Une enquête de Carla Cela et Valentine Mach-Perrot
La pandémie de Covid-19 a réanimé nombre de débats relevant de la liberté, de la morale et de la science. Elle a notamment remis en lumière l’existence du mouvement antivaccin, du fait de la nécessité de mettre au point une nouvelle technologie vaccinale. La rapidité d’apparition de cette dernière, conjointe à un long historique de rejet des vaccins par une frange de la population (Salvadori et Vignaud, 2019), semble avoir fait apparaître une opposition notable, car plus visibilisée, à la vaccination contre le Covid-19.
Pour expliquer ce refus, certains répertoires argumentaires apparaissent, tant dans la littérature que dans les discours entendus au cours de ces deux dernières années. Les raisons les plus souvent invoquées sont des adhésions politiques, des attitudes morales et émotionnelles (Fassin, 2009), et des arguments relevant de la formation des savoirs (de l’épistémique). Notre enquête de terrain consistant en la rencontre de quatre personnes ayant refusé le vaccin pour le Covid-19 nous a servi à effectuer une analyse de ces répertoires, présentée avec la méthodologie complète de notre travail dans sa première partie.
La littérature a également suggéré l’importance du parcours de vie de tout un chacun quant à cette décision. Nous prenons en compte le parcours de vie personnel, individuel, mais nous nous intéressons également au parcours de vie comme institution ou « ensemble de règles qui organise une dimension-clé de la vie » dans un certain cadre socio-historique (Kohli, 1986 : 271 in Cavalli, 2007). Selon les écrits de Martin Kohli (1986), la modernisation a apporté des changements structurels par l’institutionnalisation du parcours de vie : on peut parler d’une chronologisation du parcours de vie, où ses différents stades sont clairement distincts et organisés par âges, avec leurs événements normativement attribués. Mais, bien qu’ils soient régulés par ces structures, les parcours de vie ont souvent tendance à être interprétés de façon individualisée.
En nous intéressant à la décision vaccinale dans le cadre du parcours de vie, il semble pertinent d’invoquer le concept de rupture biographique. Certaines épreuves de la vie mènent à une révision de son identité et de ses opinions : « parce qu’elles sont déstructurantes, [les ruptures biographiques] déterminent un temps où s’élaborent de nouvelles modalités de penser et de mises en action » (du Breil de Pontbriand et Brugaillière, 2019 : 70). La rupture biographique désigne donc le sens donné aux épreuves traversées, et ce sens peut prendre la forme d’un apprentissage, désapprentissage, ou changement identitaire. Ainsi, des événements marquants et perturbateurs de la vie semblent en effet susceptibles de modeler nos choix médicaux. Nous avons donc formulé l’hypothèse selon laquelle l’argumentaire choisi par les non-vacciné·e·s est lié à une ou plusieurs ruptures biographiques(du Breil de Pontbriand et Brugaillère, 2019).
Afin d’encourager un regard rétrospectif sur le parcours de vie de nos interlocuteurs·trices, nous leur avons également demandé de remplir un calendrier de vie relatant les événements majeurs de leurs parcours médical, politique, professionnel, ainsi que de leur situation d’habitation tout au long de leur vie.
Nous nous basons donc sur une approche narrative biographique afin de « produire des données sur les faits historiques et leurs interprétations par les personnes enquêtées » (Gaudet et Drapeau, 2021 : 58). Sur cette base, ce chapitre de notre analyse exposera dans quelle mesure le parcours de vie peut influencer le choix vaccinal.
Si Claude (58 ans, père de trois enfants et conseiller en construction) explicite spontanément le lien entre son vécu et ses positionnements, d’autres discours relevés permettent de discerner ce lien, sans nécessairement le formuler aussi nettement. On peut trouver plusieurs points indiquant que la décision vaccinale n’est pas isolée d’un vécu antécédent, et au contraire découle d’une série de tournants biographiques importants.
Le parcours de vie influence premièrement les raisons que les individus donnent pour expliquer leurs choix médicamenteux. Dans nos entretiens, une dimension fondamentale est le rapport aux médicaments de nos différent·e·s participant·e·s. Ils et elles nous ont rapporté ne pas être prompt·e·s à la médication : « Mais c’est vrai qu’on privilégie de regarder si ça passe, si c’est un petit bobo d’abord avec des trucs naturels, pis si ça passe pas avec des médicaments » (Louise). L’attente de guérison[1] précède nécessairement la prise d’un remède allopathique. Par ailleurs, la confiance en la résistance physique du corps est évoquée pour expliquer cette attente : « Je ne prends jamais de médicaments, je suis jamais malade » (Vladimir). De plus, investiguer d’abord le mal vécu est important pour nos interlocuteurs·trices : « Je suis pas contre les médicaments mais j’essaie d’abord de comprendre ce que … comment je peux le soigner. » (Claude). La raison de ces points de vue est celle des effets secondaires qu’iels ont pu vivre suite à la prise de médicaments par le passé. Cette raison justifie couramment l’envie d’éviter les médicaments (et le vaccin, comme nous le verrons ensuite) : ils peuvent même parfois être considérés comme “contre-productifs” (Claude).
Une certaine prudence est observable chez nos participant·e·s, ainsi qu’un désir de prendre conscience des impacts selon elles et eux non-négligeables qu’un médicament peut avoir sur le corps : on peut déjà distinguer comment certains vécus ont mené à une volonté de désapprentissage théorisé par Béatrice du Breil De Pontbriand et Marie-Christine Brugaillère (2019): trop de mauvaises expériences poussent à revoir la confiance que nos participant·e·s place en l’allopathie. Il est pertinent de relever que les opinions de nos intervenant·e·s se rejoignent sur cette question, et que ce type de discours s’inscrit dans une continuité avec leur statut vaccinal. Une certaine distance à l’égard de la médecine allopathique peut constituer un précédent au refus vaccinal. Il est envisageable que les raisons de la méfiance évoquées dans ce chapitre (la préférence de l’attente, la confiance en le corps et l’appréhension d’effets secondaires) puissent s’étendre au vaccin. Une importance particulière sera attribuée à la temporalité des décisions. « On avait pas le recul » : trois de nos interlocuteurs·trices ont invoqué cette phrase, souvent entendue lors des débats médiatisés au sujet du vaccin. La nouveauté saillante de la pandémie, dans l’histoire comme dans les vies des individus, semble se combiner avec la méfiance envers les médicaments évoquée ci-avant. Ainsi, le climat d’urgence se heurte au désir de « prendre le temps » avant de choisir un traitement. Les discours analysés dans cette partie indiquent en effet que la pandémie et les choix qu’elle a impliqués se révèlent donc incompatibles avec les parcours de vie.
Un argument-clef est la souffrance dont nos participant·e·s ont été témoins. Ces événements sont venus perturber leurs convictions par le sens qui leur a été attribué, comme nous le montre ce récit de Claude :
« J’ai assisté à pas mal de souffrances du coup. (…) En fait de nouveau je reviens sur le parcours de vie (…) j’ai passablement voyagé en Afrique, (…) je n’accepte plus aujourd’hui qu’on ait, soi-disant, des privilèges de pays riches, alors, c’est pas en me privant de vaccin que je vais sauver le monde mais j’estime que quand on a ce genre de pandémie (…), on doit pouvoir gérer la distribution de ces vaccins dans le monde entier en même temps, ce qui n’a pas du tout été le cas; pour moi c’est une inégalité que j’accepte pas, c’est… une de mes valeurs fondamentales (…). L’Afrique, il y a à peu près 11% de la population qui aurait été vaccinée, et quand tu vois de quoi ils souffrent et quand tu vois à quelle vitesse le vaccin qu’on a mis en place pour sauver les pays riches (…) ça me rend vraiment amer de voir que on se fout de la gueule du monde; et de ces pauvres gens. »
Par ce récit de vie, Claude explicite clairement en quoi ses propres épreuves vécues (ses voyages ainsi que nombre de maladies qu’il a pu avoir, comme le choléra, le paludisme, et la dengue) ont formé ses convictions. Il exemplifie le processus décrit par du Breil De Pontbriand et Brugaillère (2019) : ces virages ont changé la manière dont il fait sens des événements. Si son argumentaire d’ordre humanitaire semble relativement inédit dans le cadre du débat autour du vaccin, et se détache du reste de nos intervenant·e·s, il reste thématiquement lié aux autres discours que l’on a pu entendre : le sens que l’on donne à la souffrance dont on est témoin au cours de notre vie peut aboutir à un refus vaccinal. Dans ce discours, le sentiment d’injustice est saillant, et témoigne d’une compassion à l’égard des populations n’ayant pas eu le vaccin. Mais nos interlocuteurs·trices ont aussi exprimé de la compassion à l’égard de certain·e·s vacciné·e·s ayant fait l’expérience d’effets secondaires : « j’étais assez énervé du coup que l’État les ait obligés à injecter ce truc et que ben du coup il y ait ces problèmes au cœur » (Vladimir). Ce discours cherche à visibiliser le vécu de personnes ayant « cédé » à l’injonction vaccinale pour avoir le Pass sanitaire, et ne pouvant finalement guère en profiter en raison d’effets secondaires. Une forme d’injustice est aussi invoquée ici. Anna également, travaillant en pharmacie, fait une description très imagée des effets secondaires dont elle a été témoin dans son travail, qui lui inspirent tant injustice que peur : « Chaque fois, les gens après le vaccin, ils avaient des symptômes et il y a avait des trucs qui allaient assez loin ».
L’apparition du vaccin influence effectivement le sens donné aux souffrances dont l’on témoigne : « Je connais deux personnes qui ont eu des problèmes au cœur suite au vaccin, donc une qui a eu une myocardite, (…) après … c’est compliqué, bon là je pense que c’est clairement lié, car il a jamais eu ça avant, mais sinon il y a eu quelques cancers autours de moi, plus que ce à quoi je suis habitué, donc je dirais pas que c’est forcément ça mais… c’est sûr que ça éveille un petit peu les soupçons. » (Vladimir). Ici, notre interlocuteur expose ouvertement que, bien qu’il ait conscience qu’on ne puisse pour sûr attribuer un cancer au vaccin, il ne peut s’empêcher de les lier en raison de ce dont il a témoigné auparavant. La nouveauté du vaccin apporte donc une rupture biographique (ici, consciente) dans les attributions de sens et change les interprétations faites des événements : après avoir vu certains effets secondaires du vaccin, d’autres événements négatifs se voient liés à la même cause.
Ainsi, le souvenir des souffrances auxquelles l’on a assisté au cours de la vie semble intervenir dans l’argumentaire de la décision vaccinale. Ces souffrances, qu’elles précèdent la pandémie ou en découlent, semblent constituer un marqueur important dans les trajectoires de vie individuelles du fait de leur impact émotionnel. Mais ce sentiment s’inscrit également dans un cadre plus large : au vu des souffrances d’autrui, le refus vaccinal devient un geste de protestation, lequel porte au-delà de l’individu prenant cette décision. Elle est porteuse d’idéologie. Nous le verrons, dans les discours de trois nos intervenant·e·s, bien des événements ayant eu lieu depuis le début de la pandémie sont évoqués pour justifier le choix vaccinal. Ainsi, cela pourrait suggérer que, si des ruptures biographiques jouent un rôle dans leur argumentaire, l’une ou plusieurs d’entre elles pourraient trouver leur origine au cours des deux premières années de pandémie (2020 et 2021).
On retrouve dans les discours des indicateurs présentant la pandémie comme un tournant non-négligeable : un effet observable évoqué par nos interlocuteurs·trices est ce que Claude appelle « des déchirements, des fractures sociales ». Les conflits nés du débat vaccinal ont réagencé les relations sociales, à en rompre certaines : « mon entourage plus large (…), amis, connaissances, ça a été étonnant. Dans le sens, oui où j’ai été clairement mise de côté (…). Par exemple, quand c’était vraiment l’urgence de se vacciner, que les gens venaient de faire leur première dose, je pense que les gens ils étaient juste à me dire : « Bah tu es conne, tu es pas solidaire », même pour certains des propos comme (…) : « sale antivax de merde, j’espère qu’un jour tu vas le choper et qu’il n’y aura pas assez des respirateurs pour toi. », voilà. C’est violent. » (Louise). La violence évoquée est ce qui laissera une trace selon elles et eux : « ça marque les esprits parce que des gens qui ont un comportement agressif, y’a des gens égoïstes… ça ressort énormément. Et j’ai été très choqué de ça. » (Claude). Ici, la rupture n’est pas que biographique (en ce qu’elle « laisse une trace » et change les opinions) elle est aussi relationnelle. Ces témoignages rejoignent par ailleurs certaines configurations morales présentées dans notre premier chapitre : la colère ici transparaît par le blâme adressé à Louise.
Ces réagencements étaient aussi de l’ordre politique, nos participant·e·s ayant des convictions différentes: « Je me suis investie dans un collectif à partir de mes 17 ans (…), c’était le collectif féministe de mon gymnase » (Louise) ; « comme tu peux le voir j’ai noté que j’ai fait partie de syndicats parce que c’est important pour moi (…), j’ai plutôt des tendances de gauche » (Claude) ; « Je suis pas nécessairement investi en politique mais j’ai commencé à avoir des idées de droite conservatrice à partir de la votation sur les minarets, aussi » (Vladimir). Leur discours se rejoignent pourtant en bien des points, malgré l’apparente polarisation politique du débat : « Et il y a un parallélisme entre opinion politique et la position pendant la pandémie. Y’avait beaucoup les gens de droite contre le Pass et le vaccin, et les gens de gauche pour, et moi je me suis pas du tout retrouvé là-dedans. » (Claude). Les allégeances politiques ont en effet été submergées par des opinions les dépassant : « J’entendais l’UDC, et je disais à [ma compagne], j’ai honte, je pense presque comme ça. Et j’ai des sensibilités de gauche, mais tu peux plus être avec un parti, tu peux avoir des idées » (Claude). Ici, on voit une « honte » de revoir ses principes politiques ; cela suggère une forte association morale ou identitaire aux idées politiques préexistantes, qui se voit perturbée, causant embarras et remise en question. La pandémie est donc venue complexifier les adhésions politiques et idéologiques : des individus apparemment opposés politiquement ont commencé à partager des discours et des opinions. Cela rejoint à nouveau la définition faite par du Breil De Pontbriand et Brugaillère (2019), en ce que l’épreuve de la pandémie a perturbé l’identité des individus.
À l’évocation du parcours de vie, l’âge que l’on a lors de la pandémie est pertinent ; car celle-ci vient perturber la chronologisation biographique théorisée par Kohli (1986). Ici, une forme d’insouciance attribuée à la jeunesse est regrettée. Cette étape, présentée comme une partie intégrante du parcours de vie, est donc dérobée selon elles et eux par les mesures sanitaires : « Dans cette période de jeunesse, tu as des comptes à rendre à personne. Et ça il faut le vivre ! et vous en avez été privés pendant deux ans. (…) Tout ce qui se passe avant trente ans… ça va vous marquer ces années. (…) Et avec le Pass on pouvait plus rien faire. Mais j’acceptais, parce que moi j’ai déjà pu faire des choses avant, ce qui m’emmerderait c’est pour mes enfants, pour vous [les jeunes]. Du coup c’est ma volonté de me restreindre et de l’accepter. » (Claude). Cet intervenant estime déjà avoir profité de la phase de liberté qu’il considère caractéristique de la jeunesse, et trouve de ce fait raisonnable de « se restreindre » et « d’accepter » que son choix vaccinal limite ses libertés, mais il déplore que les jeunes doivent le faire. Ainsi, durant la pandémie les « jeunes » deviennent un groupe particulièrement touché, non dans leur santé, mais par la privation d’un stade de leur parcours qui leur serait caractéristique et, surtout, dû. Les personnes plus âgées seraient moins atteintes car cette privation ne les toucherait plus, ou moins.
Ce discours se retrouve aussi au niveau individuel en ce qui concerne le Pass sanitaire : « Sentiment général d’avoir mis une pause dans ma vie (…) ; c’est un peu comme si on m’avait privé de beaucoup beaucoup de choses que j’aime, euh durant deux ans quoi. (…) et puis surtout j’ai eu mon master durant cette période-là (…). Donc j’ai vécu ma vie étudiante en Bachelor quoi. Le master c’était rien. (…) Et ça je l’ai un peu en travers de la gorge. » (Vladimir). On retrouve ici l’interprétation individualisée d’un parcours structurellement déterminé, théorisé par Kohli (1986) : l’impact est présenté comme une privation personnelle des choses qu’il « aime », mais cela suggère un stade de la vie normal ou mérité (en l’occurrence, la « vie étudiante ») qui aurait dû se dérouler en l’absence des mesures comme le confinement et le Pass sanitaire.
Ainsi, dans ces discours, la pandémie semble avoir un impact biographique inversement proportionnel à l’âge de l’individu : plus on est jeune, plus les effets sont grands, et même regrettables. La pandémie impacterait donc le parcours de vie au sens socio-institutionnel, en perturbant l’arrangement chronologique des stades de la vie, privant les jeunes gens d’une étape-clef, et épargnant les pratiques des populations plus âgées. On retrouve dans ces discours la conception selon laquelle chaque tranche d’âge est associée à un panel de caractéristiques et d’activités désignées, et que la privation opérée par la pandémie concerne celles des jeunes.
Il est également pertinent de noter qu’en comprenant le parcours de vie au sens individuel plutôt que structurel, le groupe le plus impacté change dans les discours : les personnes âgées et à risques prennent la place centrale, en raison des risques directs sur leur santé. Mais ces risques semblent perçus comme une perturbation de leur seule trajectoire, un risque exceptionnel, plutôt qu’un réagencement global des étapes biographiques communément admises. Cette idée semble suggérer qu’il serait inédit de retirer son insouciance à la jeunesse ; mais qu’il n’est pas aussi nouveau que des personnes vulnérables ou âgées soient malades. En conséquence, les participant·e·s admettent que leur argumentaire et leur défiance n’a pas la même pertinence pour ce groupe: « Alors pour moi [il vaut mieux ne pas se faire vacciner], clairement. Pour ma grand-mère qui a 92 ans non » (Louise). Ainsi, il serait sensé de se faire vacciner si l’on est âgé, pour éviter ces conséquences de santé individuelles. Mais il ne serait pas acceptable de perturber le parcours des plus jeunes à un niveau global : de devoir choisir entre restriction de ses libertés ou des potentiels effets secondaires du vaccin. Cela rappelle la configuration morale présentée dans notre premier chapitre, avançant la force de la jeunesse comme un argument contre le vaccin.
La restriction des libertés par les mesures sanitaires est donc ressortie fortement comme un perturbateur biographique. Plus encore, il leur a été attribué une intention délibérée de causer une rupture : « on rajoute de plus en plus de mesures pour que tu craques » (Vladimir). Les mesures sont donc perçues à but non seulement coercitifs, mais avec l’objectif de faire rompre toute volonté de résistance. Nos intervenant·e·s déplorent une pression grandissante opérée par le Conseil fédéral: « ils auraient dû envoyer des messages de tolérance envers les gens qui ne voulaient pas se faire vacciner et que, parce qu’ils l’ont fait au tout début, … le Conseil fédéral a gentiment monté les tours (…) au bout d’un moment j’en avais un peu marre » (Claude).
Par ailleurs, cette pression croissante ressentie peut engendrer une rupture dans le sens inverse, à savoir un refus total des mesures : « on a tellement poussé pour la vaccination que ça a fait l’effet contraire. Il y avait une pression insidieuse (…) ; le fait qu’il n’y avait pas de débat (…) tout ça, ça a créé un gros rejet de ma part » (Vladimir). En outre, le confinement de 2021 a été évoqué par deux de nos interlocuteurs·trices comme marquant la fin de leur obéissance; il leur semblait « injustifié » (Louise), voire une « abomination » (Vladimir). À la suite de cela, ils et elles ont totalement rejeté le Pass sanitaire, et donc le vaccin. Ces deux individus ont d’ailleurs estimé nécessaire de faire une présentation chronologique des mesures mises en place depuis le début de 2020 afin de nous présenter leur vécu de la pandémie. On distingue ici la pertinence temporelle de la pandémie dans leur parcours, où certaines mesures deviennent saillantes, causes d’une claire rupture biographique : iels ont changé leurs convictions et attribué un nouveau sens aux mesures sanitaires au cours de l’année 2021.
En conclusion, le premier chapitre de notre enquête nous a montré que les argumentaires présents dans le discours de nos participant·e·s sont en continuité avec des arguments transhistoriques, à savoir politiques, émotionnels-moraux, et épistémiques, qui reviennent dans le discours d’opposant-e-s lors de découverte de vaccins. Ce second chapitre ajoute qu’il est pertinent d’analyser la pandémie sous l’angle du parcours de vie. Les discours effectuent un va-et-vient entre l’incarnation d’un parcours de vie au sens individuel et institutionnel (Kohli, 1986) en ce qu’il invoque autant des souffrances et sentiments privés que des changements structurels dans un ordre établi.
Nous avons pu constater qu’un historique personnel de méfiance envers les médicaments pourrait être lié à un refus vaccinal. Il est également apparu que les individus donnent un sens argumentatif aux souffrances dont iels témoignent au cours de leur vie. L’âge influence aussi le vécu de la pandémie et des mesures sanitaires, ce qui se retrouve dans l’argumentaire justifiant la décision vaccinale (il est intéressant de relever que la variation des âges respectifs de nos participant.e.s s’est montrée pertinente, mais pas leurs identités de genre).
Un vocabulaire associé à la rupture est employé régulièrement dans les discours : « déchirement », « fracture sociale », « laisser une trace », « marquer », « craquer ». Ces termes suggèrent que l’argumentaire des personnes ayant participé à notre enquête est effectivement lié à une rupture biographique. Pour nos participant·e‚s plus jeunes (de 24 à 30 ans), les causes de cette rupture ont eu lieu durant la pandémie. Pour notre interlocuteur d’âge plus avancé (57 ans), elles ont eu lieu avant ; cela est cohérent avec l’idée exprimée par nos intervenant·e·s que la pandémie impacte plus les jeunes. Dans les deux occurrences, l’argumentaire invoqué est fortement inspiré par elle. De plus, nos participant·e·s ont accepté tous les autres vaccins réglementaires ; le refus de la vaccination contre le Covid-19 est une nouveauté, ce qui indique un réagencement de leurs opinions. Notre seconde hypothèse, qui postulait que l’argumentaire choisi par les non-vacciné·e·s est lié à une ou plusieurs ruptures biographiques se confirme donc ; avec une attention particulière prêtée au fait que notre enquête a eu lieu peu de temps après les événements de la pandémie. Il serait pertinent de chercher si une plus grande distance dans le temps change l’importance que revêtent ces événements. Ce travail mériterait d’être effectué sur un plus large terrain ; il serait intéressant et pertinent de réitérer la recherche avec un échantillon plus large et randomisé. Cela permettrait probablement d’extraire de nouveaux argumentaires pertinents pour notre premier chapitre. En outre, l’application de la méthode du calendrier de vie a eu l’avantage d’encourager un regard rétrospectif lors de l’entretien ; il serait en revanche idéal d’en faire une application plus rigoureuse, en cadrant par exemple la durée s’écoulant entre l’envoi du calendrier et la date de l’entretien. C’est une méthode méritant d’être développée dans l’étude de la pandémie du Covid-19.
[1]Cela renvoie au concept de médecine expectante, “celle des médecins qui ont pour principe d’attendre l’évolution naturelle de la maladie avant de se décider” (Dictionnaire de l’Académie Française, 8e édition, 1935). Les participant·e·s invoquent sans le vouloir une tradition de longue date pour justifier leurs choix médicaux, ce qui abonde d’ailleurs dans le sens de notre première hypothèse, postulant que les arguments justifiant le choix vaccinal sont en continuité avec ceux utilisés dans l’histoire (cf. chapitre 1).
Bibliographie
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Une enquête de Séverine Bochatay et Jean-Pierre Pavillon
Dans une première partie, nous avons tenté d’explorer les raisons générales conduisant des infirmièr·e·s à refuser le vaccin contre la COVID-19. Nous avons tiré un parallèle entre ces raisons et celles de la population générale, en soulignant que les personnes interrogées se référaient souvent au savoir que leur apportait leur profession pour justifier un refus vaccinal.
Dans cette seconde partie, nous cherchons à comprendre quelles tensions le refus vaccinal des infirmières interrogées a pu provoquer avec la hiérarchie. En effet, dans un entretien livré au journal Le Temps en mai 2021, Inka Moritz (directrice générale de la Haute École de santé Vaud) déclarait « Une infirmière qui ne se vaccine pas, c’est une pilote qui refuse de monter dans l’avion. » (Skjellaug, 2021) Notre hypothèse était donc que la hiérarchie avait poussé pour la vaccination, en insistant particulièrement sur les questions morales relatives à la protection des patient·e·s pour motiver celle-ci.
« Ce que j’ai apprécié en Suisse, c’est cette liberté de choix. » – Océane
Comment réussir à convaincre si le problème est la rapidité du développement du vaccin ? Pour Mx. J. l’important était de favoriser la discussion. Il-elle invitait régulièrement les personnes hésitantes à consulter leur médecin traitant, pour avoir une discussion plus sereine, permettant de répondre aux questions de chacun·e. Pourtant, il est assez probable que cela n’ait pas convaincu en masse. Dans le cas d’Emma, une rencontre avec un·e infectiologue avait été proposée pour qu’il-elle réponde à d’éventuelles questions, ce qui ne l’a pas intéressée. Ses autres collègues non vacciné·e·s avaient également eu cette possibilité, mais elle ne croit pas que cela les ait convaincu·e·s. Mx. J. était d’ailleurs conscient·e que l’opposition de certain·e·s au vaccin COVID était « viscérale » comme il-elle le formulait, et qu’il n’y aurait pas de moyen de les convaincre. En revanche, dans sa gestion du personnel hospitalier au centre de vaccination, il-elle nous explique : « Je ne pouvais pas accepter que des gens ici vaccinent, alors qu’ils n’étaient pas vaccinés. » Le personnel réticent était donc orienté vers un autre service.
Les infirmières que nous avons interrogées n’ont quant à elles jamais eu à se réorienter dans un autre service. Elles nous ont toutes expliqué que différents aménagements avaient été mis en place par les responsables pour leurs permettre de continuer leur travail. Des tests poolés étaient organisés par les différentes institutions, également dans les écoles, comme nous a l’expliqué Mx. D. Toutes nos intervenantes ont apprécié ces solutions mises à leur disposition. Océane se rappelle :
« Donc c’est vrai que ça restait une contrainte, mais une contrainte accessible, pas quelque chose… Enfin, moi j’ai eu cette inquiétude qu’à un moment donné la contrainte soit telle qu’on ne puisse plus dire non. Et ça n’a pas été le cas. »
La crainte de l’obligation vaccinale était bien présente. Surtout qu’en France la vaccination des soignant·e·s était obligatoire, et que celle-ci a également été discuté en Suisse (Kottelat, 2021, Revello, 2021). Les infirmières rencontrées étaient donc toutes plutôt reconnaissantes, et n’ont pas fait état de tensions avec la hiérarchie, ce que leur refus aurait pu provoquer.
« On est un peu jugées malheureusement, alors que dans notre métier le jugement n’a pas sa place. » – Chloé
Bien que dans les service médicaux la hiérarchie semble avoir respecté le choix du refus vaccinal, les deux infirmières encore en formation ont ressenti une forte pression de la part de leur école : le-la directeur·trice avait envoyé une lettre aux personnes non-vaccinées. Pour Jade : « C’était limite presque une menace. Moi je l’ai perçu comme ça. C’était une menace bien forte, une lettre bien adressée pour qu’on se vaccine. » Elle nous raconte que certain·e·s élèves avaient pris rendez-vous avec le-la directeur·rice pour que leur choix soit plus respecté, sans que cela n’aboutisse. Les deux amies ont ressenti un jugement très fort de la part de leur entourage, et leur soutien mutuel, ainsi que celui d’autres personnes non-vaccinées (notamment grâce à un groupe WhatsApp d’élèves de leur école refusant la vaccination contre la COVID) a été primordial pour elles. Le vocabulaire de la résistance est récupéré par ces deux intervenantes. Par exemple, Jade nous dit :
« Déjà là je m’étonne d’avoir résisté. Je me dis que c’est peut-être aussi parce que j’ai vécu avec des gens qui n’étaient pas vaccinés non plus et que ça m’a conforté dans mon choix et que ça m’a soutenue. Si je n’avais pas eu ce soutien, j’aurais peut-être cédé. »
Elles s’accordent à dire que dans leur stage elles ont ressenti beaucoup moins de pression de la part des supérieur·e·s. Les autres infirmières rejoignent ce constat, et comme nous l’explique Chloé, le jugement ne vient pas des supérieur·e·s hiérarchiques, mais plutôt des collègues : « Enfin, il y a quelques mois, il y a eu un jugement sur un patient qui était là, pas vacciné, et qui a eu la COVID. » Ainsi le jugement ne se fait peut-être pas directement sur les soignant·e·s mais des remarques sur les patient·e·s peuvent également être difficiles à supporter. Surtout que les infirmières avec lesquelles nous avons parlé se présentent comme des personnes qui elles-mêmes ne jugent pas.
L’entourage familial peut également être une source de tension. La situation de Chloé est un peu particulière à cet égard :
« Alors moi, j’ai une tante et un cousin qui sont médecins. Ils sont à fond sur ça, mais ils ne savent pas me donner la raison pour laquelle ils sont à fond dans le vaccin. Ils disent qu’il faut faire confiance à la science. »
Par ailleurs, aucune autre infirmière n’a éprouvé de difficulté particulière dans ses rapports aux médecin·es. Selon l’étude d’Unisanté, presque 90% des médecin·e·s étaient complétement vaccinés, et 73.4% des infirmier·ère·s. Lorsque nous demandons aux intervenantes si elles ont des hypothèses pour expliquer cette différence de taux, la plupart ne savent pas. Inès propose une explication : « J’ai l’impression que, dans les lieux de stage et dans les milieux hospitaliers, il y a beaucoup de médecins qui font les choses sans se demander pourquoi ils le font. »
Lors de notre entretien, Mx. D. avait évoqué le fait que la profession infirmière essaie de s’émanciper, de ne plus être des auxiliaires des médecin·e·s qui simplement « obéissent ». Pourtant, mise à part leur affinité avec les médecines alternatives – qu’elles ne thématisent toutefois pas comme un désir d’émancipation – aucune référence à une volonté d’affirmer une identité particulière de la profession infirmière n’a été faite par les personnes interrogées. Chloé revient cependant sur l’importance d’une collaboration entre les deux professions pour une meilleure prise en charge des patient·e·s. Elle ajoute :
« On a cette chance là que c’est vrai que nos médecins […] ont confiance en nous, et ils nous laissent quand même bien travailler en prenant des initiatives, mais avec les médecins assistants c’est plus compliqué. »
Ce ne sont pourtant pas des éléments suffisants pour confirmer notre hypothèse du refus de la vaccination comme l’affirmation d’une identité propre à la profession d’infirmière.
« Le taux de contagion est diminué, mais il est quand même présent. » – Emma
La vaccination du personnel soignant a pu apparaître comme un enjeu majeur pour endiguer la crise du coronavirus, en témoigne le fait qu’une étude dédiée à cette question ait été menée par Unisanté. Pourtant, pour les infirmières interrogées, travailler dans les soins n’est pas une raison suffisante pour accepter la vaccination. Comme le souligne Emma : « Ce n’est pas parce qu’on est dans un métier de la santé que l’on va suivre tout ce qui se fait dans le domaine médical. »
C’est également une critique que fait Océane : « Y a aussi ce côté, l’infirmière n’est pas traitée à la même enseigne que les autres. » Se pose ainsi la question de ce à quoi doivent consentir les soignant·e·s pour exercer leur métier. Les infirmier·ère·s ont déjà assuré un rôle fondamental dans ces périodes de crise, et celui-ci a été reconnu par la population, à la fois au travers des applaudissements de 21h et par le soutien à l’initiative pour les soins infirmiers lors du vote de novembre 2021 (Wicky, 2021). Une vaccination obligatoire, telle qu’elle le fut en France, peut être vue comme une injonction à un sacrifice supplémentaire. Alors que certain·e·s responsables telles que Mx. J. se positionnent clairement en faveur d’une obligation vaccinale contre la COVID pour le personnel soignant, dans l’idée que la « responsabilité c’est de protéger les patients », d’autres se montrent plus modéré·e·s. Mx. D. nous explique :
« Dans la profession infirmière, on doit donner l’exemple, donc nous, on doit être exemplaires. Il y a ce mélange entre qui je suis dans la vie professionnelle, et mes convictions intimes personnelles. On n’est plus des bonnes sœurs, on a une vie. On peut ne pas être d’accord et on n’obéit pas juste uniquement. »
Ainsi, lors de nos entretiens, l’argument que nous avancions en termes de protection des patient·e·s était rapidement balayé par les intervenant·e·s. Comme l’explique Océane : « J’estimais qu’avec les gestes barrières je protégeais déjà cette population. » Une autre manière d’éviter l’accusation d’égoïsme était de rappeler que ses collègues ne l’avaient pas fait particulièrement par un souci de l’autre, mais que bien souvent les raisons de la vaccination étaient pour partir en vacances, ou aller au restaurant.
Dans tous les cas, au vu des entretiens que nous avons menés, il semble peu probable qu’une obligation vaccinale soit un moyen de convaincre les réticent·e·s. Même si certaines ont affirmé lors des entretiens que dans une telle situation elles hésiteraient à changer de métier, cela reste une chose à laquelle elles préfèrent ne pas penser. Si elles devaient se vacciner sous la contrainte, ce serait selon nous une source de tensions dans les équipes et surtout, cela ne les convaincrait pas du bien-fondé scientifique de la vaccination. De plus, nous avons pu remarquer qu’insister sur la vaccination comme un devoir moral n’est pas plus efficace, et au contraire pourrait même être contre-productif. Comme l’explique Rosenfeld et Tomyiama (2022) :
« Intuitivement, le fait de blâmer les personnes qui évitent de se faire vacciner contre le COVID-19 peut sembler une stratégie efficace pour créer des normes morales prescriptives qui incitent à se faire vacciner. Pourtant, les gens se mettent facilement sur la défensive lorsqu’ils sentent que leur image morale est menacée. »
Conclusion
Le but de notre recherche était de comprendre les motifs de refus du vaccin chez le personnel infirmier. L’analyse des entretiens avec les infirmières rejoint les résultats de l’étude d’Unisanté sur le personnel des hôpitaux vaudois : les motivations sont souvent le manque de recul, la trop grande rapidité du développement du vaccin contre la COVID, les inconnues sur la technologie ARN, le sentiment de ne pas courir de risque à titre personnel et celui de ne pas faire courir de risque aux patient·e·s en appliquant les gestes barrières. Les théories complotistes étaient quasiment absentes, comme dans l’étude Unisanté. En revanche, les thèmes de la grossesse et de la crainte de l’infertilité, très présents dans cette étude, n’apparaissaient qu’en filigrane dans nos entretiens.
L’idée qu’une motivation spécifique aux infirmièr·e·s pourrait être l’affirmation d’une identité professionnelle et les rapports hiérarchiques parfois difficiles avec le corps médical a été soutenue par Mx. D. Dans les entretiens avec les infirmières, cette problématique était présente mais n’était pas explicitement invoquée comme ayant influencé leur choix de refuser le vaccin. En conclusion, nous avons pu observer que les arguments mobilisés pour justifier un refus vaccinal chez les infirmières sont proches de ceux de la population, bien que certains éléments propres à leur pratique étaient leur discours. Ceux-ci peuvent être des témoignages rapportés par leur patient·e·s, des observations qu’elles-mêmes ont pu faire de personnes atteint·e·s de la COVID-19, ou des éléments appris pendant leur formation. L’abandon très rapide des mesures de prévention au printemps 2022, justifié par le changement de comportement du virus, a souvent été ressenti comme une preuve de l’incohérence des politiques sanitaires et une confirmation de l’inutilité du vaccin. En revanche, comme les infirmières interrogées n’étaient en principe pas opposées aux vaccins « historiques », si la vaccination contre la COVID-19 devenait à nouveau un enjeu majeur dans le futur, nous pouvons supposer que celles-ci pourraient être convaincues par des arguments scientifiques encourageants.
Bibliographie
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En 2020, au cœur du premier confinement lié à la pandémie COVID-19, le projet suisse Corona Citizen Science, mené en partenariat avec l’EPFL, l’IDIAP et l’UNIL a été lancé. L’objectif était d’appréhender les évolutions des perceptions de la population au fur et à mesure des différentes étapes (confinement et déconfinement de la première vague). Ce projet mixte, longitudinal et pluridisciplinaire comportait un volet qualitatif, composé de 60 entretiens semi-structurés menés entre le 20 avril et le 20 mai 2020. Dans cet article, nous nous focaliserons sur quelques résultats issus de l’analyse qualitative des entretiens.
Méthodologie des entretiens
Les personnes interviewé.e.s dans le cadre des entretiens ont été recruté.e.s sur base volontaire, à partir du fichier d’inscription issu de l’enquête en ligne. Les entretiens d’une durée moyenne de 45 minutes ont été mené par téléphone, ou visio (skype, whatsapp, Zoom). Un consentement oral a été obtenu de la part de tou.te.s les participant.e.s. Les 60 entretiens ont été retranscrits verbatim. Après transcription, une analyse thématique avec accord inter-juges a été effectuée.
Profils des interviewé.e.s
Sur les 60 personnes interviewées, 39 sont des femmes et 21 des hommes. L’âge moyen des participant.e.s est de 46 ans, la personne la plus jeune étant âgée de 24 ans et la plus âgée de 80. 75% d’entre eux vivent en couple (mariés ou non) et en appartement.
Principaux résultats
La pandémie de COVID-19 touche de nombreuses dimensions de notre vie et a entraîné de multiples impacts sur notre vie sociale, professionnelle, familiale, collective ou économique. Seuls trois thèmes de l’analyse seront présentés ici : 1. Difficultés et souffrance 2. Ressources mobilisées 3. Rapport à la durabilité.
Dans la quasi-totalité des discours recueillis, l’absence des interactions sociales et familiales est source de manque, de même que l’arrêt des activités culturelles ou sportives et l’interdiction de rencontres entre amis ou collègues en extérieur, ce qui a pu amener une certaine souffrance. Certaines personnes se sont retrouvé.e.s totalement isolée.e.s ou « coupées » de tous contacts physiques avec leur.s proche.s.
« C’est un peu délicat pour [1]moi parce que justement j’ai personne à qui parler avant, je voyais mes anciens collègues, je sortais plus facilement, j’allais faire des cours de golf (…) Le truc qui me manque le plus c’est le social…. C’est le restaurant, c’est les terrasses des cafés, c’est pour rencontrer mes amis et pour boire un verre, voilà aller au restaurant euh le soir, à midi manger avec ma maman » (homme_64ans_séparé_retraité)
« Nous avons eu effectivement des des manques VRAIMENT euh TRES TRES IMPORTANTS mais c’est c’est je pense c’est c’est pas facile euh mais je J’AIME le contact social euh je je souffre euh absolument du du manque de contact socialmais A TOUS NIVEAUX au niveau des proches et même au niveau d’autres gens que je côtoie (…)c’est la distanciation euh moi je souffre un petit peu de de de de la situation de ma maman qui est dans un dans un EMS et puis effectivement euh qui que je n’ai PLUS VU euh en chair et en os depuis depuis plusieurs mois maintenant tout euh tout ça de de ne pas pouvoir revoir mon petit-fils tout près moi non j’ai été j’ai été touché. (homme_56ans_marié_retraité)
« Ce qui m’a vraiment manqué dans cette période ce sont en fait trois choses donc les les contacts avec ma famille(…) et euh euh avec les amis euh aller aller à l’église ce qui n’était plus possible et aussi à c- aller au cinéma et à la cinémathèque [ces trois] choses principales (femme_73ans_veuve_retraitée)
L’exigence de distanciation protectrice et les autres gestes barrières, impliquent une distanciation sociale qui génère certaines inquiétudes.
«Mes deux parents sont ont plus de 65 [donc] je peux pas vraiment les voir, fin ça j’évite (…) ma mère a 65 ans et je crois que c’est son cœur qui est en hypertension.» (femme_25ans_en couple_microbiologie)
« Beaucoup disent ah il va falloir perdre nos habitudes, (…) ne plus serrer les mains et garder la distance etc… AH pour moi c’est quelque chose d’inconcevable je [suis très tact-] très tactile» (femme_42ans_séparée_commerce)
Près de la moitié des personnes interviewées font part d’un vécu difficile du confinement en lien avec leurs contextes de vie spécifiques. Ci-dessous quelques exemples.
Les personnes dont les activité(s) professionnelle(s) ont été suspendues, ont pu être plongées dans l’incertitude professionnelle, voire une certaine précarité. Par exemple, des étudiant.e.s, qui se sont retrouvé.e.s confiné.e.s à domicile pour cause de COVID déclaré et qui n’ont pu exercer leur.s activité.s rémunérée.s à l’heure. La maladie, le confinement et ce qu’ils ont engendré (peur d’être contagieux, précarité, etc.) a suscité beaucoup d’angoisse.
« J’ai attrapé le covid deux jours après l’annonce [du Conseil Fédéral en mars 2020] c’était un peu le choc (…) j’ai été en confinement total pendant plus de 2 semaines et sinon suite à ça j’ai moi j’ai continué à m’auto-confiner entre guillemets parce que oui c’était un petit peu traumatisant (…) ça a été assez compliqué parce que bon je suis étudiante et je vis euh je vis seule avec mon copain et bah du coup du jour au lendemain on a plus ou moins perdu notre emploi fin en tout cas on a pas reçu d’entrées euh financières (…) il y avait beaucoup de choses au final plus que l’angoisse de la maladie ou quoi que ce soit c’était vraiment le confinement qui était très pesant » (femme_24ans_en couple_étudiantes)
Les personnes, exerçant dans le domaine de la culture ou de l’événementiel, décrivent la « violence » de se retrouver du jour au lendemain à l’arrêt et d’être coupé.e.s des autres qu’elles côtoyaient dans leur quotidien.
« Ça a été très difficile au départ (…) une fois que la chose a été DIGEREE en fait bah effectivement on essaie de s’adapter et puis vivre autrement (…) [ça a pris] 2 à 3 semaines parce que moi je travaillais quand-même pratiquement des fois 6 jours sur 7 genre 10 heures par jour et puis là je me retrouve à plus rien faire (rire) j’ai l’impression que j’avais tout perdu en fait que on m’avait enlevé euh toute ma vie (…) ça a été violent puis FRUSTRANT dans le sens où bah (rire) on peut plus voir personne » (femme_32ans_en couple_culture_événementiel »
Les personnes ayant dû organiser l’école à la maison. Une dizaine de personnes dans notre échantillon ont dû s’improviser co-enseignant.e. Parmi elles, des mères, des pères mais aussi des membres de la famille comme des tantes par exemple. L’analyse de ces récits soulignent d’abord un fort investissement lors des premières semaines afin de permettre la poursuite de l’enseignement, fréquemment par le biais d’Internet. Cela passe pour certain.e.s par la création d’un compte mail, de nombreux échanges mails – what’sApp avec le corps enseignant et, pour d’autres, par un manque de suivi de la part des enseignant.e.s, ce qui, dans les deux cas a généré une grande incertitude.
« Ma première semaine de de semi-confinement bah c’était nager avec les nombreux mails WhatsApp des enseignants (…) Donc j’ai fait QUE ÇA pendant une semaine (…) Maintenant le le ras-le-bol il vient honnêtement des enfants, ils en peuvent plus quoi ils ils ont besoin de leurs copains ils ont besoin de leurs liberté de prendre le vélo d’aller à la place de jeu (…) et puis euh c’est euh qui souffrent le plus bah il n’y a pas qu’eux et ils ont euh ils étaient hyper agressifs l’un envers l’autre » (femme_48ans_mariée_enseignement)
« Je dois dire si je peux être un peu critique ils [les enseignants de son fils]sont TRES mal organisés fin on a vraiment l’impression qu’on leur donne du travail juste pour leur donner du travail mais il y a pas de ouais il y a pas la pédagogie derrière (…) en ce qui concerne mon fils donc lui est en un je dirais une période un peu importante il est en 4 P euh donc c’est beaucoup d’apprentissages euh (…)en gros en fait on se soucie pas de savoir si l’enfant a compris (…) Bha bah le prof ça devient un un peu le parent. (homme_38ans_marié_santé&sécurité)
Ces situations engendrent des tensions et de la culpabilité chez les parents qui oscillent entre la peur de mal faire et les craintes que leurs enfants prennent du retard à école.
Les personnes ayant perdu un.e proche. Plusieurs personnes ont relaté avoir perdu brutalement un.e proche qui se portait « bien » et qui en quelques jours est décédé.e. L’irruption de la mort et la rapidité avec laquelle cela s’est passé fait réfléchir à la fragilité de la condition humaine.
« Il y a eu des périodes fluctuantes où je me sentais fort concerné mais invincible puis des moments où j’ai eu peur, j’ai vraiment eu peur (…) je me suis dit mais au nom d’une pipe si ça arrive comme ça quand ça arrive bah c’est arrivé à P. je me dis mais on est on est RIEN (…) ce qui m’a vraiment peut-être surpris c’est quand-même euh euh c’est l’INTENSITE de la la VIOLENCE c’est c’est violent ce qui est arrivé et (…) (homme_56ans_marié_retraité)
Sur ce sujet, nous avons recueilli les témoignages de deux pasteurs qui attestent de cette brutalité et surtout du bouleversement des cérémonies ayant lieu en l’absence de la famille et de l’entourage. Selon eux, à long terme, la perturbation des rituels de deuil pourrait s’avérer délétères sur la santé mentale des individus.
« Quand on voit partir le corbillard avec le cercueil c’est des moments où habituellement les gens se se serrent les uns contre les autres pleurent se consolent se puis là tout le monde est à distance de de 2 mètres et puis après pas possibilité d’aller partager le verre de l’amitié qui est une manière de RENOUER avec avec un bout de vie euh euh non bah chacun part de son côté mais je sens que c’est vraiment euh AUTOUR de ces moments-là qu’il y a des choses DIFFICILES à vivre pour pour les familles (…) ce constat qu’on a TOUT FAIT pour protéger la santé des gens (…) mais à force de vouloir protéger des gens on a privé les gens de ce qui les fait vivre les relations et et là euh on a quelque chose à à quoi il faut être attentifs» (homme_63ans_marié_pasteur)
Malgré tout, des éléments positifs ressortent de cette période de semi-confinement du printemps 2020. La presque totalité des interviewé.e.s a pu ralentir son rythme de vie, souvent effréné et reconnaissent un effet bénéfique pour eux.
Certains ont (ré)appris à ne rien faire ou à s’adonner à des hobbies (lecture ou travaux d’entretien de la maison) :
« Avoir enfin le TEMPS même si en fait je ne fais pas grand-chose de mes journées mais au moins d’avoir le temps bah justement de ne rien faire c’est quelque chose que je ne sais plus du tout faire et du coup c’est assez salvateur » (femme_ 24ans_en couple_ étudiante)
De nombreuses personnes ont (re)-découvert les joies de la nature et des balades en forêt grâce à la météo du printemps 2020, clémente et ensoleillée (sorties en extérieur).
«Quand on imaginait une sortie on disait bah où est-ce qu’on va ? Au cinéma ? puis la forêt ça vient vraiment presque en dernier lieu (…) c’est vrai que ça ouvre d’autres horizons beaucoup plus simples je dirais beaucoup plus accessibles euh qui ne coutent rien euh le plaisir de se faire son sandwich et puis de le manger dans l’herbe voilà c’est vrai que c’est euh je pense que pour nos enfants bah c’est ouais c’est un bonheur.. Et c’est vrai bah que ce que j’en retiens à un niveau personnel ça serait euh la découverte de plaisirs simples » (homme_38 ans_marié_santé&sécurité)
Enfin, certain.e.s interviewé.e.s ont créée des « bulles » de contacts sociaux. Pour respecter à la fois les mesures et maintenir un lien social, des familles avec des enfants en bas-âge ont permis aux enfants de jouer ensemble et aux parents de ventiler leurs émotions.
Près de la moitié des personnes interviewées s’est mise à consommer local et à privilégier les commerces de proximité au détriment des grandes surfaces. On observe des prises de conscience et de la solidarité pour les agriculteurs et commerçants locaux :
«Bah typiquement, mes fruits et mes légumes, je vais chez le fermier à côté maintenant, je ne vais plus dans les grandes surfaces, j’essaie de prendre des trucs ici à côté.» (femme_32ans_en couple_culture_événementiel)
Le développement de formes de la mobilité douce (notamment le vélo) a été relevé. Si certains ont regretté les virées en France voisine, d’autres ont apprécié de repenser les formats de voyages pour le futur.
Notons que cette étude comporte également des limites. La plupart des personnes interrogées étaient issues d’un niveau socio-économique relativement élevé. Pour des personnes moins privilégiées, ce vécu a pu être plus difficile. Néanmoins, les résultats de l’enquête en ligne menées sur près de 7000 personnes tendent à confirmer nos résultats.
En conclusion, nous avons observé une grande disparité dans les vécus de la population interviewée. Après le choc de l’annonce, les interviewé·e·s ont fait preuve de résilience et d’ingéniosité en mettant en place des modes d’adaptation personnalisés au confinement.
[1] Les emphases en caractère gras ont été rajoutées par les auteures de l’article, alors que les majuscules respectent les changements d’intonation dans le discours des interviewé.e.s.
Angélick Schweizer est chargée de cours et première assistante en psychologie à Université de Lausanne. Après avoir obtenu sa thèse de doctorat intégrant une méthodologie mixte en psychologie de la santé, Angélick Schweizer a travaillé comme responsable de recherche à l’Institut Universitaire de Médecine sociale et Préventive (IUMSP) à Lausanne. Ses principaux domaines de recherche traitent de la relation médecin-patient.e, de l’intégration de la santé sexuelle dans les soins et, plus récemment, de l’impact du cancer sur les sexualités.
Fabienne Fasseur est Maître d’enseignement et de recherche en psychologie de la santé et en méthodologie de recherche qualitative. Enseignante aux niveaux Bachelor et master en psychologie à l’Université de Lausanne (Institut de psychologie), ses principaux axes de recherche concernant les vécus de la santé, dans le domaine de la prévention de l’apparition de pathologies acquises ou non, les expériences de maladies chroniques ou graves, l’utilisation des nouvelles technologies de la communication dans la santé, l’exploration des vécus en temps de pandémie CoViD19, entre autres.
Marie Santiago Delefosse, professeure ordinaire de psychologie de la santé. Directrice de l’équipe de recherche « Psychologie de la santé, critique et qualitative », ainsi que le Laboratoire Phase, Université de Lausanne, Suisse (www.unil.ch/phase). Elle conduit, entre autres, des recherches sur les approches méthodologiques depuis les années 2000, et a publié de nombreux articles et ouvrages sur cette question. Une de ses récentes recherches, « Critères de Qualité dans la Recherche Qualitative en Sciences de la Santé », a été financée par le Fonds National Suisse.
Pour lutter contre la propagation du COVID-19, de nombreux pays ont imposé des mesures drastiques qui ont réduit l’activité économique. Les écoles et les magasins ont fermé, les voyages en avion ont été interdits et certaines villes ont été complètement fermées.
Si ces mesures ont entraîné des difficultés économiques, notre étude montre qu’elles ont également amélioré de façon spectaculaire la qualité de l’air. La pollution atmosphérique dans les zones urbaines a diminué jusqu’à 45% pendant le lockdown, et les améliorations de la qualité de l’air ont persisté même après la levée des mesures de lockdown.
S’appuyant sur notre expertise en matière d’économie de l’environnement et de politique économique, les résultats inédits de cette étude soulignent le potentiel des politiques environnementales intelligentes pour mieux reconstruire en se concentrant sur une économie durable.
La pollution atmosphérique est une menace majeure pour la santé humaine. Elle est directement liée aux activités économiques telles que le transport, la production d’électricité, l’industrie, l’agriculture et la consommation d’énergie domestique pour le chauffage et la cuisson.
La désinformation est dangereuse. Nous la combattons avec des faits et de l’expertise.
Si la plupart des lockdowns ont directement et considérablement réduit les transports et l’activité industrielle, leur impact sur l’agriculture, la consommation d’énergie domestique et la production d’électricité est souvent indirect et plus complexe.
La principale source de pollution atmosphérique varie d’une région à l’autre et est essentielle pour comprendre les différents impacts environnementaux des lockdowns dans le monde. Alors que les transports et les activités industrielles sont les principales sources de pollution dans les zones urbaines des pays développés, notamment en Amérique du Nord et en Europe, la consommation d’énergie des ménages, l’agriculture et la production d’électricité sont parmi les principales sources de pollution atmosphérique dans de nombreuses zones urbaines d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Afrique.
Notre étude a montré que, si la plupart des zones ont connu une réduction de la pollution atmosphérique en réponse aux mesures de confinement, d’autres zones n’ont connu que de légères améliorations, voire une détérioration de la qualité de l’air. Dans les zones où la qualité de l’air s’est améliorée, la principale source de pollution était l’industrie ou les transports. Les zones où la qualité de l’air n’a pas changé ou s’est détériorée sont souvent les mêmes que celles où les principales sources de pollution sont l’agriculture, la combustion domestique de la biomasse ou la production d’électricité, notamment la Grèce, le Japon et la Colombie.
Ces résultats soulignent la complexité de la relation entre l’économie et l’environnement. L’idée reçue est que l’activité économique est mauvaise pour l’environnement. Si nous découvrons et confirmons cette relation négative, nous trouvons également des domaines où l’environnement résiste à l’activité économique.
Les recherches antérieures sur le développement économique montrent que la composition des économies change au cours du processus de croissance économique, passant souvent d’une économie agricole à une économie industrielle, puis à une économie dominée par les services. L’impact environnemental du développement économique peut donc être positif lorsque le passage à une production plus propre compense largement les dommages environnementaux causés par l’augmentation de la production.
Nos résultats concernant l’impact global des restrictions COVID-19 sur la qualité de l’air suggèrent que de telles relations peuvent également exister à court terme, lorsque les gens répondent aux restrictions COVID en se tournant vers d’autres activités plus polluantes, telles que la pollution accrue due au chauffage, qui sont moins affectées par les restrictions.
Pour l’avenir, nos résultats suggèrent que les politiques visant à améliorer la qualité de l’air doivent tenir compte de ces diverses réactions à la réglementation. La réglementation de certaines activités seulement peut entraîner une détérioration des résultats environnementaux si l’activité économique se tourne vers des actions plus polluantes.
Une meilleure réponse politique, confirmée par nos résultats, devrait impliquer des incitations qui orientent les économies vers une production et une consommation de biens et de services plus propres. C’est exactement ce que font les politiques fondées sur le marché, telles que les systèmes de plafonnement et d’échange ou les taxes sur les activités polluantes.
En créant un coût à la pollution par le biais de taxes ou de prix de quotas, ces politiques encouragent l’innovation et l’investissement dans les technologies vertes. Nos résultats, ainsi que les leçons générales tirées de l’expérience des taxes sur le carbone et des systèmes de plafonnement et d’échange pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, peuvent servir à la conception de politiques environnementales intelligentes.Bien que le COVID-19 lui-même, et les mesures de confinement associées, aient eu des conséquences tragiques pour les sociétés, il constitue également une expérience naturelle sans précédent qui nous aide à mieux comprendre la relation entre l’activité économique et l’environnement. Notre étude fournit des leçons cruciales pour mieux reconstruire, en particulier lorsqu’on envisage une économie durable dans un monde post-COVID.
Article initialement publié dans The Conversation le 14 avril 2021.
PDF de l’étude complète dont les auteurs sont : Jean-Philippe Bonardi, Quentin Gallea, Dimitrija Kalanoski, Rafael Lalive, Raahil Madhok, Frederik Noack, Dominic Rohner et Tommaso Sonno.
Jean-Philippe Bonardi est Professeur ordinaire de management stratégique et Doyen de la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne. Ses recherches sont à l’intersection entre l’économie politique et les stratégies commerciales. En particulier, il étudie les activités non-commerciales des firmes, à savoir la manière dont celles-ci gèrent leurs relations avec les gouvernements, les organisations internationales, les médias, les groupes d’intérêts, les ONG ou les activistes. Il s’intéresse donc aux relations entre les firmes et les politiques publiques, tant au niveau local que global.
Rafael Lalive est professeur de sciences économiques à la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne. Il travaille sur les questions liées à la politique du marché du travail, à la politique familiale et à l’économie sociale et enseigne des méthodes empiriques pour l’économie et la gestion.
Dominic Rohner est Professeur ordinaire en économie politique et institutionnelle à la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne. Il est aussi chercheur pour le Development Economics Programme du Centre for Economic Policy Research. Ses recherches se concentrent notamment sur l’économie politique et le développement. Plusieurs de ses récents travaux traitent du rôle des ressources naturelles et du capital social dans les conflits armés.
La pandémie de Covid-19 continue de produire des effets néfastes sur la société et l’économie. Au niveau économique, les PME sont parmi les acteurs qui ont souffert et qui continuent à souffrir le plus des effets de cette pandémie (Bartik et al. 2020). Une étude réalisée par economiessuisse[1] montre que les PME suisse continuent à faire face à une situation difficile un an après le début de la crise sanitaire. Nombreuses sont celles qui doivent suspendre et/ou réorganiser leurs activités, faire face à des nouvelles pratiques du travail, assurer un soutien plus important à leurs collaborateurs et développer dans l’urgence de nouveaux produits/services et canaux de distribution.
Notre projet de recherche vise à identifier les conséquences de la pandémie de COVID-19 sur les PME en Suisse. Plus spécifiquement, il examine l’impact des mesures de santé publique prises par les autorités suisses[2] pour faire face à la pandémie de Covid-19 ainsi que les mesures de soutien accordées pour faciliter la poursuite des activités et maintenir la performance des PME suisses. Dans le cadre de ce projet, nous déployons une approche par étude de cas et appliquons des techniques économiques et de gestion pour évaluer cet impact.
Notre étude comporte deux dimensions essentielles. Dans un premier temps, nous analysons l’effet des mesures de santé publique prises par les autorités suisses[3] sur le comportement et la gestion de crise des dirigeants de PME tout en distinguant les différentes phases de la pandémie (confinement, réouverture, restrictions, etc.). Pour ce faire, nous récoltons des informations qualitatives auprès des dirigeants de PME sur les stratégies de gestion qu’ils ont adoptées pour faire face aux contraintes résultant de la pandémie de Covid-19. Dans un second temps, nous prévoyons une analyse financière de ces PME ex-ante et pendant la pandémie de Covid-19. Nous souhaitons mettre en lumière notamment les coûts ou les gains générés par cette pandémie, ainsi que les éventuels problèmes de trésorerie encourus par les PME.
Pour le premier volet, notre étude qualitative s’appuie sur des entretiens semi-directifs de dirigeants d’entreprises et porte sur six entreprises représentatives de la diversité du tissu économique suisse (Yin 2014). Ces entreprises sont actives dans les secteurs économiques de la restauration, construction, comptabilité, distribution et du spectacle, ainsi que dans l’industrie avec une forte orientation à l’exportation. Notre analyse repose sur des critères prédéfinis qui tiennent compte du fait que les entreprises ont dû arrêter leurs activités pendant une période donnée, continuer à fournir un service essentiel ou poursuivre leurs activités en s’adaptant régulièrement aux mesures sanitaires en vigueur. Au cours des entretiens, nous enquêtons sur toute la chaîne des événements et leurs conséquences sur les activités et la performance de ces entreprises depuis l’annonce des premières mesures le 13 mars 2020 jusqu’au 31 décembre 2021.
Les mesures de santé publique prises par le Conseil Fédéral ont affecté (et continent d’affecter) les activités des entreprises, la capacité de travail de leurs employés et les performances financières à des degrés divers. Certaines entreprises sont fermées, d’autres travaillent à vitesse et volumes réduits, et d’autres encore développent de nouveaux services et produits ou doivent intensifier et diversifier leurs opérations pour satisfaire la demande croissante ou différente de leurs clients. Les PME inventent de nouvelles façons de travailler et de communiquer, en s’appuyant notamment sur les possibilités technologiques dans le but de préserver autant de valeur économique que possible et maintenir autant que possible la motivation, la collaboration et l’esprit d’équipe.
« Il faut être créatif. », répond le propriétaire d’un restaurant-traiteur genevois lorsqu’il est interrogé sur sa stratégie de gestion de crise. « Ça fait plus de 25 ans que je travaille à Genève et nous avions une base de clientèle fidèle qui venait chez nous. Maintenant, c’est à nous d’aller aussi chez eux. ». Les PME doivent anticiper, innover et s’adapter aux mesures sanitaires successives tout en évaluant leur impact en termes humains, techniques et financiers au sein de leurs propres structures et dans leur secteur d’activité. Cela nécessite évidemment une agilité et une autonomie accrue de leur part.
Le deuxième volet de l’étude porte sur une analyse chiffrée d’informations financières fournies par les PME ex-ante et pendant la pandémie de Covid-19. Plus spécifiquement, nous analysons les données 2020 et 2021 (périodes de crise) par rapport aux données 2019 (avant la crise) afin de le mettre en perspective avec les prévisions de leurs dirigeants.
Les crédits Covid (et le fait que les PME participant au projet en aient bénéficié ou pas) seront aussi abordés avec les dirigeants des PME étudiées. Pour quelles raisons ont-ils eu recours ou non à ces crédits ? Dans quelle mesure les aides de l’Etat ont-elles été disponibles et adaptées à leurs besoins ? Ces soutiens étaient-ils inévitables pour préserver l’activité et minimiser le risque de faillite ? Ont-ils au contraire été perçus comme une opportunité supplémentaire de faire face à une incertitude croissante sans qu’ils ne soient jugés décisifs pour l’avenir de l’entreprise ? Nous souhaitons ainsi pouvoir donner une perspective sur l’impact de la crise sur la capacité de financement des PME et les éventuels changements structurels qui pourraient advenir à plus long terme.
En définitive, notre étude produira une connaissance concrète et approfondie des conséquences économiques et financière de la pandémie de Covid-19 sur ces entreprises ainsi que sur les pratiques de gestion de crise, notamment à travers les études de cas combinant une analyse qualitative des stratégies mises en place et quantitative des effets sur la performance de ces entreprises. Alors que la situation de la pandémie de Covid-19 et les mesures dévolues à en limiter les risques sanitaires évoluent constamment, l’opposition entre les arguments économiques et financiers et les priorités de santé publique alimente de manière croissante les controverses tant dans les médias que dans le public. Des preuves empiriques de l’impact de ces mesures sanitaires ainsi que des compromis effectués pourraient fournir des informations supplémentaires pertinentes et fiables aux décideurs face à des risques de pandémie. Elles offriraient aussi une base solide de planification pour les dirigeants d’entreprise afin d’envisager la sortie de cette pandémie et d’améliorer les stratégies destinées à répondre à la survenue de nouvelles pandémies ou d’autres événements disruptifs majeurs et imprévisibles.
[1] Enquête Economiesuisse. 2020. Conséquences du coronavirus: l’hiver s’annonce difficile, available at : https://www.economiesuisse.ch/fr/articles/consequences-du-coronavirus-lhiver-sannonce-difficile
[2] Confédération suisse. Les communiqués du Conseil fédéral 2020-2021, https://www.admin.ch/gov/fr/accueil/documentation/communiques/communiques-conseil-federal.html?dyn_startDate=01.01.2015
Confédération suisse. Les communiqués du Conseil fédéral 2020-2021, available at : https://www.admin.ch/gov/fr/accueil/documentation/communiques/communiques-conseil-federal.html?dyn_startDate=01.01.2015
Bartik, A.W., Bertrand, M., Cullen, Z., Glaeser, E.L., Luca, M., Stanton, C., 2020. The impact of COVID-19 on small business outcomes and expectations. Pnas July 2020, available at : https://doi.org/10.1073/pnas.2006991117
Enquête Economiesuisse. 2020. Conséquences du coronavirus: l’hiver s’annonce difficile, available at : https://www.economiesuisse.ch/fr/articles/consequences-du-coronavirus-lhiver-sannonce-difficile
Yin, Robert K. 2014, Case Study Research: Design and Methods (Applied Social Research Methods), 5th Edition, Sage Publications, 312 p.
Nathalie Brender est professeure associée à la Haute école de gestion de Genève (HEG). Elle est titulaire d’un diplôme de CPA (Certified Public Accountant United States) et d’un doctorat en gouvernance des risques de l’Université de Genève / Institut universitaire de hautes études internationales et du développement. Elle enseigne la comptabilité, l’analyse financière, l’audit et la gestion des risques, et effectue des recherches et des mandats dans ces domaines. Auparavant, elle a été Senior Manager en audit interne et audit financier chez Andersen/EY et Financial Reporting Expert chez STMicroelectronics.
David Maradan est chargé de cours et de recherche auprès de la Haute école de gestion de Genève ainsi que des Universités de Genève et de Fribourg. Il est également directeur d’ecosys SA. David Maradan a participé et dirigé plusieurs travaux de recherche et mandats dans le domaine de l’économie de l’environnement, de l’économie publique et de l’économie de la santé. Il est titulaire d’un doctorat en économie politique, obtenu en 2005 à L’Université de Genève. Il a auparavant obtenu une licence en relations internationales (IUHEI, Genève) en 1998 et un diplôme d’études avancées en management et analyse des politiques publiques (MAP, Genève) en 2001.
Christina Nicolas est collaboratrice scientifique à la Haute école de gestion de Genève (HEG). Elle est titulaire d’un doctorat en économie financière de l’Université de Limoges. Christina a enseigné des cours et dirigé des travaux pratiques de finance et d’économie dans plusieurs universités dont Paris Nanterre et la HEG. Ses intérêts de recherche comprennent l’économie financière, la finance comportementale, et l’économie institutionnelle. Elle s’intéresse également à l’économie de la confiance et à l’économie de la santé. Ses travaux ont été publiés dans des revues telles que le Journal of Financial Stability et le Journal of Risk and Insurance.
Article initialement publié le 25 mars 2021 dans HECimpact, blog de la recherche à HEC Lausanne.
La recherche conduite sur la réponse à la crise de l’épidémie d’Ebola en Afrique occidentale dans les années 2014-16, est riche en enseignements pour les décideur·euse·s politiques. Tant pour pouvoir faire face à l’actuelle pandémie de COVID, que pour renforcer la résilience face aux futures crises sanitaires.
L‘actuelle pandémie de coronavirus s’accompagne de risques sociaux et économiques considérables, en lien avec la gestion d’une crise majeure de santé publique. Le risque de troubles sociaux n’est pas des moindres, comme en témoigne la réaction dans de nombreux pays aux mesures COVID prises par les gouvernements. Cependant, comme le démontre une étude conduite sur la réponse de santé publique à l’épidémie d’Ebola de 2014-16 en Afrique occidentale, si l’augmentation de la désobéissance civile, des troubles sociaux et des conflits est prévisible, avec la bonne approche elle peut aussi potentiellement être évitée. Si les décideur·euse·s politiques ne prêtent pas attention aux problèmes mis en évidence par la recherche, ils·elles risquent de provoquer une instabilité sociale qui persistera pendant de nombreuses années, après que la crise sanitaire se sera atténuée, et qui pourrait menacer le succès de toutes les politiques de relance.
À partir de leur enquête approfondie sur la réponse de santé publique à l’épidémie d’Ebola, les co-auteures Elena Esposito, professeure assistante à HEC Lausanne (UNIL), et Ada Gonzalez-Torres, professeure assistante d’économie à l’Université Ben Gurion en Israël, démontrent que l’épidémie entraîne une augmentation de la violence civile de 40%. Fait important, elles constatent que la principale condition sous-jacente de cette hausse de l’agitation sociale est le faible niveau de confiance envers les institutions, comme la confiance à l’égard des dirigeant·e·s politiques et sociaux.
En outre, les résultats de leur recherche révèlent une forte corrélation entre deux aspects de la réponse sanitaire d’un État, et cette augmentation de l’agitation sociale. En particulier, elles ont observé un lien entre les mesures forcées (dans ce cas, les quarantaines dans les districts ou les blocus de zone imposés militairement), la demande de soins par la mise en place de centres de santé, et l’augmentation de la violence civile.
Les quarantaines dans les districts ou les blocages de zone imposés par l’armée – lockdowns locaux et régionaux – ont été les vecteurs de la violence civile dans des endroits où le niveau de confiance envers les institutions étatiques était inférieur à la moyenne, ce qui ne s’est par contre pas produit dans les zones où la confiance était élevée. De même, une réponse trop lente en matière de déploiement de traitements d’urgence et de centres de dépistage rapide dans les zones de faible confiance, a créé des troubles civils qui ne se sont atténués que lorsque la distribution de soins médicaux a été accélérée. Dans les zones de faible confiance, le choc de l’épidémie a même semblé agir comme un catalyseur pour une action conjointe contre les institutions.
De plus, les recherches ont fait ressortir un autre résultat alarmant et inattendu. L’agitation sociale provoquée par l’épidémie et alimentée par la méfiance n’a pas été de courte durée, mais a survécu à la crise immédiate. Elle a persisté pendant plusieurs années, créant un héritage de conflit qui, dans certains cas, a dépassé les niveaux de conflit observés au moment de l’épidémie.
Selon les auteures, ces constats peuvent être appliqués à des crises de santé publique plus générales, y compris la pandémie actuelle. En effet, les répercussions sont déjà évidentes suite à une application coercitive des règles COVID telles que les fermetures, les couvre-feux et le port de masques. Ces mesures ont provoqué un pic de désobéissance civile, sur tout le continent africain, ainsi que dans les économies émergentes et avancées comme le Brésil, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Allemagne ou Israël, allant de protestations pacifiques à des émeutes accompagnées de la destruction de biens, en passant par des violences entre fonctionnaires et civils. La plupart de ces troubles civils peuvent être suivis par le biais du COVID-19 Disorder Tracker.
Ces protestations sont souvent conduites par des groupes qui s’opposent au gouvernement ou font preuve d’une confiance historiquement faible envers l’État. Elles peuvent également être associées à des théories du complot et à des accusations de fake news qui nuisent à l’autorité des institutions.
Heureusement, les gouvernements peuvent prendre des mesures pour éviter l’héritage de troubles résultant de leur gestion d’une crise sanitaire majeure. Ils doivent notamment tenir compte des niveaux de confiance sous-jacents envers les institutions lorsqu’ils définissent les interventions sanitaires dans le contexte d’une épidémie. Les niveaux de confiance peuvent être évalués régulièrement à l’aide d’une série d’indicateurs pertinents et disponibles publiquement. L’objectif est double : éviter l’érosion de la confiance et instaurer la confiance, en particulier dans les groupes et les domaines où le niveau de confiance est faible.
Les éléments clés pour maintenir le niveau de confiance envers les institutions sont, par exemple, de miser sur une bonne communication et la responsabilité. Une autre recherche menée par la co-auteure Gonzalez-Torres suggère qu’une communication à la fois publique (par le biais de la radio ou la télévision), et locale, émanant de dirigeant·e·s de la collectivité en qui l’on a confiance, est essentielle pour modifier les comportements sociaux qui sont difficiles à changer mais importants pour mettre fin aux infections virales, comme dans le cas de certaines pratiques culturelles ou religieuses.
Tandis qu’un enjeu commun en matière de responsabilité, est par exemple de s’assurer que les règles et les sanctions – en cas de violation de ces dernières – soient appliquées à tous les segments de la population, quelle que soit leur situation ou leur fortune, y compris les fonctionnaires.
Une autre intervention pratique judicieuse consisterait à se concentrer à la fois sur l’accès aux vaccins pour les communautés où le niveau de confiance envers les institutions est plus faible, et sur l’instauration d’une confiance et d’une meilleure communication avec elles. Plutôt que de recourir à la contrainte pour accompagner ce processus de vaccination.
Si les responsables politiques ne tiennent pas compte de ces résultats et ne cherchent pas proactivement à mesurer, établir et renforcer la confiance (et à empêcher l’érosion de la confiance existante), alors, comme le révèlent les recherches, le déficit de confiance qui en résulte peut compromettre les mesures prises par les autorités pour faire face à une crise sanitaire. Non seulement cela risque de prolonger la crise mais, en outre, les effets sociaux et économiques peuvent durer beaucoup plus longtemps que ce que les gouvernements prévoient, entraînant un héritage persistant et indésirable de troubles sociaux et de violence qui entrave les efforts de relance.
González-Torres, Ada and Esposito, Elena, Epidemics and Conflict: Evidence from the Ebola Outbreak in Western Africa (2020).
Elena Esposito est professeure d’économie du développement. Elle s’intéresse également à la croissance économique, à l’économie politique et à l’histoire économique.
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