour trouver trace des premiers essais d’interprétation scientifique des épidémies chez les auteurs latins. Lucrèce, poète et philosophe qui se fonde sur la philosophie d’Epicure, est l’auteur d’un poème intitulé De la Nature. Dans les dernières parties de son œuvre, il tente de démontrer que les phénomènes naturels, tout comme les maladies et les épidémies s’expliquent de façon rationnelle et que les dieux leur sont étrangers. Sans remettre en cause l’existence des dieux, Lucrèce explique que les maladies et les épidémies se propagent dans l’air ou dans l’eau à travers des germes. Prier les dieux ou réaliser des sacrifices est inutile.
« Ainsi donc fait sa brusque invasion le fléau de l’épidémie nouvelle ; ou bien il s’abat sur les eaux, ou bien il s’établit dans les blés ou autres productions qui servent de nourriture aux hommes et de pâture aux animaux, ou encore sa virulence demeure suspendue dans l’air même et, quand nous respirons cet air contaminé, nous absorbons fatalement le poison qui l’infecte. (Lucrèce, De la Nature, VI, 1124-1130).
Nous noterons que les Anciens ignoraient la notion de contagion. A leurs yeux, les maladies ne se transmettaient pas entre êtres humains, par contact direct ou indirect : elles étaient transmises par l’air, l’eau, la terre ou les animaux qui étaient infectés de germes.
Tout au long du Haut-Empire romain, nombreuses sont les « pestes » mentionnées par les sources. Sous l’empereur Néron, en 65-66 de n. è., une terrible épidémie aurait frappé la ville de Rome. L’historien Tacite raconte que « les maisons se remplissaient de cadavres, les rues de funérailles », et que la maladie n’épargnait personne : hommes, femmes, enfants, citoyens libres et esclaves, tous étaient frappés par ce même mal. L’historien raconte aussi que les proches mouraient à leur tour après avoir assisté les malades. Quant au biographe Suétone, il évoque un chiffre glacial : trente mille morts dans la capitale de l’Empire au cours de cet automne 65 !
Mais à en croire les sources antiques, l’épidémie la plus meurtrière fut sans conteste la « peste antonine » qui sévit dans l’ensemble de l’Empire romain à partir de 165 de n. è. Cette pandémie, probablement la variole, se développa sous la dynastie antonine d’où le surnom qui lui a été attribué par les historiens. Nombreux sont les auteurs antiques qui ont décrit cette épidémie, ses symptômes et ses conséquences. Selon Ammien Marcellin ou encore l’Histoire Auguste, cette pandémie serait apparue à Séleucie, en Mésopotamie, durant l’hiver 164-165, alors que les troupes romaines assiégeait la ville. Les légionnaires furent contaminés et la maladie se propagea rapidement dans l’ensemble du territoire romain. Toutes les régions furent touchées jusqu’au bord du Rhin. Elle se serait même répandue dans l’Empire chinois. A en croire les témoignages antiques, Rome et Aquilée furent les deux villes les plus touchées. L’historien Dion Cassius articule un lourd bilan : deux mille morts chaque jour à Rome au plus fort de l’épidémie.
Cette pandémie revint périodiquement durant une vingtaine d’années jusque vers 180 de n. è. Dans sa globalité, elle aurait décimé près d’un tiers de la population de l’Empire, soit quelque cinq millions de victimes dont une grande partie de l’armée romaine. Les pertes furent si importantes que les co-empereurs, Marc Aurèle et Lucius Verus, firent appel à Galien, célèbre médecin grec de la cour. Celui-ci fut envoyé à Aquilée et à Carnuntum (Autriche) auprès des troupes romaines engagées dans la guerre contre les Quades et les Marcomans et qui étaient décimées par cette « peste ». Galien assista impuissant à ce fléau, essayant en vain de porter secours aux malades. Dans son traité intitulé De la méthode thérapeutique, il y décrit cette maladie violente et incurable, ses symptômes, ses effets sur la population. Pour certains historiens, elle aurait aussi causé la mort de l’empereur Lucius Verus en 169, et celle de Marc Aurèle en 180. On ne peut douter que cette pandémie provoqua un choc psychologique important au sein des populations qui assistaient impuissantes et avec angoisse à ce désastre, à l’image de la situation que nous vivons tous aujourd’hui.
La résilience des populations antiques, leur capacité à affronter les épidémies sans céder complètement au découragement – malgré des ressources médicales dérisoires –, devraient peut-être nous inciter à relativiser la situation créée par le COVID19.
La médecine grecque a encore des choses à nous apprendre
http://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2007-1-page-45.htm
http://www.cfdrm.fr/Cabello-Alain_Sur-les-traces-dun-bas-relief-grec.htm
https://www.cairn.info/revue-hypotheses-2000-1-page-31.htm
http://www.academie-medecine.fr/la-peste-antonine-2/
Anne Bielman Sánchez est Professeure ordinaire à l’Institut d’archéologie et des sciences de l’Antiquité de la Faculté des Lettres. Ses champs de recherches, fondés en grande partie sur les sources épigraphiques, concernent l’histoire sociale, notamment les activités publiques des femmes dans le monde grec hellénistique et dans la société romaine républicaine.
Lara Dubosson-Sbriglione, est 1ère assistante à l’Institut d’archéologie et des sciences de l’Antiquité de la Faculté des Lettres. Elle a effectué une thèse consacrée au culte de la Mère des dieux dans l’Empire romain.