Par Nelly Niwa
La crise sanitaire apportera, sans nul doute, une réelle stimulation à la recherche, et notamment à celle qui porte sur la durabilité.
Le COVID a permis en quelques jours d’ouvrir des possibles dans des domaines aussi variés que les changements de modes de vies, l’activation de réseaux de solidarité, la mise en place de politiques publiques en un temps record, ou le ralentissement des activités économiques. Cette situation inédite va alimenter des recherches passionnantes sur la place du télétravail comme alternative à la mobilité, sur la gouvernance de l’urgence climatique, sur la prise de conscience de notre vulnérabilité et celle de nos systèmes économiques, sur les liens systémiques entre crises sanitaires et environnementales, etc.
Le Coronavirus va aussi permettre de (re)valoriser des recherches déjà existantes sur la durabilité et de les diffuser auprès d’un public plus large. Parions que les travaux traitant de la relocalisation de la production, la résilience des territoires, la gestion des biens communs, la souveraineté (alimentaire, monétaire, etc.), le revenu universel, les initiatives citoyennes (coopératives) vont donner lieu à un intérêt renouvelé des médias dans les prochains mois.
Il est aussi probable que cette crise sanitaire contribuera à faire grandir le public sensible aux problématiques de durabilité, ainsi que la communauté de chercheurs s’y intéressant.
Tout cela est réjouissant.
Mais est-ce que c’est tout ? Devons-nous nous en satisfaire et en rester là ?
Car ce qui ressort aussi de la crise sanitaire actuelle, c’est aussi le sentiment de lassitude, d’impuissance, voir une once de désespoir parmi les chercheurs actifs dans la durabilité.
Il n’est pas facile de voir « en direct » la réalité crue de la vulnérabilité de nos systèmes économiques, sociaux ou de santé et cela même si nous l’avions décrite et analysée.
Il n’est pas facile de constater que le redémarrage va vraisemblablement tomber dans les mêmes travers que ceux de la crise de 2008 et générer des impacts supplémentaires sur l’environnement.
Mais surtout, il n’est pas facile de reconnaitre que la recherche menée sur la durabilité depuis de nombreuses années n’a eu, au final, que peu d’impacts sur le terrain et qu’il va falloir –encore – en ressasser les résultats.
Or si la crise sanitaire est, comme la décrit Latour[1], un moment où tout peut être remis en cause, infléchi, sélectionné, trié, interrompu pour de bon ou au contraire accéléré, ne devrions pas nous questionner sur ce que nous aimerions changer dans nos manières de pratiquer la recherche? Quels sont nos gestes-barrières dressés contre la reprise à l’identique ?
Une proposition – à discuter- pourrait être de sortir de notre (auto) isolement en s’autorisant davantage à briser les distances de sécurité, en développant des contacts proches avec d’autres acteurs.trices de la société et à s’engageant sur le terrain.
Entendons-nous, mon propos n’est pas ici de dire qu’il s’agirait de ne faire que des recherches de type recherche-action ou recherche participative, mais de proposer d’augmenter la diversité des formes de recherche. Les recherches fondamentales sont, à mon sens, incontournables, ne serait-ce que pour disposer des bases pour faire de la recherche collaborative.
De même, il ne s’agit pas de dire que le.la chercheur.se ne doit pas conserver sa capacité à se distancier, mais que celle-ci n’est pas incompatible avec un engagement sur le terrain.
Il ne s’agit pas non plus ici de développer une vision angélique de la recherche-collaborative et participative. Celles-ci souffrent d’ailleurs clairement d’un manque de reconnaissance dans le monde universitaire et au sein du FNS.
Ma proposition est de promouvoir ce type d’approches pour permettre que nos recherches en durabilité accentuent leur pertinence sociale et leurs impacts.
Il s’agit de ne plus faire uniquement de la recherche « sur », mais « avec » des acteurs.
Il s’agit de contribuer à augmenter le pouvoir d’agir des acteurs.trices et des chercheur.se.s et à renouveler « l’utilité publique » de la recherche (ce qui est d’ailleurs assez stratégique dans un moment où les financements destinés au monde académique vont vraisemblablement eux aussi entrer en récession).
Il s’agit aussi, et sans doute surtout, de mettre en avant le potentiel de ces travaux pour redonner un « sens » au métier de chercheur.se. Si nous avons choisi de faire de la recherche, c’est sans doute que nous avions de bonnes et belles raisons, dont celle de changer le monde.
[1] Bruno Latour, Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise, AOC, 30 mars 2020.
Nelly Niwa est Architecte-Urbaniste EPFL, docteure en environnement de l’UNIL et directrice du Centre Interdisciplinaire de Durabilité de l’UNIL. Dans ses travaux, elle s’est notamment intéressée aux processus participatifs, aux approches de prospective et de recherche action et collaborative. Elle a dirigé le projet Vaud 2030 sur la question du futur de l’agriculture, ainsi que le programme de recherche-collaborative Volteface sur les aspects sociétaux de la transition énergétique.