Vécu – Viral https://wp.unil.ch/viral Les multiples vies du COVID-19 Mon, 28 Aug 2023 11:47:45 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.3.2 À l’origine de la méfiance vaccinale (2): l’influence du parcours de vie sur le choix vaccinal https://wp.unil.ch/viral/a-lorigine-de-la-mefiance-vaccinale-2-linfluence-du-parcours-de-vie-sur-le-choix-vaccinal/ https://wp.unil.ch/viral/a-lorigine-de-la-mefiance-vaccinale-2-linfluence-du-parcours-de-vie-sur-le-choix-vaccinal/#respond Thu, 31 Aug 2023 08:15:00 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=2045 Expériences de la pandémie
Lors du cours-séminaire « Sciences sociales de la médecine et de la santé » qui s’est déroulé en 2022/23 à l’UNIL sous la houlette de Laetitia Della Bianca, Céline Mavrot et Francesco Panese, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené des enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux autour de la thématique cruciale des vaccins. Les paroles recueillies et/ou les problématiques abordées composent la trame d’expériences partagées et/ou de vécus intimes en lien avec cette problématique.

Une enquête de Carla Cela et Valentine Mach-Perrot

La pandémie de Covid-19 a réanimé nombre de débats relevant de la liberté, de la morale et de la science. Elle a notamment remis en lumière l’existence du mouvement antivaccin, du fait de la nécessité de mettre au point une nouvelle technologie vaccinale. La rapidité d’apparition de cette dernière, conjointe à un long historique de rejet des vaccins par une frange de la population (Salvadori et Vignaud, 2019), semble avoir fait apparaître une opposition notable, car plus visibilisée, à la vaccination contre le Covid-19.

Pour expliquer ce refus, certains répertoires argumentaires apparaissent, tant dans la littérature que dans les discours entendus au cours de ces deux dernières années. Les raisons les plus souvent invoquées sont des adhésions politiques, des attitudes morales et émotionnelles (Fassin, 2009), et des arguments relevant de la formation des savoirs (de l’épistémique). Notre enquête de terrain consistant en la rencontre de quatre personnes ayant refusé le vaccin pour le Covid-19 nous a servi à effectuer une analyse de ces répertoires, présentée avec la méthodologie complète de notre travail dans sa première partie.

La littérature a également suggéré l’importance du parcours de vie de tout un chacun quant à cette décision. Nous prenons en compte le parcours de vie personnel, individuel, mais nous nous intéressons également au parcours de vie comme institution ou « ensemble de règles qui organise une dimension-clé de la vie » dans un certain cadre socio-historique (Kohli, 1986 : 271 in Cavalli, 2007). Selon les écrits de Martin Kohli (1986), la modernisation a apporté des changements structurels par l’institutionnalisation du parcours de vie : on peut parler d’une chronologisation du parcours de vie, où ses différents stades sont clairement distincts et organisés par âges, avec leurs événements normativement attribués. Mais, bien qu’ils soient régulés par ces structures, les parcours de vie ont souvent tendance à être interprétés de façon individualisée.

En nous intéressant à la décision vaccinale dans le cadre du parcours de vie, il semble pertinent d’invoquer le concept de rupture biographique. Certaines épreuves de la vie mènent à une révision de son identité et de ses opinions : « parce qu’elles sont déstructurantes, [les ruptures biographiques] déterminent un temps où s’élaborent de nouvelles modalités de penser et de mises en action » (du Breil de Pontbriand et Brugaillière, 2019 : 70). La rupture biographique désigne donc le sens donné aux épreuves traversées, et ce sens peut prendre la forme d’un apprentissage, désapprentissage, ou changement identitaire. Ainsi, des événements marquants et perturbateurs de la vie semblent en effet susceptibles de modeler nos choix médicaux. Nous avons donc formulé l’hypothèse selon laquelle l’argumentaire choisi par les non-vacciné·e·s est lié à une ou plusieurs ruptures biographiques(du Breil de Pontbriand et Brugaillère, 2019).

Afin d’encourager un regard rétrospectif sur le parcours de vie de nos interlocuteurs·trices, nous leur avons également demandé de remplir un calendrier de vie relatant les événements majeurs de leurs parcours médical, politique, professionnel, ainsi que de leur situation d’habitation tout au long de leur vie.

Calendrier de vie utilisé en entretien

Nous nous basons donc sur une approche narrative biographique afin de « produire des données sur les faits historiques et leurs interprétations par les personnes enquêtées » (Gaudet et Drapeau, 2021 : 58). Sur cette base, ce chapitre de notre analyse exposera dans quelle mesure le parcours de vie peut influencer le choix vaccinal.

« Je pense que c’est vraiment mon parcours de vie qui m’a permis de penser comme ça. » (Claude)

Si Claude (58 ans, père de trois enfants et conseiller en construction) explicite spontanément le lien entre son vécu et ses positionnements, d’autres discours relevés permettent de discerner ce lien, sans nécessairement le formuler aussi nettement. On peut trouver plusieurs points indiquant que la décision vaccinale n’est pas isolée d’un vécu antécédent, et au contraire découle d’une série de tournants biographiques importants.

« J’ai un rapport spécifique au médicament, je suis super sensible à ça. » (Louise)

Le parcours de vie influence premièrement les raisons que les individus donnent pour expliquer leurs choix médicamenteux. Dans nos entretiens, une dimension fondamentale est le rapport aux médicaments de nos différent·e·s participant·e·s. Ils et elles nous ont rapporté ne pas être prompt·e·s à la médication : « Mais c’est vrai qu’on privilégie de regarder si ça passe, si c’est un petit bobo d’abord avec des trucs naturels, pis si ça passe pas avec des médicaments » (Louise). L’attente de guérison[1] précède nécessairement la prise d’un remède allopathique. Par ailleurs, la confiance en la résistance physique du corps est évoquée pour expliquer cette attente : « Je ne prends jamais de médicaments, je suis jamais malade » (Vladimir). De plus, investiguer d’abord le mal vécu est important pour nos interlocuteurs·trices : « Je suis pas contre les médicaments mais j’essaie d’abord de comprendre ce que … comment je peux le soigner. » (Claude).  La raison de ces points de vue est celle des effets secondaires qu’iels ont pu vivre suite à la prise de médicaments par le passé. Cette raison justifie couramment l’envie d’éviter les médicaments (et le vaccin, comme nous le verrons ensuite) : ils peuvent même parfois être considérés comme “contre-productifs” (Claude).

Une certaine prudence est observable chez nos participant·e·s, ainsi qu’un désir de prendre conscience des impacts selon elles et eux non-négligeables qu’un médicament peut avoir sur le corps : on peut déjà distinguer comment certains vécus ont mené à une volonté de désapprentissage théorisé par Béatrice du Breil De Pontbriand et Marie-Christine Brugaillère (2019): trop de mauvaises expériences poussent à revoir la confiance que nos participant·e·s place en l’allopathie. Il est pertinent de relever que les opinions de nos intervenant·e·s se rejoignent sur cette question, et que ce type de discours s’inscrit dans une continuité avec leur statut vaccinal. Une certaine distance à l’égard de la médecine allopathique peut constituer un précédent au refus vaccinal. Il est envisageable que les raisons de la méfiance évoquées dans ce chapitre (la préférence de l’attente, la confiance en le corps et l’appréhension d’effets secondaires) puissent s’étendre au vaccin. Une importance particulière sera attribuée à la temporalité des décisions. « On avait pas le recul » : trois de nos interlocuteurs·trices ont invoqué cette phrase, souvent entendue lors des débats médiatisés au sujet du vaccin. La nouveauté saillante de la pandémie, dans l’histoire comme dans les vies des individus, semble se combiner avec la méfiance envers les médicaments évoquée ci-avant. Ainsi, le climat d’urgence se heurte au désir de « prendre le temps » avant de choisir un traitement. Les discours analysés dans cette partie indiquent en effet que la pandémie et les choix qu’elle a impliqués se révèlent donc incompatibles avec les parcours de vie.

« J’ai assisté à pas mal de souffrance » (Claude) : donner du sens aux vécus

Un argument-clef est la souffrance dont nos participant·e·s ont été témoins. Ces événements sont venus perturber leurs convictions par le sens qui leur a été attribué, comme nous le montre ce récit de Claude :

« J’ai assisté à pas mal de souffrances du coup. (…) En fait de nouveau je reviens sur le parcours de vie (…)  j’ai passablement voyagé en Afrique, (…) je n’accepte plus aujourd’hui qu’on ait, soi-disant, des privilèges de pays riches, alors, c’est pas en me privant de vaccin que je vais sauver le monde mais j’estime que quand on a ce genre de pandémie (…), on doit pouvoir gérer la distribution de ces vaccins dans le monde entier en même temps, ce qui n’a pas du tout été le cas; pour moi c’est une inégalité que j’accepte pas, c’est… une de mes valeurs fondamentales (…). L’Afrique, il y a à peu près 11% de la population qui aurait été vaccinée, et quand tu vois de quoi ils souffrent et quand tu vois à quelle vitesse le vaccin qu’on a mis en place pour sauver les pays riches (…) ça me rend vraiment amer de voir que on se fout de la gueule du monde; et de ces pauvres gens. »

Par ce récit de vie, Claude explicite clairement en quoi ses propres épreuves vécues (ses voyages ainsi que nombre de maladies qu’il a pu avoir, comme le choléra, le paludisme, et la dengue) ont formé ses convictions. Il exemplifie le processus décrit par du Breil De Pontbriand et Brugaillère (2019) : ces virages ont changé la manière dont il fait sens des événements. Si son argumentaire d’ordre humanitaire semble relativement inédit dans le cadre du débat autour du vaccin, et se détache du reste de nos intervenant·e·s, il reste thématiquement lié aux autres discours que l’on a pu entendre : le sens que l’on donne à la souffrance dont on est témoin au cours de notre vie peut aboutir à un refus vaccinal. Dans ce discours, le sentiment d’injustice est saillant, et témoigne d’une compassion à l’égard des populations n’ayant pas eu le vaccin. Mais nos interlocuteurs·trices ont aussi exprimé de la compassion à l’égard de certain·e·s vacciné·e·s ayant fait l’expérience d’effets secondaires : « j’étais assez énervé du coup que l’État les ait obligés à injecter ce truc et que ben du coup il y ait ces problèmes au cœur » (Vladimir). Ce discours cherche à visibiliser le vécu de personnes ayant « cédé » à l’injonction vaccinale pour avoir le Pass sanitaire, et ne pouvant finalement guère en profiter en raison d’effets secondaires. Une forme d’injustice est aussi invoquée ici. Anna également, travaillant en pharmacie, fait une description très imagée des effets secondaires dont elle a été témoin dans son travail, qui lui inspirent tant injustice que peur : « Chaque fois, les gens après le vaccin, ils avaient des symptômes et il y a avait des trucs qui allaient assez loin ».

L’apparition du vaccin influence effectivement le sens donné aux souffrances dont l’on témoigne : « Je connais deux personnes qui ont eu des problèmes au cœur suite au vaccin, donc une qui a eu une myocardite, (…) après … c’est compliqué, bon là je pense que c’est clairement lié, car il a jamais eu ça avant, mais sinon il y a eu quelques cancers autours de moi, plus que ce à quoi je suis habitué, donc je dirais pas que c’est forcément ça mais… c’est sûr que ça éveille un petit peu les soupçons. » (Vladimir). Ici, notre interlocuteur expose ouvertement que, bien qu’il ait conscience qu’on ne puisse pour sûr attribuer un cancer au vaccin, il ne peut s’empêcher de les lier en raison de ce dont il a témoigné auparavant. La nouveauté du vaccin apporte donc une rupture biographique (ici, consciente) dans les attributions de sens et change les interprétations faites des événements : après avoir vu certains effets secondaires du vaccin, d’autres événements négatifs se voient liés à la même cause.

Ainsi, le souvenir des souffrances auxquelles l’on a assisté au cours de la vie semble intervenir dans l’argumentaire de la décision vaccinale. Ces souffrances, qu’elles précèdent la pandémie ou en découlent, semblent constituer un marqueur important dans les trajectoires de vie individuelles du fait de leur impact émotionnel. Mais ce sentiment s’inscrit également dans un cadre plus large :  au vu des souffrances d’autrui, le refus vaccinal devient un geste de protestation, lequel porte au-delà de l’individu prenant cette décision. Elle est porteuse d’idéologie. Nous le verrons, dans les discours de trois nos intervenant·e·s, bien des événements ayant eu lieu depuis le début de la pandémie sont évoqués pour justifier le choix vaccinal. Ainsi, cela pourrait suggérer que, si des ruptures biographiques jouent un rôle dans leur argumentaire, l’une ou plusieurs d’entre elles pourraient trouver leur origine au cours des deux premières années de pandémie (2020 et 2021).

« Il y a beaucoup de choses qui vont rester gravées » (Claude) : le vocabulaire de la rupture

On retrouve dans les discours des indicateurs présentant la pandémie comme un tournant non-négligeable : un effet observable évoqué par nos interlocuteurs·trices est ce que Claude appelle « des déchirements, des fractures sociales ». Les conflits nés du débat vaccinal ont réagencé les relations sociales, à en rompre certaines : « mon entourage plus large (…), amis, connaissances, ça a été étonnant. Dans le sens, oui où j’ai été clairement mise de côté (…). Par exemple, quand c’était vraiment l’urgence de se vacciner, que les gens venaient de faire leur première dose, je pense que les gens ils étaient juste à me dire : « Bah tu es conne, tu es pas solidaire », même pour certains des propos comme (…) : « sale antivax de merde, j’espère qu’un jour tu vas le choper et qu’il n’y aura pas assez des respirateurs pour toi. », voilà. C’est violent. » (Louise). La violence évoquée est ce qui laissera une trace selon elles et eux : « ça marque les esprits parce que des gens qui ont un comportement agressif, y’a des gens égoïstes… ça ressort énormément. Et j’ai été très choqué de ça. » (Claude). Ici, la rupture n’est pas que biographique (en ce qu’elle « laisse une trace » et change les opinions) elle est aussi relationnelle. Ces témoignages rejoignent par ailleurs certaines configurations morales présentées dans notre premier chapitre : la colère ici transparaît par le blâme adressé à Louise.

Ces réagencements étaient aussi de l’ordre politique, nos participant·e·s ayant des convictions différentes: « Je me suis investie dans un collectif à partir de mes 17 ans (…), c’était le collectif féministe de mon gymnase » (Louise) ; « comme tu peux le voir j’ai noté que j’ai fait partie de syndicats parce que c’est important pour moi (…), j’ai plutôt des tendances de gauche » (Claude) ; « Je suis pas nécessairement investi en politique mais j’ai commencé à avoir des idées de droite conservatrice à partir de la votation sur les minarets, aussi » (Vladimir). Leur discours se rejoignent pourtant en bien des points, malgré l’apparente polarisation politique du débat : « Et il y a un parallélisme entre opinion politique et la position pendant la pandémie. Y’avait beaucoup les gens de droite contre le Pass et le vaccin, et les gens de gauche pour, et moi je me suis pas du tout retrouvé là-dedans. » (Claude). Les allégeances politiques ont en effet été submergées par des opinions les dépassant : « J’entendais l’UDC, et je disais à [ma compagne], j’ai honte, je pense presque comme ça. Et j’ai des sensibilités de gauche, mais tu peux plus être avec un parti, tu peux avoir des idées » (Claude). Ici, on voit une « honte » de revoir ses principes politiques ; cela suggère une forte association morale ou identitaire aux idées politiques préexistantes, qui se voit perturbée, causant embarras et remise en question. La pandémie est donc venue complexifier les adhésions politiques et idéologiques : des individus apparemment opposés politiquement ont commencé à partager des discours et des opinions. Cela rejoint à nouveau la définition faite par du Breil De Pontbriand et Brugaillère (2019), en ce que l’épreuve de la pandémie a perturbé l’identité des individus.

« À notre âge tu veux profiter, ce qui est normal » (Vladimir)

À l’évocation du parcours de vie, l’âge que l’on a lors de la pandémie est pertinent ; car celle-ci vient perturber la chronologisation biographique théorisée par Kohli (1986). Ici, une forme d’insouciance attribuée à la jeunesse est regrettée. Cette étape, présentée comme une partie intégrante du parcours de vie, est donc dérobée selon elles et eux par les mesures sanitaires : « Dans cette période de jeunesse, tu as des comptes à rendre à personne. Et ça il faut le vivre ! et vous en avez été privés pendant deux ans. (…) Tout ce qui se passe avant trente ans… ça va vous marquer ces années.  (…) Et avec le Pass on pouvait plus rien faire. Mais j’acceptais, parce que moi j’ai déjà pu faire des choses avant, ce qui m’emmerderait c’est pour mes enfants, pour vous [les jeunes]. Du coup c’est ma volonté de me restreindre et de l’accepter. » (Claude). Cet intervenant estime déjà avoir profité de la phase de liberté qu’il considère caractéristique de la jeunesse, et trouve de ce fait raisonnable de « se restreindre » et « d’accepter » que son choix vaccinal limite ses libertés, mais il déplore que les jeunes doivent le faire. Ainsi, durant la pandémie les « jeunes » deviennent un groupe particulièrement touché, non dans leur santé, mais par la privation d’un stade de leur parcours qui leur serait caractéristique et, surtout, dû. Les personnes plus âgées seraient moins atteintes car cette privation ne les toucherait plus, ou moins.

Ce discours se retrouve aussi au niveau individuel en ce qui concerne le Pass sanitaire : « Sentiment général d’avoir mis une pause dans ma vie (…) ; c’est un peu comme si on m’avait privé de beaucoup beaucoup de choses que j’aime, euh durant deux ans quoi. (…) et puis surtout j’ai eu mon master durant cette période-là (…). Donc j’ai vécu ma vie étudiante en Bachelor quoi. Le master c’était rien. (…) Et ça je l’ai un peu en travers de la gorge. » (Vladimir). On retrouve ici l’interprétation individualisée d’un parcours structurellement déterminé, théorisé par Kohli (1986) : l’impact est présenté comme une privation personnelle des choses qu’il « aime », mais cela suggère un stade de la vie normal ou mérité (en l’occurrence, la « vie étudiante ») qui aurait dû se dérouler en l’absence des mesures comme le confinement et le Pass sanitaire.

Ainsi, dans ces discours, la pandémie semble avoir un impact biographique inversement proportionnel à l’âge de l’individu : plus on est jeune, plus les effets sont grands, et même regrettables. La pandémie impacterait donc le parcours de vie au sens socio-institutionnel, en perturbant l’arrangement chronologique des stades de la vie, privant les jeunes gens d’une étape-clef, et épargnant les pratiques des populations plus âgées. On retrouve dans ces discours la conception selon laquelle chaque tranche d’âge est associée à un panel de caractéristiques et d’activités désignées, et que la privation opérée par la pandémie concerne celles des jeunes.

Il est également pertinent de noter qu’en comprenant le parcours de vie au sens individuel plutôt que structurel, le groupe le plus impacté change dans les discours : les personnes âgées et à risques prennent la place centrale, en raison des risques directs sur leur santé. Mais ces risques semblent perçus comme une perturbation de leur seule trajectoire, un risque exceptionnel, plutôt qu’un réagencement global des étapes biographiques communément admises. Cette idée semble suggérer qu’il serait inédit de retirer son insouciance à la jeunesse ; mais qu’il n’est pas aussi nouveau que des personnes vulnérables ou âgées soient malades. En conséquence, les participant·e·s admettent que leur argumentaire et leur défiance n’a pas la même pertinence pour ce groupe: « Alors pour moi [il vaut mieux ne pas se faire vacciner], clairement. Pour ma grand-mère qui a 92 ans non » (Louise). Ainsi, il serait sensé de se faire vacciner si l’on est âgé, pour éviter ces conséquences de santé individuelles. Mais il ne serait pas acceptable de perturber le parcours des plus jeunes à un niveau global : de devoir choisir entre restriction de ses libertés ou des potentiels effets secondaires du vaccin. Cela rappelle la configuration morale présentée dans notre premier chapitre, avançant la force de la jeunesse comme un argument contre le vaccin.

La restriction des libertés par les mesures sanitaires est donc ressortie fortement comme un perturbateur biographique. Plus encore, il leur a été attribué une intention délibérée de causer une rupture : « on rajoute de plus en plus de mesures pour que tu craques » (Vladimir). Les mesures sont donc perçues à but non seulement coercitifs, mais avec l’objectif de faire rompre toute volonté de résistance. Nos intervenant·e·s déplorent une pression grandissante opérée par le Conseil fédéral: « ils auraient dû envoyer des messages de tolérance envers les gens qui ne voulaient pas se faire vacciner et que, parce qu’ils l’ont fait au tout début, … le Conseil fédéral a gentiment monté les tours (…) au bout d’un moment j’en avais un peu marre » (Claude).

Par ailleurs, cette pression croissante ressentie peut engendrer une rupture dans le sens inverse, à savoir un refus total des mesures : « on a tellement poussé pour la vaccination que ça a fait l’effet contraire. Il y avait une pression insidieuse (…) ; le fait qu’il n’y avait pas de débat (…) tout ça, ça a créé un gros rejet de ma part » (Vladimir). En outre, le confinement de 2021 a été évoqué par deux de nos interlocuteurs·trices comme marquant la fin de leur obéissance; il leur semblait « injustifié » (Louise), voire une « abomination » (Vladimir). À la suite de cela, ils et elles ont totalement rejeté le Pass sanitaire, et donc le vaccin. Ces deux individus ont d’ailleurs estimé nécessaire de faire une présentation chronologique des mesures mises en place depuis le début de 2020 afin de nous présenter leur vécu de la pandémie. On distingue ici la pertinence temporelle de la pandémie dans leur parcours, où certaines mesures deviennent saillantes, causes d’une claire rupture biographique : iels ont changé leurs convictions et attribué un nouveau sens aux mesures sanitaires au cours de l’année 2021.

En conclusion, le premier chapitre de notre enquête nous a montré que les argumentaires présents dans le discours de nos participant·e·s sont en continuité avec des arguments transhistoriques, à savoir politiques, émotionnels-moraux, et épistémiques, qui reviennent dans le discours d’opposant-e-s lors de découverte de vaccins. Ce second chapitre ajoute qu’il est pertinent d’analyser la pandémie sous l’angle du parcours de vie. Les discours effectuent un va-et-vient entre l’incarnation d’un parcours de vie au sens individuel et institutionnel (Kohli, 1986) en ce qu’il invoque autant des souffrances et sentiments privés que des changements structurels dans un ordre établi.

Nous avons pu constater qu’un historique personnel de méfiance envers les médicaments pourrait être lié à un refus vaccinal. Il est également apparu que les individus donnent un sens argumentatif aux souffrances dont iels témoignent au cours de leur vie. L’âge influence aussi le vécu de la pandémie et des mesures sanitaires, ce qui se retrouve dans l’argumentaire justifiant la décision vaccinale (il est intéressant de relever que la variation des âges respectifs de nos participant.e.s s’est montrée pertinente, mais pas leurs identités de genre).

Enjeux du parcours de vie dans le choix vaccinal

Un vocabulaire associé à la rupture est employé régulièrement dans les discours : « déchirement », « fracture sociale », « laisser une trace », « marquer », « craquer ». Ces termes suggèrent que l’argumentaire des personnes ayant participé à notre enquête est effectivement lié à une rupture biographique. Pour nos participant·e‚s plus jeunes (de 24 à 30 ans), les causes de cette rupture ont eu lieu durant la pandémie. Pour notre interlocuteur d’âge plus avancé (57 ans), elles ont eu lieu avant ; cela est cohérent avec l’idée exprimée par nos intervenant·e·s que la pandémie impacte plus les jeunes. Dans les deux occurrences, l’argumentaire invoqué est fortement inspiré par elle.  De plus, nos participant·e·s ont accepté tous les autres vaccins réglementaires ; le refus de la vaccination contre le Covid-19 est une nouveauté, ce qui indique un réagencement de leurs opinions. Notre seconde hypothèse, qui postulait que l’argumentaire choisi par les non-vacciné·e·s est lié à une ou plusieurs ruptures biographiques se confirme donc ; avec une attention particulière prêtée au fait que notre enquête a eu lieu peu de temps après les événements de la pandémie. Il serait pertinent de chercher si une plus grande distance dans le temps change l’importance que revêtent ces événements. Ce travail mériterait d’être effectué sur un plus large terrain ; il serait intéressant et pertinent de réitérer la recherche avec un échantillon plus large et randomisé. Cela permettrait probablement d’extraire de nouveaux argumentaires pertinents pour notre premier chapitre. En outre, l’application de la méthode du calendrier de vie a eu l’avantage d’encourager un regard rétrospectif lors de l’entretien ; il serait en revanche idéal d’en faire une application plus rigoureuse, en cadrant par exemple la durée s’écoulant entre l’envoi du calendrier et la date de l’entretien. C’est une méthode méritant d’être développée dans l’étude de la pandémie du Covid-19.


[1]Cela renvoie au concept de médecine expectante, “celle des médecins qui ont pour principe d’attendre l’évolution naturelle de la maladie avant de se décider” (Dictionnaire de l’Académie Française, 8e édition, 1935). Les participant·e·s invoquent sans le vouloir une tradition de longue date pour justifier leurs choix médicaux, ce qui abonde d’ailleurs dans le sens de notre première hypothèse, postulant que les arguments justifiant le choix vaccinal sont en continuité avec ceux utilisés dans l’histoire (cf. chapitre 1).

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Méfiance vaccinale : le cas des infirmier·ère·s. Partie 2 : tensions et dimensions morales https://wp.unil.ch/viral/mefiance-vaccinale-le-cas-des-infirmier%c2%b7ere%c2%b7s-partie-2-tensions-et-dimensions-morales/ Thu, 24 Aug 2023 08:15:00 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=2050 Expériences de la pandémie
Lors du cours-séminaire « Sciences sociales de la médecine et de la santé » qui s’est déroulé en 2022/23 à l’UNIL sous la houlette de Laetitia Della Bianca, Céline Mavrot et Francesco Panese, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené des enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux autour de la thématique cruciale des vaccins. Les paroles recueillies et/ou les problématiques abordées composent la trame d’expériences partagées et/ou de vécus intimes en lien avec cette problématique.

Une enquête de Séverine Bochatay et Jean-Pierre Pavillon

Dans une première partie, nous avons tenté d’explorer les raisons générales conduisant des infirmièr·e·s à refuser le vaccin contre la COVID-19. Nous avons tiré un parallèle entre ces raisons et celles de la population générale, en soulignant que les personnes interrogées se référaient souvent au savoir que leur apportait leur profession pour justifier un refus vaccinal.

Dans cette seconde partie, nous cherchons à comprendre quelles tensions le refus vaccinal des infirmières interrogées a pu provoquer avec la hiérarchie. En effet, dans un entretien livré au journal Le Temps en mai 2021, Inka Moritz (directrice générale de la Haute École de santé Vaud) déclarait « Une infirmière qui ne se vaccine pas, c’est une pilote qui refuse de monter dans l’avion. » (Skjellaug, 2021) Notre hypothèse était donc que la hiérarchie avait poussé pour la vaccination, en insistant particulièrement sur les questions morales relatives à la protection des patient·e·s pour motiver celle-ci.

« Ce que j’ai apprécié en Suisse, c’est cette liberté de choix. » – Océane

Comment réussir à convaincre si le problème est la rapidité du développement du vaccin ? Pour Mx. J. l’important était de favoriser la discussion. Il-elle invitait régulièrement les personnes hésitantes à consulter leur médecin traitant, pour avoir une discussion plus sereine, permettant de répondre aux questions de chacun·e. Pourtant, il est assez probable que cela n’ait pas convaincu en masse. Dans le cas d’Emma, une rencontre avec un·e infectiologue avait été proposée pour qu’il-elle réponde à d’éventuelles questions, ce qui ne l’a pas intéressée. Ses autres collègues non vacciné·e·s avaient également eu cette possibilité, mais elle ne croit pas que cela les ait convaincu·e·s. Mx. J. était d’ailleurs conscient·e que l’opposition de certain·e·s au vaccin COVID était « viscérale » comme il-elle le formulait, et qu’il n’y aurait pas de moyen de les convaincre. En revanche, dans sa gestion du personnel hospitalier au centre de vaccination, il-elle nous explique : « Je ne pouvais pas accepter que des gens ici vaccinent, alors qu’ils n’étaient pas vaccinés. » Le personnel réticent était donc orienté vers un autre service.

Les infirmières que nous avons interrogées n’ont quant à elles jamais eu à se réorienter dans un autre service. Elles nous ont toutes expliqué que différents aménagements avaient été mis en place par les responsables pour leurs permettre de continuer leur travail. Des tests poolés étaient organisés par les différentes institutions, également dans les écoles, comme nous a l’expliqué Mx. D. Toutes nos intervenantes ont apprécié ces solutions mises à leur disposition. Océane se rappelle :

« Donc c’est vrai que ça restait une contrainte, mais une contrainte accessible, pas quelque chose… Enfin, moi j’ai eu cette inquiétude qu’à un moment donné la contrainte soit telle qu’on ne puisse plus dire non. Et ça n’a pas été le cas. »

La crainte de l’obligation vaccinale était bien présente. Surtout qu’en France la vaccination des soignant·e·s était obligatoire, et que celle-ci a également été discuté en Suisse (Kottelat, 2021, Revello, 2021). Les infirmières rencontrées étaient donc toutes plutôt reconnaissantes, et n’ont pas fait état de tensions avec la hiérarchie, ce que leur refus aurait pu provoquer.

« On est un peu jugées malheureusement, alors que dans notre métier le jugement n’a pas sa place. » – Chloé

Bien que dans les service médicaux la hiérarchie semble avoir respecté le choix du refus vaccinal, les deux infirmières encore en formation ont ressenti une forte pression de la part de leur école : le-la directeur·trice avait envoyé une lettre aux personnes non-vaccinées. Pour Jade : « C’était limite presque une menace. Moi je l’ai perçu comme ça. C’était une menace bien forte, une lettre bien adressée pour qu’on se vaccine. » Elle nous raconte que certain·e·s élèves avaient pris rendez-vous avec le-la directeur·rice pour que leur choix soit plus respecté, sans que cela n’aboutisse. Les deux amies ont ressenti un jugement très fort de la part de leur entourage, et leur soutien mutuel, ainsi que celui d’autres personnes non-vaccinées (notamment grâce à un groupe WhatsApp d’élèves de leur école refusant la vaccination contre la COVID) a été primordial pour elles. Le vocabulaire de la résistance est récupéré par ces deux intervenantes. Par exemple, Jade nous dit :

« Déjà là je m’étonne d’avoir résisté. Je me dis que c’est peut-être aussi parce que j’ai vécu avec des gens qui n’étaient pas vaccinés non plus et que ça m’a conforté dans mon choix et que ça m’a soutenue. Si je n’avais pas eu ce soutien, j’aurais peut-être cédé. »  

Elles s’accordent à dire que dans leur stage elles ont ressenti beaucoup moins de pression de la part des supérieur·e·s. Les autres infirmières rejoignent ce constat, et comme nous l’explique Chloé, le jugement ne vient pas des supérieur·e·s hiérarchiques, mais plutôt des collègues : « Enfin, il y a quelques mois, il y a eu un jugement sur un patient qui était là, pas vacciné, et qui a eu la COVID. » Ainsi le jugement ne se fait peut-être pas directement sur les soignant·e·s mais des remarques sur les patient·e·s peuvent également être difficiles à supporter. Surtout que les infirmières avec lesquelles nous avons parlé se présentent comme des personnes qui elles-mêmes ne jugent pas.

L’entourage familial peut également être une source de tension. La situation de Chloé est un peu particulière à cet égard :

« Alors moi, j’ai une tante et un cousin qui sont médecins. Ils sont à fond sur ça, mais ils ne savent pas me donner la raison pour laquelle ils sont à fond dans le vaccin. Ils disent qu’il faut faire confiance à la science. »

Par ailleurs, aucune autre infirmière n’a éprouvé de difficulté particulière dans ses rapports aux médecin·es. Selon l’étude d’Unisanté, presque 90% des médecin·e·s étaient complétement vaccinés, et 73.4% des infirmier·ère·s. Lorsque nous demandons aux intervenantes si elles ont des hypothèses pour expliquer cette différence de taux, la plupart ne savent pas. Inès propose une explication : « J’ai l’impression que, dans les lieux de stage et dans les milieux hospitaliers, il y a beaucoup de médecins qui font les choses sans se demander pourquoi ils le font. »

Lors de notre entretien, Mx. D. avait évoqué le fait que la profession infirmière essaie de s’émanciper, de ne plus être des auxiliaires des médecin·e·s qui simplement « obéissent ». Pourtant, mise à part leur affinité avec les médecines alternatives – qu’elles ne thématisent toutefois pas comme un désir d’émancipation – aucune référence à une volonté d’affirmer une identité particulière de la profession infirmière n’a été faite par les personnes interrogées. Chloé revient cependant sur l’importance d’une collaboration entre les deux professions pour une meilleure prise en charge des patient·e·s. Elle ajoute :

« On a cette chance là que c’est vrai que nos médecins […] ont confiance en nous, et ils nous laissent quand même bien travailler en prenant des initiatives, mais avec les médecins assistants c’est plus compliqué. »

Ce ne sont pourtant pas des éléments suffisants pour confirmer notre hypothèse du refus de la vaccination comme l’affirmation d’une identité propre à la profession d’infirmière.

« Le taux de contagion est diminué, mais il est quand même présent. » – Emma

La vaccination du personnel soignant a pu apparaître comme un enjeu majeur pour endiguer la crise du coronavirus, en témoigne le fait qu’une étude dédiée à cette question ait été menée par Unisanté. Pourtant, pour les infirmières interrogées, travailler dans les soins n’est pas une raison suffisante pour accepter la vaccination. Comme le souligne Emma : « Ce n’est pas parce qu’on est dans un métier de la santé que l’on va suivre tout ce qui se fait dans le domaine médical. »

C’est également une critique que fait Océane : « Y a aussi ce côté, l’infirmière n’est pas traitée à la même enseigne que les autres. » Se pose ainsi la question de ce à quoi doivent consentir les soignant·e·s pour exercer leur métier. Les infirmier·ère·s ont déjà assuré un rôle fondamental dans ces périodes de crise, et celui-ci a été reconnu par la population, à la fois au travers des applaudissements de 21h et par le soutien à l’initiative pour les soins infirmiers lors du vote de novembre 2021 (Wicky, 2021). Une vaccination obligatoire, telle qu’elle le fut en France, peut être vue comme une injonction à un sacrifice supplémentaire. Alors que certain·e·s responsables telles que Mx. J. se positionnent clairement en faveur d’une obligation vaccinale contre la COVID pour le personnel soignant, dans l’idée que la « responsabilité c’est de protéger les patients », d’autres se montrent plus modéré·e·s. Mx. D. nous explique :

« Dans la profession infirmière, on doit donner l’exemple, donc nous, on doit être exemplaires. Il y a ce mélange entre qui je suis dans la vie professionnelle, et mes convictions intimes personnelles. On n’est plus des bonnes sœurs, on a une vie. On peut ne pas être d’accord et on n’obéit pas juste uniquement. »

Ainsi, lors de nos entretiens, l’argument que nous avancions en termes de protection des patient·e·s était rapidement balayé par les intervenant·e·s. Comme l’explique Océane : « J’estimais qu’avec les gestes barrières je protégeais déjà cette population. » Une autre manière d’éviter l’accusation d’égoïsme était de rappeler que ses collègues ne l’avaient pas fait particulièrement par un souci de l’autre, mais que bien souvent les raisons de la vaccination étaient pour partir en vacances, ou aller au restaurant.

Dans tous les cas, au vu des entretiens que nous avons menés, il semble peu probable qu’une obligation vaccinale soit un moyen de convaincre les réticent·e·s. Même si certaines ont affirmé lors des entretiens que dans une telle situation elles hésiteraient à changer de métier, cela reste une chose à laquelle elles préfèrent ne pas penser. Si elles devaient se vacciner sous la contrainte, ce serait selon nous une source de tensions dans les équipes et surtout, cela ne les convaincrait pas du bien-fondé scientifique de la vaccination. De plus, nous avons pu remarquer qu’insister sur la vaccination comme un devoir moral n’est pas plus efficace, et au contraire pourrait même être contre-productif. Comme l’explique Rosenfeld et Tomyiama (2022) :

« Intuitivement, le fait de blâmer les personnes qui évitent de se faire vacciner contre le COVID-19 peut sembler une stratégie efficace pour créer des normes morales prescriptives qui incitent à se faire vacciner. Pourtant, les gens se mettent facilement sur la défensive lorsqu’ils sentent que leur image morale est menacée. »

Conclusion

Le but de notre recherche était de comprendre les motifs de refus du vaccin chez le personnel infirmier. L’analyse des entretiens avec les infirmières rejoint les résultats de l’étude d’Unisanté sur le personnel des hôpitaux vaudois : les motivations sont souvent le manque de recul, la trop grande rapidité du développement du vaccin contre la COVID, les inconnues sur la technologie ARN, le sentiment de ne pas courir de risque à titre personnel et celui de ne pas faire courir de risque aux patient·e·s en appliquant les gestes barrières. Les théories complotistes étaient quasiment absentes, comme dans l’étude Unisanté. En revanche, les thèmes de la grossesse et de la crainte de l’infertilité, très présents dans cette étude, n’apparaissaient qu’en filigrane dans nos entretiens.

L’idée qu’une motivation spécifique aux infirmièr·e·s pourrait être l’affirmation d’une identité professionnelle et les rapports hiérarchiques parfois difficiles avec le corps médical a été soutenue par Mx. D. Dans les entretiens avec les infirmières, cette problématique était présente mais n’était pas explicitement invoquée comme ayant influencé leur choix de refuser le vaccin. En conclusion, nous avons pu observer que les arguments mobilisés pour justifier un refus vaccinal chez les infirmières sont proches de ceux de la population, bien que certains éléments propres à leur pratique étaient leur discours. Ceux-ci peuvent être des témoignages rapportés par leur patient·e·s, des observations qu’elles-mêmes ont pu faire de personnes atteint·e·s de la COVID-19, ou des éléments appris pendant leur formation. L’abandon très rapide des mesures de prévention au printemps 2022, justifié par le changement de comportement du virus, a souvent été ressenti comme une preuve de l’incohérence des politiques sanitaires et une confirmation de l’inutilité du vaccin. En revanche, comme les infirmières interrogées n’étaient en principe pas opposées aux vaccins « historiques », si la vaccination contre la COVID-19 devenait à nouveau un enjeu majeur dans le futur, nous pouvons supposer que celles-ci pourraient être convaincues par des arguments scientifiques encourageants.

Bibliographie

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Méfiance vaccinale : le cas des infirmier·ère·s. Partie 1 : Les raisons de la méfiance https://wp.unil.ch/viral/mefiance-vaccinale-le-cas-des-infirmier%c2%b7ere%c2%b7s-partie-1-les-raisons-de-la-mefiance/ https://wp.unil.ch/viral/mefiance-vaccinale-le-cas-des-infirmier%c2%b7ere%c2%b7s-partie-1-les-raisons-de-la-mefiance/#respond Thu, 24 Aug 2023 08:00:00 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=2027 Expériences de la pandémie
Lors du cours-séminaire « Sciences sociales de la médecine et de la santé » qui s’est déroulé en 2022/23 à l’UNIL sous la houlette de Laetitia Della Bianca, Céline Mavrot et Francesco Panese, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené des enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux autour de la thématique cruciale des vaccins. Les paroles recueillies et/ou les problématiques abordées composent la trame d’expériences partagées et/ou de vécus intimes en lien avec cette problématique.

Une enquête de Séverine Bochatay et Jean-Pierre Pavillon

Un virus prévu, mais inattendu

Depuis plusieurs années les spécialistes en maladies infectieuses et les épidémiologistes prédisaient une prochaine pandémie. Ils l’imaginaient comme une mutation majeure du virus de la grippe ou, scénario catastrophe, comme une fièvre hémorragique de type Ebola. Finalement, c’est un coronavirus proche du SARS (syndrome aigu respiratoire sévère responsable d’une épidémie en Asie du sud-est en 2002-2003) ou du MERS (infection à coronavirus éteinte spontanément en 2012 au Moyen-Orient) (Schäfer-Keller, Schaffert-Witvliet, 2021), qui a émergé et a pris de court l’ensemble de la communauté scientifique par son comportement et sa transmissibilité atypiques.

Durant les premiers mois de la pandémie, les gouvernements et les autorités sanitaires ont dû prendre des décisions malgré des connaissances lacunaires, et ont eu des attitudes contradictoires, par exemple sur le port du masque (Hassenteufel, 2020, Zielinska, 2021). La pandémie a induit une ère d’incertitude, de doute et d’insécurité. Dans ce contexte, la mise au point très rapide d’un vaccin, développé grâce à une technologie éprouvée dans d’autres domaines, mais nouvelle dans celui des maladies infectieuses, a suscité une méfiance au-delà du cercle des personnes opposées aux vaccins en général.

Alors que la vaccination du personnel soignant apparaît comme un enjeu central de la lutte contre la COVID-19 (Skjellaug, 2021, Kottelat, 2021), le personnel des institutions médicales a pu se montrer réticent. Ce fut notamment le cas en France où les soignant·e·s sont descendu·e·s dans la rue pour contester l’obligation de vaccination pour le personnel. Dans un article paru en 2020, Katrine Habersaat et Cath Jackson posaient l’hypothèse que le niveau d’éducation influençait l’attitude des individus face à la vaccination (2020 : 34). La question du vaccino-scepticisme chez le personnel soignant devient donc particulièrement intéressante, étant donné que c’est lui qui est le plus formé sur ces questions.

© Pierre Larrieu / Hans Lucas / AFP

Lors des campagnes de vaccinations précédentes, par exemple contre la grippe A H1N1, il avait été observé que les infirmier·ère·s se vaccinaient beaucoup moins que les médecin·es (Boyeau et al., 2011), des clivages qui semblent également apparaître dans le cas de la COVID-19 (Guimier, 2021). Ainsi, et ce malgré leur haut niveau de formation, des infirmier·ère·s se retrouvent à l’écart de la pensée majoritaire du corps médical. Dans Sorcières, Sages-Femmes et Infirmières, publié pour la première fois en 1973 aux États-Unis, et réédité plusieurs fois depuis, les militantes féministes Barbara Ehrenreich et Deidre English, explorent la manière dont les femmes ont été exclues du champ médical. De manière un peu provoquante, elles dressaient ce constat :

« L’ensemble des infirmières ne constitue que du personnel « auxiliaire » par rapport au médecin. Depuis l’aide-infirmière, dont les tâches serviles sont dictées avec une précision « industrielle », jusqu’à l’infirmière qui transmet les ordres du médecin, tout ce personnel féminin en uniforme constitue une armée de servantes aux ordres des professionnels mâles. » (2018 : 16)

Ces observations sur le rôle des infirmier·ère·s peuvent nous questionner sur la place actuelle de cette profession dans les systèmes de santé. D’une certaine manière celle-ci conserve son actualité : ces dernières années, de nombreux articles ont été publiés pour appeler à une plus grande collaboration entre médecin·e·s et infirmier·ère·s (Gerber et al., 2018), bien que dans les faits la hiérarchie reste pesante (Brocard, 2019).

Le but de ce travail sera donc d’étudier les raisons invoquées par des infirmier·ère·s suisses romands méfiant·e·s par rapport au vaccin contre la COVID-19, et comment cette méfiance a été gérée par les responsables de différentes institutions de santé. En se fondant sur la littérature précédemment citée et sur l’expérience professionnelle de l’un d’entre nous, nous formulons l’hypothèse que l’affirmation d’une identité différente de celle des médecins et d’une vision de la santé plus centrée sur le patient que sur la maladie pourraient expliquer un tel refus.

Notre étude a été menée par une étudiante en master en humanités numériques et un auditeur, médecin retraité. Elle se fonde sur des entretiens semi-directifs abordant les questions de refus vaccinal avec des infirmières qui ont refusé le vaccin contre la COVID-19, que nous avons contacté en demandant à des connaissances infirmières si certaines de leurs collègues avaient refusé cette vaccination et accepteraient de nous en parler. Nous avons également interrogé des personnes qui forment ou encadrent la profession infirmière (désignés ci-dessous comme « responsables »), pour savoir si le refus vaccinal avait été un problème. Préalablement, nous avons utilisé les résultats d’une enquête menée par Unisanté (Centre de médecine communautaire du canton de Vaud) sur la vaccination chez le personnel des hôpitaux vaudois (étude non publiée, 2021).

Profils

Infirmières

Chloé est infirmière dans un hôpital valaisan en soins continus depuis son arrivée en Suisse, il y a quelques années. Elle a effectué sa formation en France, et y habite toujours. Elle est âgée de 27 ans. Elle aime beaucoup son métier, qu’elle considère comme une vocation.

Emma est infirmière depuis 2015 après une courte période dans un hôpital, elle se tourne vers les soins à domicile et commence à travailler dans un CMS. En 2021, elle rejoint le CMS d’une ville valaisanne. Elle a également effectué sa formation en Valais. Ne sachant pas très bien quel métier elle voulait faire, elle a d’abord effectué une formation d’employée de commerce.

Océane, 43 ans, a emménagé en Suisse peu avant le confinement pour rejoindre son compagnon de l’époque. Ils se sont séparés durant la crise du COVID et elle pense retourner en France plus tard, cependant elle refusera d’y travailler en tant qu’infirmière. Elle travaille dans une unité d’intervention mobile en psychiatrie dans un hôpital intercantonal.

Inès est originaire du Valais et est âgée de 21 ans. Elle étudie les soins infirmiers dans une école vaudoise et terminera son bachelor cette année. Durant son cursus, elle a effectué sept stages dans des milieux médicaux divers, dont certains pendant les vagues de COVID.

Jade est une camarade de classe et amie d’Inès. Toutes deux ont décidé de participer à l’entretien ensemble à la fois pour des raisons organisationnelles, mais surtout pour se soutenir, comme elles le font toujours quand il est question de refus vaccinal. Jade a 24 ans et est originaire du Valais.

Responsables

Mx. J. est actuellement directeur·rice des soins communautaires dans un important hôpital régional romand. Il-elle est infirmier·ère-anesthésiste de formation. Durant l’épidémie de COVID-19, il-elle a été responsable du centre de tests et de vaccination de cet hôpital.

Mx. D. est un·e cadre supérieur·e d’une école d’infirmèr·e·s romande. Il-elle a travaillé dans plusieurs institutions de santé de Suisse romande et n’est à son poste actuel que depuis quelques temps. A son arrivée, les mesures anti-COVID étaient déjà en place.

« Leur métier ne les a pas protégées. » – Mx. J.

En juillet 2020, Unisanté a conduit une enquête quantitative auprès du personnel d’institutions hospitalières du canton de Vaud. Malgré le fait que ces résultats n’aient pas (encore) fait l’objet d’une publication, nous y avons eu accès grâce à l’un·e des chercheur·euse·s ayant travaillé sur cette étude. Parmi les participant·e·s, 73,4% d’entre-eux et elles étaient entièrement vacciné·e·s contre la COVID-19, ce qui correspondait à ce moment à deux doses de vaccin, ou une dose et une infection. Les personnes non-vaccinées avaient la possibilité d’indiquer librement les raisons de leur refus. L’analyse textuelle des 328 réponses à cette question ouverte révèle sept classes thématiques :

  • Le manque de savoir par rapport aux effets à long terme
  • Le développement trop rapide du vaccin
  • La peur d’affaiblir le système immunitaire
  • Une infection passée à la COVID
  • Pas de risque perçu de développer une forme grave de la maladie
  • L’efficacité de l’application de gestes barrière

Si ces différentes catégories sont souvent liées les unes aux autres, une dernière est sémantiquement à part. Il s’agit des risques perçus pour une grossesse (en cours ou envisagée).

La population interrogée étant restreinte, il n’est malheureusement pas possible d’extraire uniquement les réponses des infirmier·ère·s de cette enquête d’Unisanté, mais comme nous le verrons dans la suite de ce travail, ces thématiques sont souvent mobilisées par nos répondant·e·s. Dans l’ensemble, il est intéressant de constater que les motivations évoquées ici pour refuser la vaccination contre la COVID-19 des professionnel·le·s de santé diffèrent globalement peu de celles de la population générale selon le/la chercheur·se avec qui nous avons été en contact. Cette personne souligne pourtant que les références au complotisme sont bien moins fréquentes dans les réponses du personnel hospitalier que dans la population générale. Pour Sébastien Dieguez et Laurent Cordonier (2021), les théories du complot « expliquent les malheurs du monde […] par des récits mettant en scène des acteurs aux intentions malveillantes. » Certes, les infirmières que nous avons interrogées ne font pas référence à de tels acteurs, pourtant nous pouvons quand même nuancer ce résultat, car nous avons pu remarquer que certaines de nos intervenantes adoptaient un argumentaire proche de celui observable dans les sphères complotistes telles que l’a décrit Anthony Mansuy dans un entretien pour le média Blast (Robert, 2022). C’est notamment le cas d’Océane qui nous a mentionné avoir réussi à faire soigner un membre de sa famille par le docteur Raoult.

Cette continuité entre les raisons de la non-vaccination dans la population générale et chez les soignant·e·s a également été observée par Mx. J. Lors des procédures de dépistage de la COVID, il-elle essayait d’effectuer le test lui-elle-même si il-elle savait que la personne était un·e professionnel·le de la santé. Il-elle essayait ainsi d’instaurer un dialogue avec la personne non-vaccinée. Dans ce cadre-là, il-elle a constaté que les motifs d’un refus qui revenaient fréquemment étaient la rapidité du développement du vaccin, la peur de s’injecter un tel produit, ou l’impression de ne pas être un danger (grâce aux gestes barrière). La référence à la liberté de choix était également récurrente. Il-elle affirme que les soignant·e·s n’avaient en réalité « pas plus d’arguments contre le vaccin que le reste de la population ». Il-elle considérait ainsi ces discours comme en partie irrationnels Pour lui-elle, les infirmier·ère·s ne font pas figure d’exception face aux questionnements auxquels nous avons sûrement tous été confronté lors de cette crise, et cela malgré leur haut niveau de formation en santé : « Elles étaient désécurisées comme les autres. Le métier ne les a pas protégées. »

L’expérience des infirmières

Plusieurs auteur·e·s ont parlé d’« infodémie » en ces temps de crise. En 2020, plusieurs organisations internationales (dont l’OMS) ont conjointement publié une déclaration intitulée « Gestion de l’infodémie sur la COVID-19 » (OMS et al. 2020). Dans celle-ci, l’infodémie est définie comme :

« Une surabondance d’informations, tant en ligne que hors ligne [qui] se caractérise par des tentatives délibérées de diffuser des informations erronées afin de saper la riposte de santé publique et de promouvoir les objectifs différents de certains groupes ou individus. »

Dans Textes anticartésiens (1877), Charles S.Pierce consacre un chapitre à la manière dont se fixe la croyance, c’est-à-dire à comment nous choisissons de croire une théorie plutôt qu’une autre lorsque nous avons un doute. Il insiste particulièrement dans ce texte sur le rôle du doute, qui agit comme un moteur pour déclencher un raisonnement aboutissant à une croyance. Pour lui, ce raisonnement sera bon s’il parvient à « une conclusion vraie tirée de prémisses vraies » (p.270). Lors d’une pandémie, durant laquelle les expert·e·s et les autorités eux-mêmes parfois se contredisent, savoir quelles sont les prémisses vraies devient particulièrement complexe, surtout s’il l’on considère l’infodémie qui double ces discours. Trouver des informations est une difficulté dont nous a fait part Océane :

« Parce qu’en fait quand c’est comme ça, vous êtes tellement noyé d’informations qui viennent de toutes parts : des gens pour, des gens contre. Je me suis dit, que peut être dans la revue scientifique, au moins j’aurai des éléments un petit peu plus fiables. »

L’enjeu, dans une telle situation, se situe plutôt dans la relation de confiance envers les institutions. Dans une analyse pour AOC media, Pierre-Michel Menger (2021) soulignait justement que la confiance était un enjeu majeur de cette crise. A un moment où les vaccins commençaient tout juste d’être administrés à la population (janvier 2021), il remarquait déjà des méfiances ; pourtant, il prédisait : « si le ou les vaccins font effectivement leur œuvre, une situation nouvelle s’ouvrira. Les incrédules et les défiants pourront bien douter, la caravane de la recherche avancera, et celle du processus de vaccination aussi ». Si, dans ce laps de temps, beaucoup de personnes méfiantes ont décidé de se faire vacciner, les infirmières que nous avons interrogées étaient sûres de leur choix de ne pas le faire.

En quoi nos intervenantes ont-elles confiance, et de quoi se méfient-t-elle concrètement ?

« Là, à 27 ans, j’ai confiance en mon corps » – Chloé

Selon le site de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), les personnes considérées comme vulnérables face à la COVID-19 sont les femmes enceintes, les adultes atteints de la trisomie 21, les adultes atteints de certaines maladies chroniques, et les personnes âgées. Il est expliqué que « le taux d’hospitalisation augmente à partir de 50 ans. »  Ainsi, nos intervenantes ne font a priori partie d’aucune de ces catégories, et elles-mêmes ne se considèrent pas comme étant à risque. Souvent, elles font référence à leur jeunesse, ou à leur immunité naturelle. Par exemple, Emma nous dit : « Je suis quelqu’un qui est en bonne santé, je peux favoriser mon immunité naturelle sans avoir besoin de faire le vaccin. » Elles comprennent d’ailleurs que des personnes à risque fassent le vaccin. Inès nous explique que toute une partie de sa famille est vaccinée et elle précise : « Ce que je pouvais comprendre et ce que je respectais parce que c’étaient des personnes à risques. »

Cette confiance en leur immunité naturelle est aussi à mettre en lien chez certaines de nos intervenantes avec la volonté assumée de contracter la maladie plutôt que de se vacciner. En fait, la gravité de la maladie et l’efficacité du vaccin sont toutes deux sous-considérées, parfois du fait même de leur expérience du contact avec des personnes malades. C’est le cas de Chloé qui, dans son travail aux soins intensifs a dû soigner des personnes jusqu’à triplement vaccinés, et même si elle avoue que celles-ci avaient des comorbidités, il s’est agi d’une expérience suffisante pour qu’elle remette en cause la nécessité de se vacciner.

Cela ressort également dans une question que nous pose Océane : « est-ce qu’on est sûr que le vaccin évite les cas graves ? » Dans une lettre de réponse au collectif Réinfosanté qui s’inquiétait de la vaccination des femmes enceintes, publiée sur leur site, le chef d’obstétrique du CHUV David Baud écrit : « Cependant, aux hypothétiques effets inattendus du vaccin encore méconnus, vous n’opposez pas le risque du virus lui-même. » Nos intervenantes semblent effectivement ne pas considérer les risques de la maladie elle-même.

Océane s’oppose clairement au vaccin, alors que les autres se considèrent plutôt comme neutres. Elle ne considère pas avoir milité contre celui-ci, mais elle nous explique qu’ils en ont régulièrement parlé en famille. Peu après la première dose du vaccin anti-COVID, son père, atteint d’un cancer, voit son taux de globules augmenter. Pour elle, la cause est forcément du côté du vaccin :

« Mais voilà, moi sur le coup, j’ai vu qu’il avait fait ce vaccin, j’ai tout de suite eu peur, et j’ai eu cette réaction, « papa s’il te plaît retourne pas faire la 2e dose ». On n’était pas d’accord, mais ce sont des gens adultes et responsables. »

Océane est aussi l’aînée des intervenantes. Bien qu’elle n’ait pas l’âge d’être considérée comme vulnérable, elle est néanmoins sujette à quelques soucis vasculaires. Ce qui pourrait être une motivation pour faire le vaccin, devient au contraire chez elle une raison de plus de s’en méfier : elle pense que les vaccins peuvent avoir des effets indésirables sur le système cardio-vasculaire. En se référant à une étude qu’elle a lue, elle nous explique que les anticorps contre la protéine spike développés lors de la vaccination provoqueraient des insuffisances cardiaques à partir de la huitième dose. Bien qu’il ne soit pas question d’un tel nombre de doses, cela remet également en cause le bien-fondé de cette vaccination à ses yeux.

Un élément ressort de sa position qui semble récurrent dans la rhétorique des personnes qui s’opposent au vaccin, la référence à « une » étude ou à « un » médecin. Comme Océane l’a également fait un peu plus tôt dans l’entretien :

« J’ai lu des études sur un Monsieur qui fabrique le vaccin de la grippe depuis 40 ans. J’imagine qu’un Monsieur qui est directeur de je ne sais quoi qui fabrique un vaccin depuis 40 ans sait quand même de quoi il parle. »

Concrètement, elle ne nous a pas expliqué quelles étaient les conclusions de cette étude, mais nous pouvons imaginer que celle-ci s’opposait à la vaccination. Océane est peut-être également l’infirmière avec qui nous avons parlé qui essayera le plus d’appuyer son discours avec des éléments qu’elle considère comme scientifiques, par exemple en utilisant un vocabulaire médical et des acronymes (tels que AMM pour autorisation de mise sur le marché). Elle fera également référence à différentes études, donnant ainsi à son discours une certaine forme de légitimité.

Les autres intervenantes feront plus facilement référence à leur expérience personnelle comme raison pour se méfier de la vaccination. Comme nous en avait parlé Mx. J., des liens de causalité sont souvent supposées entre le vaccin contre la COVID et un autre événement médical. Par exemple, Chloé nous explique que les médecins ont découvert une sclérose en plaques chez une de ses amies et qu’une autre a perdu son bébé à trois mois, toujours peu de temps après s’être vaccinées. Elle précise : « Mais bien sûr bon, ils ne mettent pas en lien, mais … » Inès, qui a travaillé dans un centre de vaccination, nous raconte qu’elle recevait « beaucoup de témoignages de certaines femmes » dont le cycle menstruel était déréglé, ou qui avaient fait des fausses couches. Nous retrouvons ici la thématique de la peur des effets du vaccin sur le cycle reproducteur.

De même, leur formation d’infirmière peut également les amener à questionner la légitimité de cette vaccination. C’est ce qu’explique Chloé : « Alors en fait moi j’ai eu des cours, comme beaucoup de mes collègues. C’est pour ça que j’ai été étonnée qu’ils ne se posent pas plus de questions. » C’est un point que nous avons pu aborder avec Mx. D., qui nous a expliqué que, dans son école, les approches complémentaires étaient promues. Ainsi une distance est prise par rapport au biomédical pour favoriser une approche holistique : il semblerait que cette formation invite à parfois questionner certains remèdes, plutôt que d’aveuglement appliquer des protocoles. Cet aspect a selon il-elle pu jouer un rôle pour une approche différenciée des infirmièr·e·s face à la vaccination. D’ailleurs, dans plusieurs entretiens, un penchant pour les médecines alternatives était affirmé, et mis en lien avec le sentiment qu’il existait d’autres moyens que la vaccination pour se protéger.

« On n’avait pas assez ce recul qui était nécessaire après un vaccin. » – Jade

Les conclusions auxquelles amènent l’expérience et les savoirs des différentes infirmières interrogées sont que le vaccin a été développé trop vite. La rapidité de mise sur le marché des différents vaccins est peut-être l’argument le plus souvent mobilisé par celles et ceux qui refusent le produit. Laurent-Henri Vignaud (2021) souligne que les vaccins actuels, dont ceux contre la COVID sont « de véritables produits high-tech qui exigent une chaîne de fabrication complexe et des investissements financiers considérables dont peu de laboratoires dans le monde sont capables », ce qui peut susciter de la méfiance. C’est notamment ce qu’exprime Chloé : « Même avec tout l’argent du monde […] j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de vaccins mis en service, donc j’ai trouvé ça incohérent. » Océane est encore plus tranchante dans sa position. Elle nous explique :

« Ce n’est pas un vaccin. Enfin, je ne sais pas, un vaccin dans mon esprit c’est un virus inactivé qui stimule les défenses immunitaires. C’est comme ça qu’on nous l’avait appris. Après, on peut pousser les choses. Mais pour moi, ce qui a été injecté aux personnes, là, ce n’est pas un vaccin, c’est quelque chose de plutôt expérimental qui n’a pas passé les AMM et qui ne met pas du tout en confiance. »

C’est cette méfiance non pas envers un vaccin, mais envers une nouvelle technologie développée rapidement qui permet de se mettre à distance d’une position fondamentalement anti-vaccinale. Ainsi, les vaccins « historiques » sont acceptés. Inès nous explique quand même qu’elle n’aurait pas forcément fait le vaccin contre l’hépatite-B si elle ne travaillait pas dans la santé, mais elle a accepté car :

« Sur ces vaccins on avait pas mal de recul, et puis ils étaient quand même bien efficaces. Ça n’empêche bien sûr pas d’attraper, mais ça limite beaucoup les risques. Enfin, il y a eu beaucoup moins de cas depuis qu’il y a eu ces vaccins. Donc je me suis dit oui, pour protéger. Et personnellement, pour avoir été quand même en contact avec des patients où j’ai quand même eu le risque d’attraper l’hépatite par exemple, j’ai quand même été très satisfaite d’avoir été vaccinée et au final ça ne m’a pas posé problème justement parce qu’on avait du recul sur ce vaccin. »

Nous retrouvons ici certains arguments mobilisés dans les discours pro-vaccination, mais la rapidité de fabrication permet toutefois ici de discréditer le vaccin contre la COVID-19.

Répertoires argumentaires du refus de la vaccination

Dans leur recherche, accessible dès le 31 août 2023 sur ce blog, Carla Cela et Valentine Perrot, ont proposé d’analyser les arguments contre la vaccination selon trois répertoires : épistémique, politique et moral. En reprenant ces catégories, nous pouvons soutenir que les différentes raisons dont nous avons traitées dans cette partie sont avant tout épistémiques, c’est-à-dire qu’elles se fondent sur des éléments propres aux connaissances que nos intervenantes reconnaissent comme scientifiquement légitimes (ce qui ne veut pas dire que ce soit effectivement le cas). Ces raisons sont aussi souvent à mettre en rapport avec l’expérience propre des infirmières interrogées.

Les répertoires moraux et politiques ne sont pourtant pas absents du discours de nos intervenantes. En effet, dans une seconde partie, nous traiterons de l’impact du refus de la vaccination contre la COVID-19 sur les relations entre les responsables et les infirmières, ainsi qu’entre les infirmières et leurs collègues et proches. Dans ce contexte, les personnes avec qui nous avons mené nos entretiens reviennent sur la sensation d’avoir été jugé négativement pour leur choix de refuser la vaccination. Ce sont ces enjeux moraux et leur rapport au politique que nous vous proposons de lire dans la deuxième partie de cette publication.

Partie 2 : Tensions et dimensions morales

Dans une première partie, nous avons tenté d’explorer les raisons générales conduisant des infirmièr·e·s à refuser le vaccin contre la COVID-19. Nous avons tiré un parallèle entre ces raisons et celles de la population générale, en soulignant que les personnes interrogées se référaient souvent au savoir que leur apportait leur profession pour justifier un refus vaccinal.

Dans cette seconde partie, nous cherchons à comprendre quelles tensions le refus vaccinal des infirmières interrogées a pu provoquer avec la hiérarchie. En effet, dans un entretien livré au journal Le Temps en mai 2021, Inka Moritz (directrice générale de la Haute École de santé Vaud) déclarait « Une infirmière qui ne se vaccine pas, c’est une pilote qui refuse de monter dans l’avion. » (Skjellaug, 2021) Notre hypothèse était donc que la hiérarchie avait poussé pour la vaccination, en insistant particulièrement sur les questions morales relatives à la protection des patient·e·s pour motiver celle-ci.

« Ce que j’ai apprécié en Suisse, c’est cette liberté de choix. » – Océane

Comment réussir à convaincre si le problème est la rapidité du développement du vaccin ? Pour Mx. J. l’important était de favoriser la discussion. Il-elle invitait régulièrement les personnes hésitantes à consulter leur médecin traitant, pour avoir une discussion plus sereine, permettant de répondre aux questions de chacun·e. Pourtant, il est assez probable que cela n’ait pas convaincu en masse. Dans le cas d’Emma, une rencontre avec un·e infectiologue avait été proposée pour qu’il-elle réponde à d’éventuelles questions, ce qui ne l’a pas intéressée. Ses autres collègues non vacciné·e·s avaient également eu cette possibilité, mais elle ne croit pas que cela les ait convaincu·e·s. Mx. J. était d’ailleurs conscient·e que l’opposition de certain·e·s au vaccin COVID était « viscérale » comme il-elle le formulait, et qu’il n’y aurait pas de moyen de les convaincre. En revanche, dans sa gestion du personnel hospitalier au centre de vaccination, il-elle nous explique : « Je ne pouvais pas accepter que des gens ici vaccinent, alors qu’ils n’étaient pas vaccinés. » Le personnel réticent était donc orienté vers un autre service.

Les infirmières que nous avons interrogées n’ont quant à elles jamais eu à se réorienter dans un autre service. Elles nous ont toutes expliqué que différents aménagements avaient été mis en place par les responsables pour leurs permettre de continuer leur travail. Des tests poolés étaient organisés par les différentes institutions, également dans les écoles, comme nous a l’expliqué Mx. D. Toutes nos intervenantes ont apprécié ces solutions mises à leur disposition. Océane se rappelle :

« Donc c’est vrai que ça restait une contrainte, mais une contrainte accessible, pas quelque chose… Enfin, moi j’ai eu cette inquiétude qu’à un moment donné la contrainte soit telle qu’on ne puisse plus dire non. Et ça n’a pas été le cas. »

La crainte de l’obligation vaccinale était bien présente. Surtout qu’en France la vaccination des soignant·e·s était obligatoire, et que celle-ci a également été discuté en Suisse (Kottelat, 2021, Revello, 2021). Les infirmières rencontrées étaient donc toutes plutôt reconnaissantes, et n’ont pas fait état de tensions avec la hiérarchie, ce que leur refus aurait pu provoquer.

« On est un peu jugées malheureusement, alors que dans notre métier le jugement n’a pas sa place. » – Chloé

Bien que dans les service médicaux la hiérarchie semble avoir respecté le choix du refus vaccinal, les deux infirmières encore en formation ont ressenti une forte pression de la part de leur école : le-la directeur·trice avait envoyé une lettre aux personnes non-vaccinées. Pour Jade : « C’était limite presque une menace. Moi je l’ai perçu comme ça. C’était une menace bien forte, une lettre bien adressée pour qu’on se vaccine. » Elle nous raconte que certain·e·s élèves avaient pris rendez-vous avec le-la directeur·rice pour que leur choix soit plus respecté, sans que cela n’aboutisse. Les deux amies ont ressenti un jugement très fort de la part de leur entourage, et leur soutien mutuel, ainsi que celui d’autres personnes non-vaccinées (notamment grâce à un groupe WhatsApp d’élèves de leur école refusant la vaccination contre la COVID) a été primordial pour elles. Le vocabulaire de la résistance est récupéré par ces deux intervenantes. Par exemple, Jade nous dit :

« Déjà là je m’étonne d’avoir résisté. Je me dis que c’est peut-être aussi parce que j’ai vécu avec des gens qui n’étaient pas vaccinés non plus et que ça m’a conforté dans mon choix et que ça m’a soutenue. Si je n’avais pas eu ce soutien, j’aurais peut-être cédé. »  

Elles s’accordent à dire que dans leur stage elles ont ressenti beaucoup moins de pression de la part des supérieur·e·s. Les autres infirmières rejoignent ce constat, et comme nous l’explique Chloé, le jugement ne vient pas des supérieur·e·s hiérarchiques, mais plutôt des collègues : « Enfin, il y a quelques mois, il y a eu un jugement sur un patient qui était là, pas vacciné, et qui a eu la COVID. » Ainsi le jugement ne se fait peut-être pas directement sur les soignant·e·s mais des remarques sur les patient·e·s peuvent également être difficiles à supporter. Surtout que les infirmières avec lesquelles nous avons parlé se présentent comme des personnes qui elles-mêmes ne jugent pas.

L’entourage familial peut également être une source de tension. La situation de Chloé est un peu particulière à cet égard :

« Alors moi, j’ai une tante et un cousin qui sont médecins. Ils sont à fond sur ça, mais ils ne savent pas me donner la raison pour laquelle ils sont à fond dans le vaccin. Ils disent qu’il faut faire confiance à la science. »

Par ailleurs, aucune autre infirmière n’a éprouvé de difficulté particulière dans ses rapports aux médecin·es. Selon l’étude d’Unisanté, presque 90% des médecin·e·s étaient complétement vaccinés, et 73.4% des infirmier·ère·s. Lorsque nous demandons aux intervenantes si elles ont des hypothèses pour expliquer cette différence de taux, la plupart ne savent pas. Inès propose une explication : « J’ai l’impression que, dans les lieux de stage et dans les milieux hospitaliers, il y a beaucoup de médecins qui font les choses sans se demander pourquoi ils le font. »

Lors de notre entretien, Mx. D. avait évoqué le fait que la profession infirmière essaie de s’émanciper, de ne plus être des auxiliaires des médecin·e·s qui simplement « obéissent ». Pourtant, mise à part leur affinité avec les médecines alternatives – qu’elles ne thématisent toutefois pas comme un désir d’émancipation – aucune référence à une volonté d’affirmer une identité particulière de la profession infirmière n’a été faite par les personnes interrogées. Chloé revient cependant sur l’importance d’une collaboration entre les deux professions pour une meilleure prise en charge des patient·e·s. Elle ajoute :

« On a cette chance là que c’est vrai que nos médecins […] ont confiance en nous, et ils nous laissent quand même bien travailler en prenant des initiatives, mais avec les médecins assistants c’est plus compliqué. »

Ce ne sont pourtant pas des éléments suffisants pour confirmer notre hypothèse du refus de la vaccination comme l’affirmation d’une identité propre à la profession d’infirmière.

« Le taux de contagion est diminué, mais il est quand même présent. » – Emma

La vaccination du personnel soignant a pu apparaître comme un enjeu majeur pour endiguer la crise du coronavirus, en témoigne le fait qu’une étude dédiée à cette question ait été menée par Unisanté. Pourtant, pour les infirmières interrogées, travailler dans les soins n’est pas une raison suffisante pour accepter la vaccination. Comme le souligne Emma : « Ce n’est pas parce qu’on est dans un métier de la santé que l’on va suivre tout ce qui se fait dans le domaine médical. »

C’est également une critique que fait Océane : « Y a aussi ce côté, l’infirmière n’est pas traitée à la même enseigne que les autres. » Se pose ainsi la question de ce à quoi doivent consentir les soignant·e·s pour exercer leur métier. Les infirmier·ère·s ont déjà assuré un rôle fondamental dans ces périodes de crise, et celui-ci a été reconnu par la population, à la fois au travers des applaudissements de 21h et par le soutien à l’initiative pour les soins infirmiers lors du vote de novembre 2021 (Wicky, 2021). Une vaccination obligatoire, telle qu’elle le fut en France, peut être vue comme une injonction à un sacrifice supplémentaire. Alors que certain·e·s responsables telles que Mx. J. se positionnent clairement en faveur d’une obligation vaccinale contre la COVID pour le personnel soignant, dans l’idée que la « responsabilité c’est de protéger les patients », d’autres se montrent plus modéré·e·s. Mx. D. nous explique :

« Dans la profession infirmière, on doit donner l’exemple, donc nous, on doit être exemplaires. Il y a ce mélange entre qui je suis dans la vie professionnelle, et mes convictions intimes personnelles. On n’est plus des bonnes sœurs, on a une vie. On peut ne pas être d’accord et on n’obéit pas juste uniquement. »

Ainsi, lors de nos entretiens, l’argument que nous avancions en termes de protection des patient·e·s était rapidement balayé par les intervenant·e·s. Comme l’explique Océane : « J’estimais qu’avec les gestes barrières je protégeais déjà cette population. » Une autre manière d’éviter l’accusation d’égoïsme était de rappeler que ses collègues ne l’avaient pas fait particulièrement par un souci de l’autre, mais que bien souvent les raisons de la vaccination étaient pour partir en vacances, ou aller au restaurant.

Dans tous les cas, au vu des entretiens que nous avons menés, il semble peu probable qu’une obligation vaccinale soit un moyen de convaincre les réticent·e·s. Même si certaines ont affirmé lors des entretiens que dans une telle situation elles hésiteraient à changer de métier, cela reste une chose à laquelle elles préfèrent ne pas penser. Si elles devaient se vacciner sous la contrainte, ce serait selon nous une source de tensions dans les équipes et surtout, cela ne les convaincrait pas du bien-fondé scientifique de la vaccination. De plus, nous avons pu remarquer qu’insister sur la vaccination comme un devoir moral n’est pas plus efficace, et au contraire pourrait même être contre-productif. Comme l’explique Rosenfeld et Tomyiama (2022) :

« Intuitivement, le fait de blâmer les personnes qui évitent de se faire vacciner contre le COVID-19 peut sembler une stratégie efficace pour créer des normes morales prescriptives qui incitent à se faire vacciner. Pourtant, les gens se mettent facilement sur la défensive lorsqu’ils sentent que leur image morale est menacée. »

Conclusion

Le but de notre recherche était de comprendre les motifs de refus du vaccin chez le personnel infirmier. L’analyse des entretiens avec les infirmières rejoint les résultats de l’étude d’Unisanté sur le personnel des hôpitaux vaudois : les motivations sont souvent le manque de recul, la trop grande rapidité du développement du vaccin contre la COVID, les inconnues sur la technologie ARN, le sentiment de ne pas courir de risque à titre personnel et celui de ne pas faire courir de risque aux patient·e·s en appliquant les gestes barrières. Les théories complotistes étaient quasiment absentes, comme dans l’étude Unisanté. En revanche, les thèmes de la grossesse et de la crainte de l’infertilité, très présents dans cette étude, n’apparaissaient qu’en filigrane dans nos entretiens.

L’idée qu’une motivation spécifique aux infirmièr·e·s pourrait être l’affirmation d’une identité professionnelle et les rapports hiérarchiques parfois difficiles avec le corps médical a été soutenue par Mx. D. Dans les entretiens avec les infirmières, cette problématique était présente mais n’était pas explicitement invoquée comme ayant influencé leur choix de refuser le vaccin. En conclusion, nous avons pu observer que les arguments mobilisés pour justifier un refus vaccinal chez les infirmières sont proches de ceux de la population, bien que certains éléments propres à leur pratique étaient leur discours. Ceux-ci peuvent être des témoignages rapportés par leur patient·e·s, des observations qu’elles-mêmes ont pu faire de personnes atteint·e·s de la COVID-19, ou des éléments appris pendant leur formation. L’abandon très rapide des mesures de prévention au printemps 2022, justifié par le changement de comportement du virus, a souvent été ressenti comme une preuve de l’incohérence des politiques sanitaires et une confirmation de l’inutilité du vaccin. En revanche, comme les infirmières interrogées n’étaient en principe pas opposées aux vaccins « historiques », si la vaccination contre la COVID-19 devenait à nouveau un enjeu majeur dans le futur, nous pouvons supposer que celles-ci pourraient être convaincues par des arguments scientifiques encourageants.

Bibliographie

Sources primaires

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Sources secondaires

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La vaccination des “invisibles” dans le Canton de Vaud : Public cible vs public empirique (2) https://wp.unil.ch/viral/la-vaccination-des-invisibles-dans-le-canton-de-vaud-public-cible-vs-public-empirique-2/ https://wp.unil.ch/viral/la-vaccination-des-invisibles-dans-le-canton-de-vaud-public-cible-vs-public-empirique-2/#respond Thu, 17 Aug 2023 08:00:00 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=2016 Expériences de la pandémie
Lors du cours-séminaire « Sciences sociales de la médecine et de la santé » qui s’est déroulé en 2022/23 à l’UNIL sous la houlette de Laetitia Della Bianca, Céline Mavrot et Francesco Panese, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené des enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux autour de la thématique cruciale des vaccins. Les paroles recueillies et/ou les problématiques abordées composent la trame d’expériences partagées et/ou de vécus intimes en lien avec cette problématique.

Par Julie Fiedler et Emilie Vuilleumier

“On appelait ça “la vaccination des sans-papiers”. Il n’y en a aucun qui est venu sans papiers ! Ils ont tous des papiers ! Ils sont tous venus avec leurs papiers. (rire) Donc voilà, on était prêts à enregistrer des numéros, c’était ce qu’on leur avait dit. Mais en fait, ils n’avaient pas de problème, donc ils sont tous arrivés avec leurs papiers.”
Responsable médical de la campagne de vaccination (VD)

Dans le papier précédent, nous avons décrit les dispositifs mis en place à Lausanne au printemps 2021 pour la vaccination des personnes sans assurance maladie dans le cadre de la lutte contre le COVID-19. Nous avons vu quels publics ils visaient et quelles mesures avaient été prises en conséquence. Confrontons à présent les catégories de personnes pensées en amont par les autorités sanitaires et celles qui ont été effectivement observées au centre de vaccination d’Unisanté. Nous verrons que cela nous mènera à un bilan plus nuancé de cette “vaccination des sans-papiers”. 

Des “sans-papiers” avec papiers et assurance maladie

Une première observation consiste dans le fait que beaucoup de personnes dites “sans-papiers” sont venues avec des papiers (de leur pays d’origine) et n’ont eu aucun problème à les présenter. Les personnes ne sont en réalité pas “sans-papiers” mais sans statut légal en Suisse ou dépourvues des “bons” papiers. L’enjeu dans l’accès à la vaccination et de manière générale n’est pas de ne “pas avoir de papiers” mais justement d’avoir des papiers qui font porter un risque permanent (incarcération et/ou expulsion) à ceux et celles qui les détiennent. Par ailleurs, si la motivation des personnes était l’obtention du certificat COVID, alors elles étaient contraintes de fournir une identité et donc de venir avec des papiers.

Aussi, certaines personnes sans-papiers s’étant présentées au Centre disposaient d’une assurance maladie et auraient de ce fait pu se rendre également dans les centres classiques de vaccination. Pourquoi dans ce cas se sont-elles rendues au Centre d’Unisanté ? Il se peut que l’anonymat qui y était garanti les aient rassurées, mais il est également probable que d’autres personnes de leur communauté les y aient orientées. 

Des personnes ne résidant pas en Suisse

Une seconde observation porte sur le fait que des personnes ne résidant pas en Suisse se sont présentées au Centre, parmi lesquelles des personnes suisses vivant à l’étranger sans assurance maladie helvétique : 

“Il y a eu aussi quelques personnes suisses qui vivent à l’étranger pour des questions économiques, en Asie, en France ou comme ça. Et tout d’un coup, ces gens ont entendu, par le biais peut-être de connaissances, qu’ils pouvaient se faire vacciner même sans avoir d’assurance en Suisse et sont revenus pour se faire vacciner.” 
Infirmière à Unisanté

Des touristes ont également sollicité les services de la vaccination d’Unisanté : 

“En fait, il y a des gens, des touristes qui sont venus !  Des Russes (rire) qui sont venus se faire vacciner ici. Mais ma foi, de toute façon, on a plein de fric et assez de vaccins, donc c’était pas ça la question. (…) Au début, on a dit : « bon, s’ils restent plus d’un mois, on les vaccine. » Parce qu’on n’avait pas beaucoup de vaccins et puis c’étaient des personnes âgées. Ce sont souvent des parents qui viennent voir leurs enfants. Donc c’est raisonnable de les vacciner aussi de toute façon. Donc on a très rapidement ouvert ça à des gens qui ne résidaient pas en Suisse.”
Responsable médical de la campagne de vaccination (VD)

Relevons ici une distinction opérée dans cette citation entre les personnes “sans-papiers” et les “touristes”. Ces deux catégories ont en commun leur origine étrangère mais elles se distinguent par leur statut (illégal pour les premières, légal pour les secondes) et leur classe sociale. C’est justement parce que les personnes au statut de touriste — dont tout le monde ne peut jouir — n’étaient pas celles qui étaient à priori attendues au Centre d’Unisanté que le responsable médical de la campagne de vaccination souligne cette particularité. Les personnes détenant les “bons” papiers — et donc pas nécessairement suisses — n’ont pas été comprises par les autorités comme des populations vulnérables face à l’accès aux systèmes de santé. Pourtant, comme nous le verrons, les personnes au statut de touriste ne viennent pas toutes pour les mêmes raisons. Si certaines visitent la Suisse, d’autres utilisent ce statut pour travailler au noir et certains·es “touristes” se trouvent également en situation précaire.

Une troisième observation relève du fait que la vaccination a bien fonctionné pour certaines catégories de personnes et moins pour d’autres au sein des personnes issues de la migration.

Un intérêt relatif selon l’origine des communautés

Relevons ici que tout au long de leur description des événements, toutes les personnes interviewées subdivisent la catégorie “sans-papiers” en sous-catégories relevant de leur origine géographique. On nous apprend que dès l’ouverture du centre, les personnes d’Asie, plus spécifiquement de Chine, et celles venues d’Amérique du Sud se sont présentées en masse.  Par contre, les personnes originaires d’Afrique subsaharienne ne sont pas venues, ou plus tardivement. Les professionnels·les interviewés·es présentent à ce propos diverses explications. 

L’intérêt des populations serait à mettre en lien avec la situation épidémiologique dans leur pays d’origine. Cela expliquerait la venue immédiate des communautés sud-américaines : 

“Très rapidement, donc dans les premiers jours, il y a tous les Sud-Américains qui sont venus. Pourquoi ? Parce que le COVID en Amérique du Sud, au Brésil notamment, faisait plus de dégâts. Enfin, c’est comme ça qu’on l’explique. Parce que ce n’est pas forcément ceux qu’on voit le plus chez nous dans notre consultation.”
Responsable médical de la campagne de vaccination (VD)

Inversement, cela impliquerait que les populations originaires d’Afrique subsaharienne se soient senties peu concernées par le virus, leurs pays ayant été peu touchés par l’épidémie. Cette exception africaine s’expliquerait notamment par le jeune âge de la population, le fait qu’elle ait été préalablement « immunisée » par un environnement spécifique et l’arrivée tardive du virus sur ce continent (Heikel 2021, p.167-168).

À propos des personnes originaires d’Afrique subsaharienne, plusieurs professionnel·le·s interrogé·e·s mentionnent une certaine méfiance envers les autorités ou envers les vaccins de manière générale :


« (…) très peu d’Africains au début, très très peu, à se demander pourquoi. Et il y aurait peut-être plusieurs hypothèses là-derrière. De méfiance des vaccins, de non-connaissance, de méfiance qu’ils soient dénoncés à la police. »
Infirmière à Unisanté

« (…) il n’y avait aucun Africain. Aucun Africain. Donc en fait, de nouveau, il y avait eu un message dans la communauté africaine que « c’est des vaccins de Blancs ». Je connais ça parce que je bosse beaucoup en Afrique. Donc ça arrivait de chez les blancs, donc c’était pas bon. C’était à la rigueur une maladie de blancs. Donc nous on se soigne avec un thé de gingembre, etc. »
Responsable médical de la campagne de vaccination du Canton de Vaud

« Une partie des Africains ont pensé qu’ils n’allaient pas être touchés par le COVID. Ils disaient que d’être noir, les protégerait du COVID. »
Infirmière au Point d’Eau

Cette “méfiance” ou ce “désintérêt” mentionnés pour justifier l’absence des “Africains” (terme qui désigne en réalité plus spécifiquement les personnes d’origine subsaharienne et donc noires) touchent en réalité à des enjeux de pouvoirs complexes de nature postcoloniale qui mériteraient d’être mieux étudiés. Nous évoquerons cependant ici quelques pistes de réflexion[1]. La méfiance envers les autorités pourrait être liée au profilage racial et à la violence policière dont les personnes noires (plus souvent les hommes) sont la cible dans la région lausannoise (Rapport Jean-Dutoit, 2017, p. 101-115).  Précisons que la méfiance envers les autorités ne concerne pas exclusivement cette population mais qu’elle peut prendre pour les personnes noires une forme spécifique. Il en va de même de la méfiance envers le vaccin et le monde biomédical en général. Dans ce cas précis, cette méfiance peut être comparée à celle observée lors de l’épidémie d’Ebola en Sierra Leone (Niang, 2014) ou celle du Sida en Afrique du Sud (Fassin, 2007). Dans les deux cas, le contexte postcolonial a offert une “niche écologique”[2] à l’idée d’un complot mené par l’Occident à l’encontre des populations noires-africaines. Celle-ci s’est trouvée renforcée récemment par des propos tenus par deux scientifiques français envisageant de tester un vaccin contre le COVID en Afrique. Elle s’appuie également sur des faits historiques biens réels. Finalement, l’idée que le COVID soit une “maladie de blanc” doit être pensée à travers une conception de la maladie différente de celle véhiculée par le modèle biomédical et en prenant en compte le contexte d’infodémie auquel le continent africain n’a pas échappé. Ce faisant, il devient possible de concevoir le COVID-19 comme une “punition” visant l’Occident et épargnant les personnes afro-descendantes.  

Il se peut aussi que la vulnérabilité face au virus ait impacté l’intérêt pour le vaccin. Comme pour la population générale, le jeune âge des personnes migrantes subsahariennes pourrait également justifier ce désintérêt. Inversement, le responsable médical de la vaccination note l’importance d’offrir l’accès au vaccin aux populations originaires d’Amérique du Sud, plus enclines au surpoids :

« Il y a beaucoup d’Américains du Sud qui sont en surpoids. Donc c’était très important de les atteindre. C’est pour ça qu’on s’est dit : « c’est bien que les Américains du Sud viennent, surtout s’il s’agit de personnes jeunes. » ». Responsable médical de la campagne de vaccination (VD)

Notons que le désintérêt des populations subsahariennes n’a pas été total puisque, plus tardivement, certaines personnes ont finalement sollicité la vaccination. Cet intérêt tardif serait à relier à leur parcours migratoire, comme nous le verrons. Contrairement à d’autres populations, jamais leur intérêt (ou désintérêt) pour la vaccination n’est relié à leur activité professionnelle.

Cela nous amène à un autre constat : la vaccination n’a pas toujours été un choix. Bien que la Confédération ne l’ait jamais rendue obligatoire, la vaccination s’est imposée à certaines personnes. S’agissant d’une vaccination non consentie, deux facteurs se présentent : les déplacements transnationaux et l’insertion dans le marché du travail. 

Dans le premier cas, certaines personnes ont été poussées à se faire vacciner pour obtenir un certificat COVID leur permettant de voyager au-delà des frontières helvétiques. Si, pour certain·es, ces déplacements prenaient la forme de visites à la famille restée au pays ou de tourisme, d’autres ont été contraintes par des motifs administratifs. C’est le cas de certains migrants subsahariens qui, ayant transité par l’Italie, se voient obligés d’y retourner régulièrement pour y renouveler leur permis de séjour, comme le fait remarquer l’infirmière du Point d’Eau :

« Certains l’ont fait, parmi les Africains, parce qu’ils ont une carte d’identité italienne et pour la renouveler, ils devaient retourner régulièrement en Italie. Comme les conditions de voyage étaient extrêmement strictes à la frontière, ceux-là ont été obligés d’avoir un pass COVID. Ils se sont donc faits vacciner. »
Infirmière au Point d’Eau

En lien avec le parcours migratoire, la vaccination a donc parfois été indispensable pour maintenir son permis de séjour.

Le vaccin : ressource ou contrainte ?  La pression du marché ou de l’employeur 

Dans le second cas, c’est la nécessité d’accéder à l’emploi qui a motivé certaines personnes. Les personnes que nous avons interrogées ont observé des vagues de vaccination liées aux secteurs professionnels, qui se recoupent parfois avec l’origine des personnes. 

Pour les travailleurs et travailleuses du sexe, l’intérêt a été immédiat. Comment l’expliquer ? Si la vaccination n’était officiellement pas obligatoire, nous supposons qu’elle a pu leur être imposée par la pression de leur employeur et par la concurrence sur le marché. En effet, plusieurs sites proposant leurs services mettaient en avant le statut vaccinal des travailleurs et travailleuses du sexe pour “protéger le client”, parfois sous la forme d’un pictogramme.

Pictogramme indiquant le statut vaccinal de prostituées – image tirée d’un article du 24 heures: https://www.24heures.ch/prostituee-vaccinee-ou-non-le-choix-est-possible-728724883979

Dans l’économie domestique aussi, le vaccin aurait parfois été imposé par l’employeur. Cette situation aurait principalement touché les personnes (spécifiquement les femmes) d’Amérique du Sud : 

« Les plus intéressés, c’était quand même les personnes originaires d’Amérique du Sud ou d’Asie. Certaines étaient en Suisse depuis assez longtemps et travaillent dans des familles, font du baby-sitting ou des ménages. Leurs employeurs exigeaient qu’ils soient vaccinés. C’était une des conditions pour qu’ils puissent retrouver leur travail. Pour eux c’était donc important de se faire vacciner. »
Infirmière au Point d’Eau

Dans la restauration également, certain·e·s employé·e·s se seraient vu imposer la vaccination. Dans ce secteur comme dans tous les autres, la vaccination n’a jamais été obligatoire, mais le certificat COVID a cependant été imposé pour le personnel non vacciné ou non guéri, le coût des tests étant à la charge de l’employeur. Nous pouvons émettre l’hypothèse selon laquelle certain·e·s patron·ne·s auraient imposé le vaccin à leurs employé·e·s pour des motifs économiques. Cela semble avoir été le cas pour de nombreuses personnes issues de la communauté chinoise, selon les dires de l’infirmière d’Unisanté. Lorsque nous lui demandons dans quel secteur travaillent les personnes ayant été contraintes à la vaccination par leur employeur, elle nous répond ceci :

« Alors là, il y avait beaucoup les Chinois dans la restauration parce qu’il y avait une grosse amende à ce moment-là. Je crois, que c’était 10’ 000 francs d’amende si on n’était pas vacciné. »
Infirmière à Unisanté          

Ces personnes seraient selon elle arrivées en Suisse avec un statut de touriste leur donnant droit à un séjour de trois mois, sans permis de travail. Elles seraient employées illégalement dans la restauration et feraient des allers-retours entre la Chine et la Suisse, au rythme du renouvellement de leur statut de touriste : 

“On a eu plusieurs vagues successives de personnes chinoises, comme employées dans les restaurants et tout. Et là, on voyait très bien le flux migratoire. Ces gens viennent travailler pour trois mois et tous les trois mois, on avait de nouveau une vague de première dose (…).”
Infirmière à Unisanté

Dans le secteur de la construction aussi, la vaccination aurait été imposée par certains employeurs. L’infirmière d’Unisanté nous dit avoir vacciné beaucoup de personnes y travaillant :

“Il y avait quand même pas mal de métiers manuels dans le gros œuvre : tous les maçons, les électriciens, tout ça. Ils avaient une contrainte parce qu’il y a quand même énormément d’entreprises qui ont été freinées, voire complètement bloquées dans leur travail. Alors quand l’opportunité est revenue de pouvoir reprendre le travail, certains patrons ont exigé la vaccination.”
Infirmière à Unisanté

La vaccination pour tou·te·s : enjeu démocratique, épidémiologique… ou économique ?

Nous avons vu comment les secteurs professionnels, le genre, la nationalité, l’âge mais aussi des rapports de pouvoirs relatifs à des enjeux postcoloniaux influent sur la vaccination, qu’elle soit choisie ou contrainte. Ces facteurs se recoupent, créant des situations spécifiques et complexes. Cela nous mène à rejoindre Didier Fassin dans le constat selon lequel les migrant·e·s ne peuvent être considéré·e·s comme un groupe homogène. La “vaccination des sans-papiers” a certes pris en compte les éventuelles particularités linguistiques de sa cible, à travers la traduction de flyers et la mise à disposition d’interprètes communautaires. Elle a aussi pris appui sur les liens de confiance qui reliaient son public au réseau social institutionnel existant, permettant l’activation des liens individuels entre bénéficiaires et professionnels·lles de terrain. Mais le fait même qu’elle soit dédiée à un public cible dit des “sans-papiers” revient à les particulariser. Or, selon Fassin (2021, p.245) ;

Le fait de particulariser les migrants et de se focaliser sur leurs caractéristiques conduit à les considérer à part du reste de la population, comme s’ils partageaient une condition suffisamment commune pour justifier de les distinguer des autres, alors même qu’on trouve en leur sein des trajectoires et des situations très différentes.

Comme il le relève, cette particularisation des migrant·e·s par la santé publique reproduit la même logique que celle que leur imposent les politiques de l’immigration :

Continuer à parler de santé des migrants (…), c’est souvent sans le vouloir appliquer aux exilés le même traitement d’exception que les politiques de l’immigration leur ont depuis des décennies imposé.  (Fassin, 2021, p.246)

La santé publique est depuis longtemps associée à la maîtrise de l’immigration. (…) le contrôle de la frontière obéit à deux logiques distinctes : l’une consiste à tenter de faire écran aux pathologies contagieuses ; l’autre opère comme une fonction subsidiaire de la régulation des flux. (…) Bien que les circonstances influent sur l’importance accordée à l’une ou l’autre de ces logiques, la première se [renforçe] en cas d’épidémie et la seconde [prend] le dessus lors des tensions sur le marché du travail (…). (Fassin, 2021, p.228-229)

Dans le cas de la pandémie du COVID-19, c’est bien de faire écran à une maladie contagieuse dont il s’est agi : par le contrôle des frontières, mais aussi à travers la quête d’une couverture vaccinale maximale de la population. Pour mettre à bien ce dernier objectif, un dispositif de santé sans précédent a été mis en place pour permettre la vaccination des sans-papiers et des personnes précaires au Centre d’Unisanté. De par sa gratuité, son inconditionnalité, son anonymat et l’importante communication pour faire connaître son existence, ce dispositif a été exceptionnel. Fallait-il attendre une pandémie pour que la santé des personnes sans statut légal et/ou précarisées fasse l’objet d’autant d’intérêt ? Comme l’énonce Simonot (2008, p.2) : “Trop peu de pays ont résisté aux tentations xénophobes ou tout au moins discriminatoires de la séparation et hiérarchisation de l’égalité d’accès aux soins selon les statuts administratifs ou sociaux.” Le système de santé suisse n’échappe pas aux politiques migratoires répressives, au racisme, ni au système capitaliste globalisé qui dresse le droit à la santé comme valeur marchande. Les personnes sans-statut légal et/ou sans moyen de payer une assurance maladie se retrouvent privées de certains soins. Comme l’énoncent deux juristes de Genève : “Dans les faits, le constat est que le statut légal peut jouer un rôle en Suisse dans l’accès aux soins. ” et ce malgré l’existence d’institutions sanitaires existantes censées répondre à cette problématique. À travers la vaccination des “invisibles”, ce qui était en jeu n’était pas uniquement leur propre santé, mais aussi celle de l’ensemble de la population. On peut alors se demander si les réactions des autorités politiques en charge de la santé auraient été la même s’il n’y avait pas le risque que soient contaminés les corps ayant accès au système de santé ordinaire.

Aussi, nos entretiens ont révélé le rôle des personnes en situation de migration irrégulière dans le marché du travail, y compris non déclaré. Leur vaccination relevait également d’un autre enjeu : la relance de l’économie, qu’elle soit formelle ou informelle. Les “sans-papiers” y jouent très souvent un rôle non reconnu, bien que nécessaire. Tenant compte de cela, comme le suggère Fassin, la “santé des migrants” ne relève pas (uniquement) de leur condition sanitaire en lien avec la migration, mais plutôt de “santé au travail”. Il s’agirait en conséquence de “mettre leur condition sanitaire en relation non pas avec leur migration en tant que telle, mais avec les pratiques des entreprises qui les pénalisent en raison de leur vulnérabilité sociale” (Fassin, 2021, p.248). Autrement dit, plutôt que de s’attacher aux qualités des personnes, Fassin propose d’examiner “la forme de vie que les circonstances leur imposent”(Fassin, 2021, p.254). Cette approche aurait peut-être permis d’éviter que certaines personnes soient vaccinées sous la pression du renouvellement de leur titre de séjour, de leur employeur ou du marché du travail. Car si la “vaccination des sans-papiers” se voulait un accès universel au vaccin vu comme une ressource, nos entretiens laissent entrevoir la possibilité que pour certains·es le vaccin ait été une contrainte. Si cette idée, qui demande à être approfondie, s’avérait confirmée, le bilan positif établi par les personnes interviewées devrait donc être revu à la lumière de ce constat. 


[1] Nous nous appuyons pour ce faire sur un travail non publié réalisé par Emilie Vuilleumier dans le cadre du cours de Cynthia Kraus, “Genre, médecine, santé” (2022). 

[2] Ian Hacking considère la “niche écologique” comme “l’espace social qui rend possible l’apparition d’une maladie” mais nous l’étendons ici à la manière de Didier Fassin à ”[l’espace social qui rend possible] l’émergence d’une théorie locale” (Fassin, 2007 : p.108).


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Sources primaires

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Prostitution et Covid – Prostituée vaccinée ou non ? Le choix est possible. (2021, 10 août). 24 heures. https://www.24heures.ch/prostituee-vaccinee-ou-non-le-choix-est-possible-728724883979

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Les clichés de la contestation https://wp.unil.ch/viral/les-cliches-de-la-contestation/ https://wp.unil.ch/viral/les-cliches-de-la-contestation/#respond Wed, 26 Jul 2023 11:56:29 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=1958 Expériences de la pandémie
Lors du cours-séminaire « Sciences sociales de la médecine et de la santé » qui s’est déroulé en 2022/23 à l’UNIL sous la houlette de Laetitia Della Bianca, Céline Mavrot et Francesco Panese, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené des enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux autour de la thématique cruciale des vaccins. Les paroles recueillies et/ou les problématiques abordées composent la trame d’expériences partagées et/ou de vécus intimes en lien avec cette problématique.

Une enquête de Yasmina Bruccoleri et Loris D’Albenzio

Lors de la crise du coronavirus, les oppositions face aux mesures sanitaires instituées par les gouvernements ont été vives et ces dernières se sont vues largement commentées dans la sphère médiatique. Ces oppositions ont pris diverses formes, dépendant du contexte national et politique du pays. En Suisse, ces contestations se sont grandement exprimées sur la place publique, dans le cadre de manifestations. Dans cette enquête, nous les appréhendons comme des performances, à savoir des actions mises en scène mues par une volonté : celle d’être porteuses de sens, d’agir comme signifiant. Nous convoquons la définition de Richard Schechner (Féral, 2013) pour décortiquer cette notion de performance. Celle-ci est décrite comme un être (se comporter comme), un faire (actions menées en reflet de l’être pensé) et un “montrer le faire” (placer dans l’horizon perceptible des récepteur·rice·s). La performativité quant à elle, concept au cœur de notre enquête, est le potentiel de résonance de cette performance. Celle-ci agit comme un rappel du caractère situé des acteurs·trices et des récepteur·trice·s.

Notre étude s’intéresse aux photographies de presse qui ont capturé des manifestant·e·s et leurs revendications, lors de trois manifestations contre les mesures sanitaires en Romandie, en 2021. Les manifestations de notre corpus ont été sélectionnées car convoquées par trois groupes différents, aux sensibilités politiques différentes, dans des moments charnières de la politisation des mesures sanitaires. En ce qui concerne les photographies, nous les avons sélectionnées selon leur photogénie, mettant le mieux en lumière la performativité des manifestant·e·s, ainsi que selon leur richesse en termes de revendications.

Bien que beaucoup discuté, cette enquête prend le pari de s’emparer de ce sujet par un angle davantage méconnu : par le biais de la sociologie de l’image et par l’image (Becker, 1976). Cette recherche vise à répondre à cette interrogation : Comment la photographie nous permet d’appréhender les revendications, étant donné leur performativité, des entreprises de mouvements sociaux[1] contre les mesures sanitaires ? Et comment celle-ci agit comme un espace de contraintes et de possibilités pour les différents acteur·ice·s[2] ?

Contextes des prises de vue

Que nous racontent les photographies ? Tout d’abord, avant de proposer une narration de nos sept photographies, il semble nécessaire de les contextualiser. Ces dernières ont toutes été capturées pendant la crise du coronavirus, puis publiées dans la presse après l’entrée en vigueur de mesures sanitaires. Lors de la rentrée académique 2021, l’obligation du certificat sanitaire pour accéder aux Hautes Écoles a été instaurée. En novembre de la même année, des votations au sujet d’un référendum visant à modifier les lois prises par la Confédération en mars 2021, dont l’instauration du certificat COVID, ont eu lieu. Le printemps et l’automne 2021 ont donc été traversés par de nombreuses réactions et mobilisation des citoyen·ne·s hostiles à ces mesures. Notre corpus s’inscrit dans cet espace-temps.

La photo n° 1 ci-dessous a été prise lors de la manifestation convoquée par l’association Éducation sans certificat, le 21 septembre 2021 à Lausanne. Protestant contre les mesures sanitaires appliquées aux Hautes Écoles, la manifestation avait pour but affiché[3] de contester l’inaccessibilité des Hautes Écoles pour les étudiant·e·s n’étant pas vacciné·e·s. Cette photo, qui illustre un article du Temps, montre la manifestation à la Place de la Palud. L’article du journal, qui titre “Manifestation contre le certificat covid à Lausanne : « Là ça touche au droit à l’éducation »” utilise cette image comme première illustration du rassemblement.  

PHOTO 1 © Laurent Gillieron / Keystone

La deuxième série de photos ci-dessous, tirée du quotidien 24 heures, ont été prises lors d’une manifestation à Lausanne. Celle-ci a été convoquée par l’association politique Amis de la Constitution dans plusieurs villes de Suisse, le 16 octobre 2021, pour dire “Non au pass sanitaire et aux restrictions de nos libertés”[4]. La manifestation a réuni près de 1000 personnes à Lausanne. La série montre le défilé dans la rue Louis Ruchonnet.

PHOTO 2 © Jean-Paul Guinnard / 24 heures
PHOTO 3 © Jean-Paul Guinnard / 24 heures
PHOTO 4 © Jean-Paul Guinnard / 24 heures

La troisième et dernière série de photos documente la manifestation non autorisée contre le pass-sanitaire, à Genève, le 1er octobre 2021. Elle a été convoquée par plusieurs lieux culturels de Genève pour protester contre les restrictions d’accès aux établissements culturels et la vérification des identités dans ces espaces. Les trois photos choisies sont tirées d’un article du Courrier.

PHOTO 5 © Jean-Patrick di Silvestro / Le Courrier
PHOTO 6 © Jean-Patrick di Silvestro / Le Courrier
PHOTO 7 © Jean-Patrick di Silvestro / Le Courrier

Le contexte posé, il s’agit dès lors d’aborder les photographies à travers leur dimension narrative : quel récit nous proposent-t-elles ? Et de par leur dimension narratrice (Pérez-Simon, 2021) : comment participent-elles à un récit qui les dépasse ? Quelles fonctions remplissent-elles ? Pour ce faire, nous aborderons le récit de ces images ainsi que les émotions auxquelles elles font appel. Il s’agira ensuite, afin d’en dégager les dimensions performatives, d’interroger les “cadres de sens” mobilisés par les manifestant·e·s. Nous procéderons à une analyse des cadrages de mouvements sociaux comme conceptualisé par Robert D. Benford et al. (2012).

Capturer les revendications et les émotions

Au-delà de l’intérêt pour les dimensions narratives et narratrices des photographies, l’analyse des cadres selon Benford et al. (ibid.) permet d’appréhender la dimension cognitive des messages et des performances des manifestant·e·s capturé·e·s. La photographie est ici matériau d’observation de la “mobilisation en train de se faire” et l’analyse des cadres permet de rendre compte du caractère interprétatif de la performance, de sa conception jusqu’à sa réception.

En décortiquant les messages et postures contestataires de notre corpus, on s’aperçoit que les notions de dictature, démocratie et relation au droit et à la liberté d’expression et de pensée sont récurrentes. En effet, que cela soit lors des manifestations de septembre ou d’octobre à Lausanne, la situation est définie comme “dictatoriale” en relation avec les mesures sanitaires prises par le Conseil fédéral en septembre 2021. Toutefois, la définition de cette situation ne prend pas les mêmes tons et n’induit pas, selon les pancartes, les mêmes conséquences. Celles présentées renvoient tantôt au cadre cardinal de la jeunesse comme garante de l’avenir du pays mis en danger par ces mesures (manifestation de septembre 2021 organisée par l’association Éducation sans certificat), tantôt à une déshumanisation des citoyen·ne·s, renvoyant à l’imaginaire collectif des régimes totalitaires (manifestation du 16 octobre 2021 organisée par l’association Amis de la Constitution). Il semblerait que la définition de la situation prend alors plusieurs formes sous le parapluie discursif que constitue la “dictature”. 

Grâce aux dispositifs de sensibilisation (Traïni & Siméant-Germanos, 2009), on perçoit que les performances mobilisent des expériences socialisatrices émotionnelles antérieures chez le spectateur·ice·s, de par la mise en scène des revendications. Nous pouvons discerner, dans les séries 1 et 2, la volonté de susciter de l’inquiétude et de la peur (masque blanc inexpressif, anonyme), la résistance (poing levé) et la satire politique (Berset muni des attributs d’Hitler). La convocation d’émotions est une stratégie mobilisée dans les argumentaires des manifestant·e·s, en cela qu’elle évoque des expériences antérieures se voyant dès lors, re-signifiées. L’étymologie du mot émotion, du latin emovere signifiant « ébranler », « mettre en mouvement »[5], nous rappelle que son usage dans les manifestations a un potentiel et un objectif de réaction auprès des spectateur·ice·s, souhaitant les bousculer et/ou les inviter à la mobilisation.

Le lexique de la dictature permet aussi d’interroger les dispositifs discursifs motivationnels, autrement dit le discours motivant à l’engagement, mobilisant de manière récurrente la rhétorique du doute quant aux discours hégémoniques. L’éloge du doute à propos des médias et des discours des autorités publiques ainsi que la valorisation de l’expression de celui-ci sont affichés à plusieurs reprises dans les différentes manifestations observées. Il semblerait que cet argument soit une réponse à un cadrage présent dans l’opinion publique associant les anti-pass à un régime de post-vérité qui semblerait être de l’ordre du complot. Il semblerait que les revendications misant sur les cadres du doute tentent de contrer ce cadrage médiatique vécu comme défavorable pour leur crédibilité. Ce fait s’observe dans l’invocation de positions d’autorité, telle que la citation d’Aristote (photo 1) servant à remettre en question la véracité des discours d’État ou de groupes médiatiques et permettant ainsi d’apporter une forme de légitimité aux manifestant.e.s. D’un autre point de vue analytique, ces questions peuvent être observées par le prisme de l’analyse du travail identitaire, au sens de Michael Voegtli (ibid.), où le mouvement tente de stratégiquement se poser comme détenteur d’une vérité, face à des assignations de groupes extérieurs les positionnant de façon péjorative dans la sphère de la “fake news”. Cette analyse par l’identité du groupe, nous permet de comprendre que l’engagement dans certains groupes anti-mesures pourrait se jouer dans une forme de remise en question des vérités établies.

 D’une autre façon, nous pouvons constater que l’usage de symboles dans la manifestation d’octobre 2021 à Lausanne, analysé par le biais de la motivation à l’engagement, convoque une rhétorique propre à d’autres espaces de contestations. Que l’on pense au symbole de la working girl du “We Can Do It” (photo 3) détourné de son sens pour y présenter Keny Arkana[6] déchirant un QR-Code, ou aux diverses occurrences de drapeaux suisses et cantonaux (photos 1, 3, 5), l’on peut s’interroger sur une volonté d’afficher un message politique qui puisse parler à d’autres groupes sociaux, dans l’optique de susciter l’engagement. Mais plus largement, le recours à certains symboles peut être une opportunité pour ces EMS de détourner et publiciser une identité qui soit en phase avec d’autres luttes, comme le rapprochement qui est fait entre féminisme et antivaccin dans l’idée que le corps féminin ne doit être soumis à des diktats et injonctions extérieures, ce que l’on retrouvera notamment dans d’autres contextes nationaux, tel qu’en France avec l’utilisation du #MyBodyMyChoice. Par ailleurs, nous observons un détournement associé à la Shoah ou au totalitarisme, tel que les références à Adolf Hitler ou aux symboles SS, qui tente de comparer la situation vécue aujourd’hui à celle de l’Allemagne nazie. Comme Benford et al. le soulignent (ibid.) toutefois, un décalage important entre le diagnostic d’une situation par l’entreprise de mouvement social et la perception de la situation vécue par les récepteur·ice·s, peut engendrer une décrédibilisation du mouvement dans son entier. Il s’avère incontestable que ce parallèle avec l’horreur absolue a contribué à la décrédibilisation des manifestant·e·s.

“Performe, c’est pour la presse !” : opportunités et contraintes de la photographie

Une dimension cruciale de notre analyse visuelle est la façon dont les manifestant·e·s s’emparent de la photographie comme d’un outil permettant un échange direct avec les médias et l’opinion publique. Au-delà du fait de s’adresser aux challengers, certaines communications visent directement la presse et ont vocation à être photographiées et publiées par cette dernière, créant ainsi une sorte de mise en abîme. La manifestation des milieux culturels à Genève en est un parfait exemple. La banderole clamant “contre le certif’ obligatoire, contre l’extrême droite” (photo 6) semble faire référence au cadrage médiatique des précédentes manifestations, érigeant les opposant·e·s au mesure anti-covid comme étant un bloc quasiment monolithique d’extrême-droite. La banderole agit comme une redéfinition de l’identité des manifestant·e·s (Voegtli, ibid.) face à cet espace de contraintes. Aussi, sur la photo 4, la manifestante clame par le biais d’une écriture manuscrite sur son carton : “Merdia, vous ne pourrez pas ôter notre bon sens et notre esprit critique ». La manifestante insulte les médias, leur adressant directement un message : quel que soit le traitement médiatique, aussi mauvais soit-il, son avis et celui de ceux qu’elle considère comme étant du même camp politique ne seront pas ébranlés par celui-ci. Les photographies peuvent donc s’avérer être des opportunités de réponse immédiate aux premiers utilisateurs : les médias. La performativité des manifestant·e·s, en se présentant aux médias de façon spectaculaire peut donc avoir pour but de maximiser ses chances d’être pris·e en photo. La presse quant à elle répond à des logiques du champ médiatique en sélectionnant les photos les plus fortes, qui permettront l’illustration de l’angle choisi par le journal ou encore qui répondront au besoin de captiver le lectorat. Pour exemple, la photo 7 nous fait voir la position de la caméra, au milieu de deux camps, donnant une impression d’oppression policière. Celle-ci sert d’illustration à la narration et de point d’appui pour la rédaction de l’article.

La contextualisation des journaux et l’analyse du cadrage photographique nous permettent de comprendre les dynamiques de l’utilisation de la photo dans un journal. Par exemple, l’utilisation de la photo 2 comme première photo illustrant l’article du 24 heures n’est pas anodine. Si l’on se concentre également sur l’analyse purement visuelle de la photo, la volonté de cadrer la photographie de manière verticale rend saillante le haut de l’image et amène l’œil à se focaliser sur la caricature d’Alain Berset portant les attributs d’Hitler (photo 2). On peut supposer une volonté d’attirer l’attention voire de décrédibiliser les manifestant.e.s grâce à la mise en avant de certaines images, notamment lorsque celles-ci touchent à des thèmes aussi graves, en l’occurrence le nazisme. Le cadrage du problème mobilisé par le manifestant est en dissonance avec la réalité communément perçue et tolérée. En mettant au premier plan cette performance, le journal rend centrale cette dissonance et travaille l’identité de l’EMS en la décrédibilisant, et d’une certaine façon présente, par le biais de cette caricature, une caricature du mouvement.

La trajectoire des images nous montre aussi que les clichés peuvent être réutilisés à d’autres desseins que celui de la seule apparition dans la presse. En effectuant une recherche inversée sur des moteurs de recherches, l’on constate que les images peuvent être (ré)utilisées par d’autres organismes ou groupes sociaux. Si l’on reprend la photo 2, par exemple, bien qu’utilisée par les médias pour documenter la manifestation de septembre 2021, celle-ci est également utilisée par un organisme luttant contre la récupération politique de la Shoah et la banalisation de l’antisémitisme[7]. Les manifestant·e·s. sont donc contraint·e·s, de par l’éventualité d’être photographié·e·s et affiché·e·s publiquement, de se limiter à ce que l’image performée corresponde à la performance désirée. De même façon, une image de presse peut permettre de renforcer l’adhésion au groupe, le processus de cadrage de l’EMS ou encore de travailler l’identité collective de celle-ci. La photo 1 a, par exemple, été publiée sur le site de l’association Éducation sans certificat, et sert à documenter les actions de l’EMS, autant qu’à éventuellement publiciser la portée du combat menée et joue comme “motivant” à/au (maintien de) l’engagement, appuyant la performativité des revendications.

Photographier la performativité : pour une sociologie visuelle des mouvements sociaux

L’analyse visuelle nous a permis d’aborder la performativité des revendications par le biais d’outils mêlant analyse sociologique, politique et visuelle. La photographie offre aux chercheur·euse·s en sciences sociales et politiques de saisir les revendications performées, comme il ne serait possible de les aborder en étant sur place. Celle-ci met en évidence des interactions et des dimensions uniquement saisissables par son biais en mettant en lumière des enjeux qui la dépassent : elle projette le jeu interactionnel entre les médias et les membres d’entreprise de mouvements sociaux. La photographie, par son cadre, permet d’informer au sujet des manifestant·e·s mais également de ce qui sera vu comme information utile et pertinente pour le public de masse. Par ailleurs, nous pouvons observer comment un modèle d’esthétisme incorporé influe à la fois sur le cadrage du/de la photographe et sur sa sélection pour l’article. La photo se doit d’être photogénique et efficace ; l’œil du/de la lecteur·ice doit en reconnaître les codes afin que son intérêt soit suscité, et que les revendications entrent en résonance avec celui/celle-ci.

L’analyse visuelle de la performativité des revendications anti-mesures nous indique ce qui fait résonance chez les récepteur·trice·s et nous permet de dresser, en partie du moins, l’état du traitement médiatique des revendications affichées. Pour une analyse complète, il aurait été intéressant d’enquêter sur des angles morts de notre recherche, en interrogeant les discours des manifestant·e·s sur le sens qu’ils et elles donnent à leur performance, sur la réception de ces derniers par les médias et les lecteur·ices, ainsi que sur les stratégies des acteurs face aux espaces de contraintes et de possibilités que la photographie, comme pratique sociale, induit.

Finalement, si la sociologie visuelle a longtemps été considérée en francophonie comme le parent pauvre de la sociologie, il s’avère pourtant incontestable que la photographie s’érige en objet sociologique à part entière permettant d’approcher les entreprises de mouvements sociaux, en action, en train de se faire, et ce de façon sensible. Celle-ci a l’avantage, en un cliché capturé, de nous renseigner sur des dynamiques sociopolitiques au sujet des photographié·e·s, des photographes et des destinateur·trice·s de la photographie, proposant ainsi, une lecture multidimensionnelle du monde social.


[1] On préférera le terme d’entreprise de mouvements sociaux (ci-après EMS) à mouvement social sachant que les groupes revendicateurs sont dynamiques et changeants, formés de coalitions d’acteur·ice·s changeants, sans forcément s’inscrire dans les logiques d’une organisation. Voir Fillieule, O. (2009). De l’objet de la définition à la définition de l’objet. De quoi traite finalement la sociologie des mouvements sociaux ? Politique et Sociétés, 28(1), 15–36. https://doi.org/10.7202/001723ar

[2] Des journalistes aux manifestant·e·s, en passant par le photographe, les lecteur·ice·s et les challengers.

[3] Article Le Temps, Manifestation contre le certificat covid, le 21 septembre 2021 à Lausanne https://www.letemps.ch/suisse/manifestation-contre-certificat-covid-lausanne-ca-touche-droit-leducation (consulté le 2 avril 2022)

[4] Article du 24 Heures, Rassemblement « Non au pass sanitaire et à la restriction de nos libertés », le 16 octobre 2021 à Lausanne https://www.24heures.ch/nouvelles-manifestations-de-protestations-en-suisse-396407280801 (consulté le 02 avril 2022)

[5] Entrée “Émotion”, Dictionnaire éthymologique. https://www.cnrtl.fr/etymologie/émotion (consulté 6 juin 2022)

[6] Keny Arkana est une chanteuse de rap exerçant principalement en France et s’étant rapidement opposée à l’imposition du pass sanitaire en France. Originellement, le symbole de Keny Arkana peut être retrouvé dans d’autres manifestations anti-pass en France avec un autre message : “Que les conflits d’hier ne nous divisent plus ; Que la police se joigne à nous car elle est aussi le peuple ; L’heure est trop grave, on a besoin de tout le monde”.

[7] L’OCAD en fera un article sur son site internet pour documenter l’augmentation des cas d’antisémitisme en 2021, voir : http://cicad.ch/fr/antisemitisme-en-suisse-romande-augmentation-des-cas-en-2021 (consulté le 03 juin 2021)


Bibliographie

Benford, R., Snow, D. & Plouchard, N. (2012). Processus de cadrage et mouvements sociaux : présentation et bilan. Politix, 99, 217-255. https://doi.org/10.3917/pox.099.0217

Féral, J. (2013). De la performance à la performativité. Communications, 92, 205-218. https://doi.org/10.3917/commu.092.0205

Fillieule, O. (2009). De l’objet de la définition à la définition de l’objet. De quoi traite finalement la sociologie des mouvements sociaux ? Politique et Sociétés, 28(1), 15–36. https://doi.org/10.7202/001723ar

Traïni, C. & Siméant-Germanos, J. (2009). Introduction. Pourquoi et comment sensibiliser à la cause ?. Dans : Christophe Traïni éd., Émotions… Mobilisation (pp. 11-34). Paris: Presses de Sciences Po. https://doi.org/10.3917/scpo.train.2009.01.0011

Pérez-Simon, M. (2021).  De l’image narrative à l’image narratrice. Ce que la théorie de Genette fait dire sur Mélusine, Perspectives médiévales [Online], 42 | Online since 10 July 2021, connection on 09 June 2022. URL: http://journals.openedition.org/peme/37379; DOI: https://doi.org/10.4000/peme.37379

Voegtli, M. (2010). 10. « Quatre pattes oui, deux pattes, non ! » L’identité collective comme mode d’analyse des entreprises de mouvement social. Dans : Éric Agrikoliansky éd., Penser les mouvements sociaux: Conflits sociaux et contestations dans les sociétés contemporaines (pp. 203-223). Paris: La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.filli.2010.01.020

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L’expert·e exposé·e. // Partie 2. L’expert·e face à la société https://wp.unil.ch/viral/lexperte-exposee-partie-2-lexperte-face-a-la-societe/ Thu, 16 Sep 2021 06:00:00 +0000 https://wp.unil.ch/viral/?p=1764 Expériences de la pandémie
De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Une enquête de Nuria Medina Santana et Marjolaine Viret

1. Le scientifique et le politique

Dans la politique, il y a beaucoup de politique – Daniel

Comme pour les relations aux médias, celles à la chose politique est un apprentissage pour les scientifiques. Sur son rapport à la politique, Manuel répond du tac au tac : des hauts et des bas. Il se rappelle surtout une courbe d’apprentissage raide ; je ne connaissais rien à la politique pour être honnête ; je n’aurais même pas vraiment été capable de distinguer les politiques de l’administration, c’était tout la même chose : « Berne », en gros. J’ai dû apprendre. Pour Daniel, probablement aussi ce que cette expérience m’a fait constater de manière plus vive que je n’aurais pu le soupçonner c’est aussi toutes les manœuvres politiques qu’il y a derrière, les gens qui prônent quelque chose en espérant bien qu’on le fera pas, à qui ça permet de se positionner ; et de conclure : Dans la politique, il y beaucoup de politique ; je dirais il y a beaucoup de trucs qui se disent en politique qui sont purement de la politique, qui ne sont pas de la vérité vraie ou même de la cohérence : c’est politique.

Les politiques entendent-ils, malgré tout, les recommandations des scientifiques ? Elles sont toujours prises en compte !, répond Arnaud sans hésitation. On a parfois l’impression qu’on n’est pas écouté, mais en réalité ils nous écoutent. D’ailleurs, les critiques des scientifiques peuvent même servir les politiques – ils vont être dans une position un peu médiane et les gens vont dire « ah heureusement qu’ils n’ont pas écouté les scientifiques on était tous prêts à se dire qu’on allait fermer nos établissements, mais grâce au gouvernement on ouvre [les terrasses] » ; alors que s’ils avaient fait cela sans nos recommandations, les gens auraient dit « ah, ils continuent à nous asphyxier économiquement, ils nous ouvrent même pas nos restaurants ». Lui-même dit toutefois ne pas forcément attendre que les recommandations soient appliquées, alors que ça énerve beaucoup certains de mes collègues.

Le meilleur moyen d’influencer les politiques c’est à travers le public – Manuel

Quand on lui demande s’il a l’impression d’avoir eu une influence sur le politique, Manuel rapporte surtout un sentiment d’absence de transparence, même dans le cadre de la Task Force fédérale : C’était difficile de savoir, là, est-ce qu’ils ont décidé ça parce que nous l’avons suggéré, ou est-ce qu’ils ont décidé quelque chose d’autre parce que nous l’avons suggéré, et ils veulent nous montrer qu’ils ne…, vous voyez… Caroline est plus catégorique – ah bien sûr, oui alors très clairement ; certains experts ont influencé les prises de décision des politiques. L’influence a même pu selon elle basculer dans l’excès, à l’exemple du dépistage – ça a tellement influencé que maintenant, alors qu’on aura une bonne partie des personnes vaccinées ou immunes, on continue à vouloir faire du dépistage à outrance ; parce que les politiques ont entendu ça : « on ne dépiste pas assez en Suisse, il faut dépister, il faut dépister, il faut dépister » ; alors maintenant, la machine est en route : il faut dépister, il faut dépister. La vision de Bernard est un peu à part, puisqu’il a dans ses fonctions travaillé main dans la main avec les politiques. Il voit plutôt son influence de scientifique comme une co-création avec les décideurs et dévideuses, qui est ensuite communiquée via les médias. 

Pour Manuel, le meilleur moyen d’influencer les politiques c’est à travers le public. Personne n’aime entendre ça parce que la Suisse aime beaucoup la voie « formelle » […]; si vous voulez vraiment faire bouger les choses, vous devez le faire dans les médias […]; c’est un levier énorme : à partir du moment où quelque chose apparaît dans les journaux, c’est là que les politiciens le remarque. Daniel admet avoir été parfois un adepte de la technique – j’utilise les médias pour ça […]. J’ai parfois envoyé des messages, qui n’étaient pas vraiment « subliminaux », mais dont je savais très bien qu’ils allaient remonter plus haut.

Chacun son job – Arnaud

Qu’est-ce qu’un·e expert·e peut ou ne peut pas faire dans son rapport avec les politiques ? Selon Arnaud, l’expert ne doit pas être partisan, ou le moins possible […]; chacun son job : nous on n’est pas des politiques, et on ne prend pas des décisions […]; nous, on nous demande notre avis : « comment faire pour mieux contrôler la pandémie ? ». Prendre en compte le fait que l’éducation pour les enfants c’est important, ce n’est pas le rôle du ou de la scientifique. Bernard, au contraire, juge nécessaire de se mettre dans la peau des responsables politiques avant de leur faire une recommandation scientifique. Selon lui, la Task Force devrait plutôt donner aux politicien·ne·s des arguments et scénarios pour aider à ouvrir commerces et activités, que des arguments de pure fermeture. Une réflexion donc qui permettrait davantage d’adapter les considérations scientifiques en tenant compte des impératifs politiques. Pour Caroline, la santé publique devrait jouer le rôle de chaînon manquant entre le scientifique et le collectif – l’expert en santé publique doit non seulement tenir compte de l’expert dans le domaine, mais le mettre en relation avec la société, la santé publique. A l’exemple de la transmission chez l’enfant. L’expert virologue il va vous dire « oui, l’étude a montré que sur 100 infections chez les enfants il y a deux cas de transmission chez les adultes. Donc il faut mettre de mesures de prévention » […]; ça c’est l’expert, c’est son job. Le rôle de l’expert·e en santé public c’est de pouvoir mettre des équilibres, de voir les effets secondaires : Maintenant, est-ce qu’on admet quand même qu’il y ait quelques transmissions entre enfants et adultes, ou est-ce qu’on n’admet pas ?

L’expertise est-elle inévitablement une forme d’engagement ? Arnaud ne se pense pas en militant – je ne me sens pas engagé dans des croisades, j’essaie surtout de donner un message qui est le plus proche possible, ou le plus fondé possible sur des données scientifiques qui sont à ma disposition, que je comprends et que j’interprète ; donc si mes interprétations conduisent à penser qu’il y a des erreurs manifestes dans les politiques publiques, c’est pas du militantisme, c’est, je pense, un devoir que de le dire, tout en acceptant, admet-il, qu’on fait parfois ainsi le jeu des militant·e·s. Daniel réfute lui aussi l’idée selon laquelle les scientifiques constitueraient un contre-pouvoir, – c’est plutôt un « co-pouvoir », de mettre de l’huile dans les rouages… c’est pas forcément un contre-pouvoir ; il faut un contre-pouvoir si vraiment les décisions sont fausses. Si on arrive à orienter les décisions et surtout à leur permettre d’être prise sur des bases solides et cohérentes, c’est pas forcément une contre-pouvoir ; c’est un contre-pouvoir seulement si le type d’en face est complètement obtus et refuse d’entendre.

Garder le bateau à flot – Daniel

Si l’expertise peut être critique face au politique, elle n’en reste pas moins une responsabilité. Daniel a cherché ce subtil équilibre dans le fait de critiquer sans déstabiliser l’édifice. Faire une critique constructive, étayée, avec néanmoins le souci de garder le bateau à flot parce que si vous êtes sur le Titanic et puis vous dites « le Capitaine est un abruti », alors il y a encore plus de gens qui meurent. Il enchaine – les décideurs, je ne sais pas s’ils l’ont réalisé ou pas mais on aurait pu les descendre en flamme ; je dirais qu’on leur a beaucoup plus souvent sauvé la mise que tiré la chaise au moment où ils allaient s’asseoir. Arnaud voit également l’appartenance à la Task Force comme une responsabilité. Finalement, peu de pression sociale, mais peut-être que je suis trop le nez dans le guidon pour me rendre bien compte! […] Je sens l’importance de l’expertise scientifique dans cette crise, je sens aussi qu’elle a des limites, les limites déjà c’est la prévision. Il dit aussi avoir un profond respect pour la personne politique, respect qu’il pense mutuel.

Bernard a senti une énorme confiance qui s’est instaurée chez les responsables politiques envers les expert·e·s, ce qui est très important car selon lui les politiques et les systèmes de santé doivent être en bonne communication. Manuel se dit, pour sa part, soulagé que les politiques en Suisse soient finalement plutôt plaisants avec les scientifiques, dans le sens où ils ne vont jamais vous donner le mérite de quoi que ce soit, mais ils ne mettront pas la faute sur vous pour quoi que ce soit non plus. Ils et elles prendront donc la décision mais ils et elles en porteront également la responsabilité. De toute façon l’expertise ne peut pas tout, conclut Caroline – ce n’est pas des experts qui peuvent nous sortir de la crise, d’une crise comme ça ; c’est prendre le problème par le mauvais bout ; j’entends, quand on connaît un peu l’épidémiologie et le mode de transmission des virus, on savait très bien que c’était pas des experts, même qui viennent de la galaxie XY et des superhéros qui arriveraient à nous faire sortir de cette crise.

2. L’impact sur la vie privée

Une hygiène de communication – Manuel

Au fil de nos échanges émerge un autre enjeu : s’exposer médiatiquement et assumer que ce « co-pouvoir avec les politiques » a des effets sur la vie personnelle et privée. Arnaud par exemple cloisonne strictement ses activités médiatiques et sa vie privée – je ne donne aucun interview en dehors des heures ouvrables et des jours ouvrables car je considère ça comme mon job, même s’il fait exception pour les interviews par écrit le weekend. Même chose pour les questions auxquelles il accepte de répondre – je ne veux pas verser dans le personnel, ça n’a pas d’intérêt ; il y a une petite tendance, avec le risque, de la starification. Mais il concède, parlant des émissions en direct, il faut être un petit peu soi-même quand même ; on a un lien avec les gens, on plaisante parfois un petit peu, je ne suis pas contre ça.

Mais la cloison entre vie professionnelle et vie privé s’effrite lorsque, comme chez Bernard, le ou la conjoint·e est également médiatisé·e, avec les effets que l’on imagine sur le quotidien familial ou les sujets à table. Par rapport à l’entourage, c’est la reconnaissance et la solidarité qui prédominent. Caroline s’est sentie également préservée par son entourage qui savait qu’elle était fortement sollicitée. Et puis – on peut deviner un sourire sous son masque – j’ai aucun souci à dire « vous ne me téléphonez pas entre 22h et 7h du matin ». Elle s’est aussi peu laissée atteindre par le remue-ménage médiatique : Durant cette année j’ai très, très peu consommé de médias, parce que, juste, pas le temps. De toute manière, elle n’a jamais eu pour coutume d’utiliser les médias comme source d’informations sur ces sujets – souvent quand j’arrivais ici au travail, qu’on me disait « T’as vu ça hier soir », « Ah non, j’ai pas vu… ». Manuel a lui aussi mis en place une hygiène de communication, en rejetant les appels qui ne provenaient pas de contacts connus, en plaçant des filtres sur sa messagerie. Et surtout, je protège mon activité sur les réseaux sociaux, car les bons retours sont l’exception, le reste du temps la personne essaie juste de prendre en otage votre visibilité pour critiquer. Il bloque alors les réponses, comme ça les trolls passent à autre chose – je ne veux pas donner une plateforme à la personne à travers mes tweets.

A chaque fois un coup de poignard – Arnaud

Pour les expert·e·s exposé·e·s dans l’espace public, la face sombre de l’expertise, ce sont les attaques, les insultes, voire les menaces de mort. Pour Bernard, une des choses les plus difficiles à supporter, c’est qu’évidemment, quand on s’engage beaucoup, c’est d’être exposé à la critique, mais c’est vrai que c’est dur des fois et qu’on a envie de leur dire : « Venez à ma place et je vais à la vôtre et on verra, parce que ce n’est pas simple ». Arnaud revient sur les attaques sur les réseaux sociaux – c’est très, très désagréable ; il ne faut pas croire que c’est quelque chose qui laisse indifférent ; c’est à chaque fois – il mime le geste de se frapper en plein cœur – un coup de poignard, quoi ; on le sent de façon émotive et personnelle, c’est très difficile. Mais il insiste pour ne pas faire d’amalgame avec le débat – parfois les débats sont musclés, les gens peuvent trouver que ce que vous dites est stupide, ca, ça ne me gêne pas. Quant aux gens qui le suivent sur les réseaux pour le critiquer, il lui arrive de leur demander : « Pourquoi me suivez-vous ? ». Qui sont ces gens ?, se demande Manuel de son côté. Il ne lit pas ce type de messages, sinon cela pompe mon attention, que je pourrais vraiment utiliser pour d’autres choses. Dans une société libre comme la Suisse, sauf à avoir une protection personnelle – ce qu’aucun·e scientifique n’a – on n’est jamais totalement à l’abri et même les gens mal intentionnés sont libres de s’exprimer, mais ajoute Manuel avec un brin d’ironie, je ne m’inquiète pas trop des gens qui écrivent des lettres ; à la rigueur, je m’inquiète des gens qui n’écrivent pas de lettres. Il souhaiterait que la société prenne ce type de comportement agressif plus au sérieux, mais il cherche à prendre du recul – c’est juste un jeu de pouvoir de quelques personnes ; le schéma est très simple : si vous êtes dans les médias, vous recevez ces lettres. Il n’y a pas de stratégie derrière.

Sans être sur les réseaux sociaux, Daniel lui aussi n’a pas été épargné. Avec pour point culminant cette poudre blanche reçue dans une enveloppe et cinq minutes après j’avais tout le service de sécurité en scaphandre dans mon bureau. Il le prend aujourd’hui à la rigolade, – je me suis bien dit que c’était plutôt du talc ; surtout qu’après cinq minutes j’étais pas mort. Ce qu’il retient, c’est qu’il y avait quand même une détresse dans la population par rapport à une situation qui était extrêmement pesante […]; donc, j’ai un peu un œil clinique sur ce genre de réactions […]; je le voyais plus comme une expression d’une souffrance que quelque chose qui était dirigé contre moi.

Quand je vais au marché, les gens sont sympas – Daniel

Quand on lui parle notoriété, Bernard pense avant tout aux conséquences de l’exposition médiatique de son institution, et il se réjouit que les gens en aient maintenant une meilleure connaissance. De même, Arnaud évoque le sentiment de responsabilité vis-à-vis de l’institution. Les répercussions personnelles lui semblent moins importantes. Bien entendu, mon entourage ou des gens que je vois, des commerçants que je rencontre me disent qu’ils m’ont vu à la télévision […]; mais c’est quelque chose que je connais depuis longtemps, même si c’était pas autant avant […]. En tout cas c’est pas à un point où c’est gênant du tout. Il ajoute sur le ton de la boutade : Le masque sert peut-être ; on me reconnaît moins. Manuel, plaisante aussi sur l’obligation du masque qui a du bon – les gens ne vous reconnaissent pas aussi vite. Il est clair qu’au début, dans certaines régions, j’étais immédiatement reconnu, et abordé je ne pouvais plus vraiment sortir dans un restaurant sans m’apercevoir que les gens chuchotaient entre eux, montraient, regardaient du côté de ma table. Il est curieux de voir si cela aura des conséquences pour sa vie privée, mais c’est trop tôt pour le dire. Si la Suisse a la réputation d’être un pays où les personnages publics sont encore relativement préservés et les gens les laissent tranquille, Manuel relève toutefois que comme toute crise celle-ci a montré le meilleur comme le pire chez les gens.

Daniel prend quant à lui sa nouvelle renommée avec humour : Quand je vais au marché, les gens sont sympas ; avant, quand j’allais au marché, j’étais complètement anonyme, tandis que maintenant il y en a deux ou trois qui me reconnaissent et qui discutent, le poissonnier, le marchand de légume et autres, on discute chaque fois de ces trucs-là. L’idée de retomber dans l’anonymat ne l’effraye toutefois pas, il s’imagine volontiers disparaissant dans la mémoire collective de façon à pouvoir mener ma vie à moi, sans avoir à me soucier de ce que je pourrais dire ou ne pas dire.

3.    Et la suite dans tout ça ?

Daniel insiste, – on a quand même un débriefing assez sérieux à faire sur la gestion de la pandémie, mais il ne se fait pas trop d’illusions : La peur qu’on peut avoir c’est que dès que tout ça sera fini, tout le monde va recommencer à danser, remettre la musique à fond, et oublier ce qui s’est passé  […] ; si la science pouvait plus être associée à la gestion du pays, je pense qu’on y gagnerait. Même si on était déjà pas si mal loti en Suisse, il espère que la pandémie aura eu un impact favorable si la population a pris l’habitude d’entendre, pas seulement des politiciens qui leur envoient des « oukases », mais aussi des scientifiques de toutes les spécialités qui seraient pertinentes, s’exprimer sur certains sujets ; si la population a l’impression en somme que l’organisation de leurs affaires est gérée sur la base de faits scientifiques solides, mâtinés de considérations politiques. Parce que tout est politique en un sens.

Cette expérience a donné à Manuel une prise de conscience nouvelle de ce que cela signifie d’être « exposé au public » ; et aussi ce que cela signifie d’avoir un impact, aussi minime soit-il. La pandémie a mis en lumière la puissance de plus en plus grande de communication et de délibération de la science et des scientifiques. Actuellement, la plupart des scientifiques sont content·e·s, ils et elles se disent : « Oh, tiens, on a du pouvoir », mais pour lui le retour de bâtonrisque d’être brutal : S’il y a une chose que le pouvoir n’aime pas, c’est d’être contesté, et d’évoquer les tendances aux États-Unis d’une forme d’animosité envers la science. En Suisse, on a l’habitude de cette coexistence heureuse l’un à côté de l’autre […] ; et, à cause du choc, les politiciens étaient contents de demander – « Dites-nous que faire ! ». Mais déjà une fraction considérable commence à se révolter, ce qui pourrait se répercuter sur les financements de la recherche, et les scientifiques pourraient être forcé·e·s de prendre parti.

Pour Caroline, le rôle de la santé publique doit être revalorisé en vue de la gestion des crises futures, pour conseiller les décideurs et dévideuses. Il y a eu une volonté pendant des années, des dizaines d’années, de reléguer tout ce pan de santé publique aux oubliettes. Et Manuel d’insister, la Suisse fait de la recherche en santé publique de pointe au niveau mondial, mais notre propre administration, surtout au début, nous a complètement snobés […]; nous avions très peu de ponts.

Tout·e·s sont d’accord, l’expertise doit être au service de la société, de toute la société. Bernard conclut en évoquant que la pandémie a également été un révélateur d’inégalités sociales et l’a convaincu de la nécessité de s’engager, même en dehors du strict cadre professionnel. Pour laisser le mot de la fin à Arnaud : Toute cette expertise, j’ai toujours une très profonde préoccupation qu’elle n’atteigne pas des segments entiers de la population, parce que ce que l’on dit est compliqué ; les gens moins éduqués, les migrants qui ne parlent pas notre langue, les couches sociales défavorisées, peut-être les gens qui ont des handicaps, sont beaucoup plus vulnérables parce qu’ils n’entendent pas ou ils ne comprennent pas une partie des messages. C’est ça qui m’inquiète le plus, beaucoup plus que les controverses, beaucoup plus que ceux qui ne sont pas d’accord avec moi. Même s’il ne prétend pas avoir la solution, il faut qu’on aille les chercher et qu’on ne les oublie pas.

Pour aller plus loin // L’expert·e exposé·e. // Partie 1. Expériences de scientifiques médiatisé·e·s durant la pandémie de COVID-19 

De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Un projet accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre.

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