Migration – Viral https://wp.unil.ch/viral Les multiples vies du COVID-19 Thu, 27 Jul 2023 14:13:20 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.3.2 La vaccination des “invisibles” dans le Canton de Vaud : Public cible vs public empirique (2) https://wp.unil.ch/viral/la-vaccination-des-invisibles-dans-le-canton-de-vaud-public-cible-vs-public-empirique-2/ https://wp.unil.ch/viral/la-vaccination-des-invisibles-dans-le-canton-de-vaud-public-cible-vs-public-empirique-2/#respond Thu, 17 Aug 2023 08:00:00 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=2016 Expériences de la pandémie
Lors du cours-séminaire « Sciences sociales de la médecine et de la santé » qui s’est déroulé en 2022/23 à l’UNIL sous la houlette de Laetitia Della Bianca, Céline Mavrot et Francesco Panese, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené des enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux autour de la thématique cruciale des vaccins. Les paroles recueillies et/ou les problématiques abordées composent la trame d’expériences partagées et/ou de vécus intimes en lien avec cette problématique.

Par Julie Fiedler et Emilie Vuilleumier

“On appelait ça “la vaccination des sans-papiers”. Il n’y en a aucun qui est venu sans papiers ! Ils ont tous des papiers ! Ils sont tous venus avec leurs papiers. (rire) Donc voilà, on était prêts à enregistrer des numéros, c’était ce qu’on leur avait dit. Mais en fait, ils n’avaient pas de problème, donc ils sont tous arrivés avec leurs papiers.”
Responsable médical de la campagne de vaccination (VD)

Dans le papier précédent, nous avons décrit les dispositifs mis en place à Lausanne au printemps 2021 pour la vaccination des personnes sans assurance maladie dans le cadre de la lutte contre le COVID-19. Nous avons vu quels publics ils visaient et quelles mesures avaient été prises en conséquence. Confrontons à présent les catégories de personnes pensées en amont par les autorités sanitaires et celles qui ont été effectivement observées au centre de vaccination d’Unisanté. Nous verrons que cela nous mènera à un bilan plus nuancé de cette “vaccination des sans-papiers”. 

Des “sans-papiers” avec papiers et assurance maladie

Une première observation consiste dans le fait que beaucoup de personnes dites “sans-papiers” sont venues avec des papiers (de leur pays d’origine) et n’ont eu aucun problème à les présenter. Les personnes ne sont en réalité pas “sans-papiers” mais sans statut légal en Suisse ou dépourvues des “bons” papiers. L’enjeu dans l’accès à la vaccination et de manière générale n’est pas de ne “pas avoir de papiers” mais justement d’avoir des papiers qui font porter un risque permanent (incarcération et/ou expulsion) à ceux et celles qui les détiennent. Par ailleurs, si la motivation des personnes était l’obtention du certificat COVID, alors elles étaient contraintes de fournir une identité et donc de venir avec des papiers.

Aussi, certaines personnes sans-papiers s’étant présentées au Centre disposaient d’une assurance maladie et auraient de ce fait pu se rendre également dans les centres classiques de vaccination. Pourquoi dans ce cas se sont-elles rendues au Centre d’Unisanté ? Il se peut que l’anonymat qui y était garanti les aient rassurées, mais il est également probable que d’autres personnes de leur communauté les y aient orientées. 

Des personnes ne résidant pas en Suisse

Une seconde observation porte sur le fait que des personnes ne résidant pas en Suisse se sont présentées au Centre, parmi lesquelles des personnes suisses vivant à l’étranger sans assurance maladie helvétique : 

“Il y a eu aussi quelques personnes suisses qui vivent à l’étranger pour des questions économiques, en Asie, en France ou comme ça. Et tout d’un coup, ces gens ont entendu, par le biais peut-être de connaissances, qu’ils pouvaient se faire vacciner même sans avoir d’assurance en Suisse et sont revenus pour se faire vacciner.” 
Infirmière à Unisanté

Des touristes ont également sollicité les services de la vaccination d’Unisanté : 

“En fait, il y a des gens, des touristes qui sont venus !  Des Russes (rire) qui sont venus se faire vacciner ici. Mais ma foi, de toute façon, on a plein de fric et assez de vaccins, donc c’était pas ça la question. (…) Au début, on a dit : « bon, s’ils restent plus d’un mois, on les vaccine. » Parce qu’on n’avait pas beaucoup de vaccins et puis c’étaient des personnes âgées. Ce sont souvent des parents qui viennent voir leurs enfants. Donc c’est raisonnable de les vacciner aussi de toute façon. Donc on a très rapidement ouvert ça à des gens qui ne résidaient pas en Suisse.”
Responsable médical de la campagne de vaccination (VD)

Relevons ici une distinction opérée dans cette citation entre les personnes “sans-papiers” et les “touristes”. Ces deux catégories ont en commun leur origine étrangère mais elles se distinguent par leur statut (illégal pour les premières, légal pour les secondes) et leur classe sociale. C’est justement parce que les personnes au statut de touriste — dont tout le monde ne peut jouir — n’étaient pas celles qui étaient à priori attendues au Centre d’Unisanté que le responsable médical de la campagne de vaccination souligne cette particularité. Les personnes détenant les “bons” papiers — et donc pas nécessairement suisses — n’ont pas été comprises par les autorités comme des populations vulnérables face à l’accès aux systèmes de santé. Pourtant, comme nous le verrons, les personnes au statut de touriste ne viennent pas toutes pour les mêmes raisons. Si certaines visitent la Suisse, d’autres utilisent ce statut pour travailler au noir et certains·es “touristes” se trouvent également en situation précaire.

Une troisième observation relève du fait que la vaccination a bien fonctionné pour certaines catégories de personnes et moins pour d’autres au sein des personnes issues de la migration.

Un intérêt relatif selon l’origine des communautés

Relevons ici que tout au long de leur description des événements, toutes les personnes interviewées subdivisent la catégorie “sans-papiers” en sous-catégories relevant de leur origine géographique. On nous apprend que dès l’ouverture du centre, les personnes d’Asie, plus spécifiquement de Chine, et celles venues d’Amérique du Sud se sont présentées en masse.  Par contre, les personnes originaires d’Afrique subsaharienne ne sont pas venues, ou plus tardivement. Les professionnels·les interviewés·es présentent à ce propos diverses explications. 

L’intérêt des populations serait à mettre en lien avec la situation épidémiologique dans leur pays d’origine. Cela expliquerait la venue immédiate des communautés sud-américaines : 

“Très rapidement, donc dans les premiers jours, il y a tous les Sud-Américains qui sont venus. Pourquoi ? Parce que le COVID en Amérique du Sud, au Brésil notamment, faisait plus de dégâts. Enfin, c’est comme ça qu’on l’explique. Parce que ce n’est pas forcément ceux qu’on voit le plus chez nous dans notre consultation.”
Responsable médical de la campagne de vaccination (VD)

Inversement, cela impliquerait que les populations originaires d’Afrique subsaharienne se soient senties peu concernées par le virus, leurs pays ayant été peu touchés par l’épidémie. Cette exception africaine s’expliquerait notamment par le jeune âge de la population, le fait qu’elle ait été préalablement « immunisée » par un environnement spécifique et l’arrivée tardive du virus sur ce continent (Heikel 2021, p.167-168).

À propos des personnes originaires d’Afrique subsaharienne, plusieurs professionnel·le·s interrogé·e·s mentionnent une certaine méfiance envers les autorités ou envers les vaccins de manière générale :


« (…) très peu d’Africains au début, très très peu, à se demander pourquoi. Et il y aurait peut-être plusieurs hypothèses là-derrière. De méfiance des vaccins, de non-connaissance, de méfiance qu’ils soient dénoncés à la police. »
Infirmière à Unisanté

« (…) il n’y avait aucun Africain. Aucun Africain. Donc en fait, de nouveau, il y avait eu un message dans la communauté africaine que « c’est des vaccins de Blancs ». Je connais ça parce que je bosse beaucoup en Afrique. Donc ça arrivait de chez les blancs, donc c’était pas bon. C’était à la rigueur une maladie de blancs. Donc nous on se soigne avec un thé de gingembre, etc. »
Responsable médical de la campagne de vaccination du Canton de Vaud

« Une partie des Africains ont pensé qu’ils n’allaient pas être touchés par le COVID. Ils disaient que d’être noir, les protégerait du COVID. »
Infirmière au Point d’Eau

Cette “méfiance” ou ce “désintérêt” mentionnés pour justifier l’absence des “Africains” (terme qui désigne en réalité plus spécifiquement les personnes d’origine subsaharienne et donc noires) touchent en réalité à des enjeux de pouvoirs complexes de nature postcoloniale qui mériteraient d’être mieux étudiés. Nous évoquerons cependant ici quelques pistes de réflexion[1]. La méfiance envers les autorités pourrait être liée au profilage racial et à la violence policière dont les personnes noires (plus souvent les hommes) sont la cible dans la région lausannoise (Rapport Jean-Dutoit, 2017, p. 101-115).  Précisons que la méfiance envers les autorités ne concerne pas exclusivement cette population mais qu’elle peut prendre pour les personnes noires une forme spécifique. Il en va de même de la méfiance envers le vaccin et le monde biomédical en général. Dans ce cas précis, cette méfiance peut être comparée à celle observée lors de l’épidémie d’Ebola en Sierra Leone (Niang, 2014) ou celle du Sida en Afrique du Sud (Fassin, 2007). Dans les deux cas, le contexte postcolonial a offert une “niche écologique”[2] à l’idée d’un complot mené par l’Occident à l’encontre des populations noires-africaines. Celle-ci s’est trouvée renforcée récemment par des propos tenus par deux scientifiques français envisageant de tester un vaccin contre le COVID en Afrique. Elle s’appuie également sur des faits historiques biens réels. Finalement, l’idée que le COVID soit une “maladie de blanc” doit être pensée à travers une conception de la maladie différente de celle véhiculée par le modèle biomédical et en prenant en compte le contexte d’infodémie auquel le continent africain n’a pas échappé. Ce faisant, il devient possible de concevoir le COVID-19 comme une “punition” visant l’Occident et épargnant les personnes afro-descendantes.  

Il se peut aussi que la vulnérabilité face au virus ait impacté l’intérêt pour le vaccin. Comme pour la population générale, le jeune âge des personnes migrantes subsahariennes pourrait également justifier ce désintérêt. Inversement, le responsable médical de la vaccination note l’importance d’offrir l’accès au vaccin aux populations originaires d’Amérique du Sud, plus enclines au surpoids :

« Il y a beaucoup d’Américains du Sud qui sont en surpoids. Donc c’était très important de les atteindre. C’est pour ça qu’on s’est dit : « c’est bien que les Américains du Sud viennent, surtout s’il s’agit de personnes jeunes. » ». Responsable médical de la campagne de vaccination (VD)

Notons que le désintérêt des populations subsahariennes n’a pas été total puisque, plus tardivement, certaines personnes ont finalement sollicité la vaccination. Cet intérêt tardif serait à relier à leur parcours migratoire, comme nous le verrons. Contrairement à d’autres populations, jamais leur intérêt (ou désintérêt) pour la vaccination n’est relié à leur activité professionnelle.

Cela nous amène à un autre constat : la vaccination n’a pas toujours été un choix. Bien que la Confédération ne l’ait jamais rendue obligatoire, la vaccination s’est imposée à certaines personnes. S’agissant d’une vaccination non consentie, deux facteurs se présentent : les déplacements transnationaux et l’insertion dans le marché du travail. 

Dans le premier cas, certaines personnes ont été poussées à se faire vacciner pour obtenir un certificat COVID leur permettant de voyager au-delà des frontières helvétiques. Si, pour certain·es, ces déplacements prenaient la forme de visites à la famille restée au pays ou de tourisme, d’autres ont été contraintes par des motifs administratifs. C’est le cas de certains migrants subsahariens qui, ayant transité par l’Italie, se voient obligés d’y retourner régulièrement pour y renouveler leur permis de séjour, comme le fait remarquer l’infirmière du Point d’Eau :

« Certains l’ont fait, parmi les Africains, parce qu’ils ont une carte d’identité italienne et pour la renouveler, ils devaient retourner régulièrement en Italie. Comme les conditions de voyage étaient extrêmement strictes à la frontière, ceux-là ont été obligés d’avoir un pass COVID. Ils se sont donc faits vacciner. »
Infirmière au Point d’Eau

En lien avec le parcours migratoire, la vaccination a donc parfois été indispensable pour maintenir son permis de séjour.

Le vaccin : ressource ou contrainte ?  La pression du marché ou de l’employeur 

Dans le second cas, c’est la nécessité d’accéder à l’emploi qui a motivé certaines personnes. Les personnes que nous avons interrogées ont observé des vagues de vaccination liées aux secteurs professionnels, qui se recoupent parfois avec l’origine des personnes. 

Pour les travailleurs et travailleuses du sexe, l’intérêt a été immédiat. Comment l’expliquer ? Si la vaccination n’était officiellement pas obligatoire, nous supposons qu’elle a pu leur être imposée par la pression de leur employeur et par la concurrence sur le marché. En effet, plusieurs sites proposant leurs services mettaient en avant le statut vaccinal des travailleurs et travailleuses du sexe pour “protéger le client”, parfois sous la forme d’un pictogramme.

Pictogramme indiquant le statut vaccinal de prostituées – image tirée d’un article du 24 heures: https://www.24heures.ch/prostituee-vaccinee-ou-non-le-choix-est-possible-728724883979

Dans l’économie domestique aussi, le vaccin aurait parfois été imposé par l’employeur. Cette situation aurait principalement touché les personnes (spécifiquement les femmes) d’Amérique du Sud : 

« Les plus intéressés, c’était quand même les personnes originaires d’Amérique du Sud ou d’Asie. Certaines étaient en Suisse depuis assez longtemps et travaillent dans des familles, font du baby-sitting ou des ménages. Leurs employeurs exigeaient qu’ils soient vaccinés. C’était une des conditions pour qu’ils puissent retrouver leur travail. Pour eux c’était donc important de se faire vacciner. »
Infirmière au Point d’Eau

Dans la restauration également, certain·e·s employé·e·s se seraient vu imposer la vaccination. Dans ce secteur comme dans tous les autres, la vaccination n’a jamais été obligatoire, mais le certificat COVID a cependant été imposé pour le personnel non vacciné ou non guéri, le coût des tests étant à la charge de l’employeur. Nous pouvons émettre l’hypothèse selon laquelle certain·e·s patron·ne·s auraient imposé le vaccin à leurs employé·e·s pour des motifs économiques. Cela semble avoir été le cas pour de nombreuses personnes issues de la communauté chinoise, selon les dires de l’infirmière d’Unisanté. Lorsque nous lui demandons dans quel secteur travaillent les personnes ayant été contraintes à la vaccination par leur employeur, elle nous répond ceci :

« Alors là, il y avait beaucoup les Chinois dans la restauration parce qu’il y avait une grosse amende à ce moment-là. Je crois, que c’était 10’ 000 francs d’amende si on n’était pas vacciné. »
Infirmière à Unisanté          

Ces personnes seraient selon elle arrivées en Suisse avec un statut de touriste leur donnant droit à un séjour de trois mois, sans permis de travail. Elles seraient employées illégalement dans la restauration et feraient des allers-retours entre la Chine et la Suisse, au rythme du renouvellement de leur statut de touriste : 

“On a eu plusieurs vagues successives de personnes chinoises, comme employées dans les restaurants et tout. Et là, on voyait très bien le flux migratoire. Ces gens viennent travailler pour trois mois et tous les trois mois, on avait de nouveau une vague de première dose (…).”
Infirmière à Unisanté

Dans le secteur de la construction aussi, la vaccination aurait été imposée par certains employeurs. L’infirmière d’Unisanté nous dit avoir vacciné beaucoup de personnes y travaillant :

“Il y avait quand même pas mal de métiers manuels dans le gros œuvre : tous les maçons, les électriciens, tout ça. Ils avaient une contrainte parce qu’il y a quand même énormément d’entreprises qui ont été freinées, voire complètement bloquées dans leur travail. Alors quand l’opportunité est revenue de pouvoir reprendre le travail, certains patrons ont exigé la vaccination.”
Infirmière à Unisanté

La vaccination pour tou·te·s : enjeu démocratique, épidémiologique… ou économique ?

Nous avons vu comment les secteurs professionnels, le genre, la nationalité, l’âge mais aussi des rapports de pouvoirs relatifs à des enjeux postcoloniaux influent sur la vaccination, qu’elle soit choisie ou contrainte. Ces facteurs se recoupent, créant des situations spécifiques et complexes. Cela nous mène à rejoindre Didier Fassin dans le constat selon lequel les migrant·e·s ne peuvent être considéré·e·s comme un groupe homogène. La “vaccination des sans-papiers” a certes pris en compte les éventuelles particularités linguistiques de sa cible, à travers la traduction de flyers et la mise à disposition d’interprètes communautaires. Elle a aussi pris appui sur les liens de confiance qui reliaient son public au réseau social institutionnel existant, permettant l’activation des liens individuels entre bénéficiaires et professionnels·lles de terrain. Mais le fait même qu’elle soit dédiée à un public cible dit des “sans-papiers” revient à les particulariser. Or, selon Fassin (2021, p.245) ;

Le fait de particulariser les migrants et de se focaliser sur leurs caractéristiques conduit à les considérer à part du reste de la population, comme s’ils partageaient une condition suffisamment commune pour justifier de les distinguer des autres, alors même qu’on trouve en leur sein des trajectoires et des situations très différentes.

Comme il le relève, cette particularisation des migrant·e·s par la santé publique reproduit la même logique que celle que leur imposent les politiques de l’immigration :

Continuer à parler de santé des migrants (…), c’est souvent sans le vouloir appliquer aux exilés le même traitement d’exception que les politiques de l’immigration leur ont depuis des décennies imposé.  (Fassin, 2021, p.246)

La santé publique est depuis longtemps associée à la maîtrise de l’immigration. (…) le contrôle de la frontière obéit à deux logiques distinctes : l’une consiste à tenter de faire écran aux pathologies contagieuses ; l’autre opère comme une fonction subsidiaire de la régulation des flux. (…) Bien que les circonstances influent sur l’importance accordée à l’une ou l’autre de ces logiques, la première se [renforçe] en cas d’épidémie et la seconde [prend] le dessus lors des tensions sur le marché du travail (…). (Fassin, 2021, p.228-229)

Dans le cas de la pandémie du COVID-19, c’est bien de faire écran à une maladie contagieuse dont il s’est agi : par le contrôle des frontières, mais aussi à travers la quête d’une couverture vaccinale maximale de la population. Pour mettre à bien ce dernier objectif, un dispositif de santé sans précédent a été mis en place pour permettre la vaccination des sans-papiers et des personnes précaires au Centre d’Unisanté. De par sa gratuité, son inconditionnalité, son anonymat et l’importante communication pour faire connaître son existence, ce dispositif a été exceptionnel. Fallait-il attendre une pandémie pour que la santé des personnes sans statut légal et/ou précarisées fasse l’objet d’autant d’intérêt ? Comme l’énonce Simonot (2008, p.2) : “Trop peu de pays ont résisté aux tentations xénophobes ou tout au moins discriminatoires de la séparation et hiérarchisation de l’égalité d’accès aux soins selon les statuts administratifs ou sociaux.” Le système de santé suisse n’échappe pas aux politiques migratoires répressives, au racisme, ni au système capitaliste globalisé qui dresse le droit à la santé comme valeur marchande. Les personnes sans-statut légal et/ou sans moyen de payer une assurance maladie se retrouvent privées de certains soins. Comme l’énoncent deux juristes de Genève : “Dans les faits, le constat est que le statut légal peut jouer un rôle en Suisse dans l’accès aux soins. ” et ce malgré l’existence d’institutions sanitaires existantes censées répondre à cette problématique. À travers la vaccination des “invisibles”, ce qui était en jeu n’était pas uniquement leur propre santé, mais aussi celle de l’ensemble de la population. On peut alors se demander si les réactions des autorités politiques en charge de la santé auraient été la même s’il n’y avait pas le risque que soient contaminés les corps ayant accès au système de santé ordinaire.

Aussi, nos entretiens ont révélé le rôle des personnes en situation de migration irrégulière dans le marché du travail, y compris non déclaré. Leur vaccination relevait également d’un autre enjeu : la relance de l’économie, qu’elle soit formelle ou informelle. Les “sans-papiers” y jouent très souvent un rôle non reconnu, bien que nécessaire. Tenant compte de cela, comme le suggère Fassin, la “santé des migrants” ne relève pas (uniquement) de leur condition sanitaire en lien avec la migration, mais plutôt de “santé au travail”. Il s’agirait en conséquence de “mettre leur condition sanitaire en relation non pas avec leur migration en tant que telle, mais avec les pratiques des entreprises qui les pénalisent en raison de leur vulnérabilité sociale” (Fassin, 2021, p.248). Autrement dit, plutôt que de s’attacher aux qualités des personnes, Fassin propose d’examiner “la forme de vie que les circonstances leur imposent”(Fassin, 2021, p.254). Cette approche aurait peut-être permis d’éviter que certaines personnes soient vaccinées sous la pression du renouvellement de leur titre de séjour, de leur employeur ou du marché du travail. Car si la “vaccination des sans-papiers” se voulait un accès universel au vaccin vu comme une ressource, nos entretiens laissent entrevoir la possibilité que pour certains·es le vaccin ait été une contrainte. Si cette idée, qui demande à être approfondie, s’avérait confirmée, le bilan positif établi par les personnes interviewées devrait donc être revu à la lumière de ce constat. 


[1] Nous nous appuyons pour ce faire sur un travail non publié réalisé par Emilie Vuilleumier dans le cadre du cours de Cynthia Kraus, “Genre, médecine, santé” (2022). 

[2] Ian Hacking considère la “niche écologique” comme “l’espace social qui rend possible l’apparition d’une maladie” mais nous l’étendons ici à la manière de Didier Fassin à ”[l’espace social qui rend possible] l’émergence d’une théorie locale” (Fassin, 2007 : p.108).


Bibliographie

Littérature académique

Fassin, D. (2007). Entre désir de nation et théorie du complot. Les idéologies du médicament en Afrique du Sud. Sciences sociales et sante, 25(4), 93‑114.

Fassin, D. (2020). Les mondes de la santé publique : Excursions anthropologiques. https://www.college-de-france.fr/site/didier-fassin/course-2020-2021.htm

Fassin, D. (2021). Les Mondes de la santé publique, excursions anthropologiques. Cours au Collège de France 2020-2021. Paris: Seuil.

Heikel, J. (2021). Pandémie à coronavirus Covid-19 : l’exception africaine ? Revue Française de Socio-Économie, 26, 165-171.

Niang, C. I. (2014). Ebola : Une épidémie postcoloniale. Politique étrangère, 4, 97‑109.

Simonnot, N. (2008). La discrimination dans l’accès aux soins des migrants en Europe : Un déni des droits fondamentaux et une absurdité de santé publique. Humanitaire. Enjeux, pratiques, débats, 19. https://journals.openedition.org/humanitaire/465

Sources primaires

Collectif Jean Dutoit. (2017). Rapport pour les droits et la mobilité des personnes migrantes noires africaines en Suisse et en Europe. Lausanne.

Coronavirus et essais de vaccin en Afrique : L’OMS fustige des propos « racistes » et une « mentalité coloniale ». (2020, 7 avril). TV5MONDE. https://information.tv5monde.com/afrique/coronavirus-et-essais-de-vaccin-en-afrique-l-oms-fustige-des-propos-racistes-et-une

L’Afrique, perpétuel cobaye ? (2020, 11 octobre). Le Courrier. https://lecourrier.ch/2020/10/11/lafrique-perpetuel-cobaye /

Prostitution et Covid – Prostituée vaccinée ou non ? Le choix est possible. (2021, 10 août). 24 heures. https://www.24heures.ch/prostituee-vaccinee-ou-non-le-choix-est-possible-728724883979

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La vaccination des “invisibles” dans le Canton de Vaud : vers un accès aux soins pour tous·tes ? (1) https://wp.unil.ch/viral/la-vaccination-des-invisibles-dans-le-canton-de-vaud-vers-un-acces-aux-soins-pour-tous%c2%b7tes-1/ https://wp.unil.ch/viral/la-vaccination-des-invisibles-dans-le-canton-de-vaud-vers-un-acces-aux-soins-pour-tous%c2%b7tes-1/#respond Thu, 10 Aug 2023 08:00:00 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=1978 Expériences de la pandémie
Lors du cours-séminaire « Sciences sociales de la médecine et de la santé » qui s’est déroulé en 2022/23 à l’UNIL sous la houlette de Laetitia Della Bianca, Céline Mavrot et Francesco Panese, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené des enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux autour de la thématique cruciale des vaccins. Les paroles recueillies et/ou les problématiques abordées composent la trame d’expériences partagées et/ou de vécus intimes en lien avec cette problématique.

Par Julie Fiedler et Emilie Vuilleumier

Ce qu’on a vu avec le COVID, c’est que moins vous êtes privilégié, plus votre risque d’hospitalisation et de COVID sévère voire de décès est grande. 
Responsable médical de la campagne de vaccination (VD)

La première vague du COVID-19 au printemps 2020 a mis en lumière la précarité d’une partie de la population suisse jusque-là invisibilisée, à travers la médiatisation des files d’attentes qui se rassemblaient devant la patinoire des Vernets à Genève pour obtenir un colis alimentaire. La précarité de ces personnes a été exacerbée par le COVID, comme le révèle une étude (Bonvin, 2020, p.3). Celle-ci nous apprend que près de la moitié [1] de cette population ne dispose pas d’assurance maladie et que près d’un quart des personnes interrogées disent avoir renoncé à des soins durant le semi-confinement pour cette raison (p.25). L’absence d’assurance maladie semble avoir un lien avec l’absence de contrat de travail (p.3). La quasi-totalité (97,5%) des personnes privées d’assurance maladie au sein de cette population se trouvent être sans statut légal ou dans l’attente d’un permis de séjour (p.22). A une précarité extrême s’ajoutent donc des difficultés d’accès aux soins dus à l’absence d’assurance maladie et d’un titre de séjour valable.

Or, quand la vaccination au COVID-19 est devenue accessible un an plus tard, la condition pour y accéder en Suisse était de disposer d’une assurance maladie et d’une pièce d’identité, autrement dit, d’un statut de séjour valable[2]. Les personnes sans statut de séjour et/ou sans assurance maladie n’avaient de ce fait pas accès au dispositif vaccinal prévu pour la population générale. En plus de ces deux conditions, “une cascade d’obstacles freine les personnes sans statut légal dans leur accès aux soins de santé.” (Simonnot et Intrand, 2009, p. 119). Les auteures énoncent “les difficultés administratives et la complexité du système de soin (…) le coût des consultations (…) la peur d’être dénoncées ou arrêtées et (…) la peur de la discrimination, d’être mal accueillies ou de subir un refus de soins” (p. 119).

Ces inégalités d’accès ont-t-elles été prises en compte par les autorités sanitaires dans le cadre de la vaccination contre le COVID- 19 ? Et si oui, qu’est-ce qui a été mis en place dans le Canton de Vaud pour les personnes n’ayant pas accès aux centres de vaccination ordinaire ? Ces interrogations nous ont menées à interroger des acteurs·trices ayant joué un rôle dans la vaccination contre le Covid-19 des personnes jugées vulnérables en termes d’accès à la vaccination. Nous nous sommes focalisées sur les mesures prises dans le Canton de Vaud (Suisse).

Au mois de mars 2020 déjà, L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) préconisait un accès universel au vaccin contre le COVID-19. Un an plus tard, quand le vaccin est devenu disponible, la Confédération déléguait aux Cantons la tâche de rendre cette ressource accessible à tous, y compris les personnes ayant un accès aux soins limité. Dans le Canton de Vaud, Rebecca Ruiz (Cheffe du DSAS – Département de la Santé et de l’Action Sociale du Canton de Vaud) a alors chargé le Département Vulnérabilité et Médecine sociale (DVMS) d’Unisanté de faire en sorte que toutes les personnes qui le souhaitent puissent se faire vacciner. Le choix d’Unisanté a été justifié par l’ancrage de cette institution dans le réseau social local. Parallèlement aux centres de vaccination visant la population générale, tel que celui de Beaulieu à Lausanne, d’autres dispositifs ont donc été mis en place pour des populations spécifiques, ayant été jugées vulnérables en termes d’accès à la santé. L’obstacle principal était la nécessité d’être affilié à une assurance maladie mais comme nous le verrons, d’autres barrières spécifiques aux publics cibles ont cependant été prises en compte.

Si nous avons adopté une méthode inductive, nos questionnements ont d’emblée porté sur la définition des publics-cibles et sur les publics que nous qualifierons d’“empiriques”, pour désigner les personnes identifiées sur le terrain. Nous avons réalisé six entretiens et interrogé aussi bien des personnes ayant un poste au sein des autorités sanitaires que des professionnels·les de la santé et du social ayant exercé directement auprès des populations visées par le dispositif de vaccination alternatif. Du côté des premières, nous avons mené nos entretiens avec un médecin cantonal adjoint du Canton de Vaud, le responsable médical de la campagne de vaccination du même canton et un chercheur au sein du département Vulnérabilité et médecine sociale à Unisanté. Concernant les secondes, nous nous sommes entretenues avec une infirmière du centre de vaccination d’Unisanté, une responsable d’une structure d’accueil de jour à Lausanne (L’Espace) et une infirmière d’un centre lausannois dédié à la santé et à l’hygiène des personnes vulnérables (Le Point d’Eau). L’intérêt était de faire dialoguer ces points de vue et d’identifier d’éventuels décalages entre publics-cibles et publics empiriques.

Nous verrons que le public cible de ce dispositif vaccinal parallèle est constitué de catégorisations préexistantes. Dans ce papier, nous commencerons par examiner les catégories de personnes vulnérables identifiées en amont par les autorités et la manière dont elles ont façonné le dispositif vaccinal, en termes d’accès mais aussi de diffusion de l’information. Nous présenterons ensuite le bilan que les autorités et les personnes ayant travaillé sur le terrain dressent de cette expérience.

CATÉGORIES PENSÉES EN AMONT : Des barrières spécifiques et des dispositifs visant à y pallier

Parmi les publics cibles du DVMS figurent les personnes détenues[3]. Nous laisserons cependant cette population de côté dans notre analyse puisqu’elle a donné lieu à des mesures très spécifiques. Parmi les personnes dépourvues d’assurance maladie, les personnes dites “sans-papiers” sont celles très souvent citées par les autorités. 

Les “sans-papiers” [4]

(…) il faut prendre un rendez-vous sur la hotline, (…) il faut avoir la carte d’assurance, la carte d’identité. Déjà là, c’est des obstacles et des barrières. Il fallait se présenter dans des centres de vaccination où vous avez la protection civile avec des uniformes. Parfois, il y a la police qui tourne autour.
Médecin cantonal adjoint (VD)

Dans le Canton de Vaud, les personnes migrantes qui vivent en Suisse sans avoir été enregistrées ou connues des autorités mais sans autorisation de séjour ont théoriquement le droit d’être affiliées à une assurance maladie. Cependant un nombre important échappe à la couverture, la plupart du temps pour des raisons économiques. En effet, les personnes sans statut légal n’ont pas accès aux subsides cantonaux. Aussi, les personnes dont la demande d’asile a été rejetée ou frappée d’une non-entrée en matière (NEM) sont affiliées sans frais à une assurance maladie mais à condition de rester enregistrés·es au Service de la population (SPOP). Seulement beaucoup décident de « quitter les radars » du SPOP  pour éviter des risques d’expulsion. De ce fait, la vaccination des “sans-papiers” à travers les centres “classiques” a d’emblée été jugée problématique par les autorités. Elles ont donc décidé d’ouvrir un centre de vaccination accessible sans assurance maladie. Une autre barrière a été identifiée en lien avec la réalité sociale des personnes séjournant illégalement en Suisse : la crainte d’être dénoncées aux autorités si elles devaient transmettre leur identité. Il a donc fallu prévoir une vaccination accessible de manière anonyme et donc sans rendez-vous. Aussi, dans les centres dédiés à la population générale, des personnes de la protection civile gardaient souvent les lieux et pouvaient rebuter les “sans-papiers”. Quand le centre de vaccination d’Unisanté visant les personnes sans assurance maladie a ouvert en mai 2021 au Bugnon, dans les locaux de la Médecine tropicale du CHUV (qui en période de pandémie ne voyait plus de touristes affluer), les agents·es de sécurité qui en gardait l’entrée ont adopté une attitude avenante, de manière à contrebalancer l’effet de leur uniforme : 

Il y avait des Sécuritas à l’entrée qui disaient : “pour la vaccination, c’est ici! ”. Parce que les gens avaient un peu peur de l’uniforme. « Non, non, non, non, vous pouvez, vous pouvez aller sans autre.
Infirmière à Unisanté

Une fois le centre ouvert, il fallait faire connaître son existence aux publics cibles. Une campagne d’information a été mise en place par la Direction Générale de la Santé (DGS), Unisanté et les partenaires habituels du terrain (ONG, etc.), misant sur une approche communautaire. Deux difficultés ont été relevées pour toucher les “sans-papiers” : la barrière linguistique et le fait que cette population soit généralement difficile à atteindre, du fait de son statut et des craintes d’expulsion qui en résultent.  L’information a donc été diffusée à la fois à travers le réseau de partenaires du terrain et par les membres des communautés. Ainsi, le Point d’Eau a listé les personnes intéressées à se faire vacciner avant même que le vaccin soit accessible. Quand le centre a ouvert, les personnes qui s’étaient annoncées ont reçu un SMS les informant des conditions et des horaires d’ouverture. Des informations ont également circulé dans les lieux d’accueil bas seuil de Lausanne à travers des flyers : 

Il y a eu une distribution sur place, donc des flyers de l’OFSP qui étaient traduits dans plusieurs langues pour donner l’information sur le vaccin, les effets secondaires du COVID, etc.
Chercheur à Unisanté

L’approche communautaire s’est traduite par la mobilisation de membres des communautés.  C’est par exemple ainsi que l’information s’est diffusée au sein de la communauté chinoise : 

Un ancien médecin d’Unisanté, qui est d’origine chinoise, a écrit dans un groupe (c’est pas WhatsApp, c’est WeChat) où il y a une grande communauté asiatique vaudoise (je crois que c’est même plus large que le canton de Vaud). Il présente sur le groupe, le message traduit en mandarin / cantonais de l’invitation à venir [se faire] vacciner. Et quand j’ai fait les analyses, on voit qu’on a vraiment à un moment donné un pic de population de personnes sans papiers d’origine de Chine qui sont venues. Donc il y a vraiment eu un effet.                            Chercheur à Unisanté

Le bouche-à-oreille a ensuite fonctionné dans les différentes communautés, qui se sont auto-organisées :

(…) Des gens venaient avec une application déjà avec nos questions (…) pour faciliter l’accès à la vaccination : savoir si les femmes étaient enceintes, si les gens avaient eu le Covid, s’ils avaient déjà eu une dose ou bien pas, s’ils avaient plus que 18 ans… C’était toute une série de questions qui avaient été faites dans différentes langues et notamment en chinois simplifié. Et eux se sont repassé le mot. Certains avaient une application ou ils avaient retranscrit les questions. Ils arrivaient là avec quelqu’un de déjà établi (…) qui envoyait les questions par l’application à toutes les personnes, et quand elles arrivaient dans le bureau, elles avaient déjà répondu. C’était vraiment organisé de manière assez étonnante.
Infirmière à Unisanté

Alors que le recours à des interprètes communautaires avait été prévu, il n’a souvent pas été nécessaire.

Les “sans-abris”

Une autre catégorie a été jugée vulnérable en termes d’accès au vaccin, les “sans-abris”. Celle-ci peut parfois se recouper avec la catégorie “sans-papiers”. Cependant, ces personnes s’en distinguent par leur isolement, voire leur marginalité accrue. Aussi bien en ce qui concerne l’accès (absence d’assurance maladie) que la diffusion de l’information (personnes socialement isolées), cette population a été jugée difficile à atteindre. Pour y pallier, un autre dispositif de vaccination a été mobilisé : la “vaccination mobile”. Celle-ci ne visait pas uniquement les “sans-papiers” : elle se déplaçait aussi dans les communes vaudoises dont la population présentait un faible taux de vaccination. Pour viser les “sans-abris”, elle a opéré à deux reprises (pour la première puis la seconde dose) directement sur le site de L’Espace, un accueil d’urgence de jour. Le public cible en a été informé par le réseau existant (Point d’Eau, Soupe Populaire, …), qui diffusait l’information oralement et par des flyers. Des vaccinations ont également eu lieu directement dans les casernes proches du DSAS, où des sans-abris avaient été logés pendant l’hiver. Ceux qui le souhaitaient ont pu bénéficier de ce service, mais peu de personnes se sont présentées. 

Voyons à présent quel bilan les autorités et les personnes ayant travaillé sur le terrain tirent de cette expérience.

Bilan général

Alors vous imaginez, les premiers jours, la queue jusque sur le trottoir. Les gens attendaient, attendaient, attendaient. Et c’était de 8 h à 11 h 30, sans arrêt, sans arrêt. Compter cinq ou sept minutes par personne. On préparait nos doses le matin, on n’arrivait pas à suivre. On était des fois deux par bureau, pour pouvoir vacciner une personne assise sur le lit, l’autre assise sur une chaise.
Infirmière à Unisanté                                                   

Comme le relève le chercheur d’Unisanté, il faut cependant relativiser ce bilan quantitatif, car il est impossible d’estimer quel pourcentage de la population concernée est effectivement venu se faire vacciner, cela pour deux raisons. Premièrement, on ne connaît pas le nombre de personnes “sans-papiers” (ni “sans-abris”) du canton de Vaud. Deuxièmement, des personnes non domiciliées dans le canton de Vaud ni même en Suisse sont aussi venues se faire vacciner dans le Centre d’Unisanté. 

De manière générale, toutes les personnes que nous avons interviewées tirent un bilan positif des dispositifs mis en place à l’égard des personnes sans assurance maladie. De par les files d’attente qui s’y sont formées, le centre du Bugnon où a eu lieu ladite “vaccination des sans-papiers” donne l’impression d’avoir été quantitativement efficace, beaucoup de personnes étant venues s’y faire vacciner. 

Cette expérience du Centre du Bugnon a également été jugée positive du fait que la vaccination contre le COVID-19 a constitué un premier accès à un centre de santé pour certaines personnes migrantes en situation irrégulière. Aussi, plusieurs personnes venues se faire vacciner se sont montrées très reconnaissantes envers le personnel médical, qui s’est senti valorisé. 

Le succès de cette “vaccination des sans-papiers” s’expliquerait notamment par le fait qu’elle se soit largement ancrée dans le réseau existant. 

Donc, le point fort aurait été peut-être d’avoir déjà un réseau assez solide et de s’être appuyé sur ce réseau pour que les gens aient confiance, pour que les gens viennent, qu’il n’y ait pas cette crainte, et aussi pour que les gens reçoivent l’information de départ. 
Chercheur à Unisanté         

Pour être plus efficace, la diffusion de l’information pourrait cependant s’appuyer davantage sur une approche communautaire : 

(…) Il fallait qu’ils aient l’information et que l’information se diffuse au sein des communautés. C’était probablement un élément auquel il va falloir bien penser les prochaines fois, pour que s’il y a des méfiances et des inquiétudes, l’information circule mieux ou que d’autres canaux soient utilisés. Je suggère notamment que ce soit des personnes directement des communautés qui participent à la promotion de la vaccination plutôt que juste de la traduction de documents de la Confédération.
Chercheur à Unisanté

La vaccination pour tou·te·s les invisibles ?

La “vaccination des sans-papiers” aurait pu s’appeler la “vaccination des invisibles”, car ses bénéficiaires semblent avoir en commun l’expérience d’une certaine exclusion : exclusion du système de santé ordinaire, exclusion du marché du travail légal et exclusion de la société en général. Ils et elles partagent également une certaine précarité économique, qui n’est souvent pas sans lien avec leur statut migratoire.

Notons que cette vaccination des « invisibles » laisse de côté d’autres invisibles. Nous avons par exemple relevé l’absence de prise en compte spécifique de la communauté rom, ce que le responsable médical de la vaccination du Canton de Vaud déplore rétrospectivement :

On n’a pas fait de choses particulières dans la communauté rom en l’occurrence. (…). Parce qu’on n’y a pas pensé, peut-être. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Non. En fait maintenant, je n’ai pas le souvenir qu’on ait spécifiquement ciblé cette communauté… Je crois qu’il n’y avait aucune raison particulière. En tout cas…mais ça n’a pas été discuté, en fait. Euh… oui c’est une erreur ça, probablement.
Responsable médical de la campagne de vaccination (VD)

Le dispositif vaccinal s’étant appuyé sur le réseau social institutionnel existant, il a aux dires des acteurs·trices été efficace pour les populations visées. Mais ce succès est en quelque sorte autoréalisateur : les personnes visées ont peut-être été touchées, mais le dispositif vaccinal laisse de côté les mêmes personnes qui échappent déjà au réseau social institutionnel existant. Cela nous amène à nous demander si l’importante mobilisation du réseau est en ce sens un cercle vertueux ou vicieux. 

Les crises tendent à générer des mesures exceptionnelles. Inconditionnel, gratuit, et anonyme, le dispositif de vaccination des personnes sans assurance maladie dans le Canton de Vaud en fait partie. Malgré les limites susmentionnées, cette expérience s’est avérée très positive et elle pourrait ouvrir la voie à des dispositifs durables d’accès aux soins universel.

Dans un second article, qui sera prochainement publié sur cette plateforme, nous décrirons les catégories de personnes s’étant effectivement présentées à la vaccination, avant de discuter ces résultats au regard du cours de Didier Fassin, Les Mondes de la Santé publique.


[1] A propos des populations identifiées comme présentant des risques d’iniquité en santé dans le contexte de la pandémie de COVID-19 dans le Canton de Vaud : https://www.revmed.ch/revue-medicale-suisse/2020/revue-medicale-suisse-691-2/populations-precarisees-covid-19-et-risques-d-iniquites-en-sante-guide-du-reseau-socio-sanitaire-vaudois

[2] Les catégories « sans-papiers » et « sans-abris », régulièrement utilisées dans le langage courant, y compris sur notre terrain, ont tendance à réduire les personnes qu’elles décrivent à un « statut en creux » renvoyant à un manque (De Gaulejac & al., 2015, p.332), raison pour laquelle nous ne les reprenons pas à notre compte et les employons avec des guillemets.

[3] Les chiffres rapportés ici concernent un échantillon issu de cette population et non la population dans son ensemble, raison pour laquelle ils doivent être interprétés avec prudence.

[4] https://coronavax.unisante.ch/#howToGetVaccinated

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https://wp.unil.ch/viral/la-vaccination-des-invisibles-dans-le-canton-de-vaud-vers-un-acces-aux-soins-pour-tous%c2%b7tes-1/feed/ 0