L’expert·e exposé·e. // Partie 1. Expériences de scientifiques médiatisé·e·s durant la pandémie de COVID-19

Expériences de la pandémie
De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Une enquête de Nuria Medina Santana et Marjolaine Viret

Durant la pandémie de COVID-19, la cote des scientifiques a grimpé en flèche auprès des médias comme du public. Des disciplines parfois méconnues ont été catapultées sur le devant de la scène, au point qu’on discute aujourd’hui « taux de reproduction » ou « croissance exponentielle » comme on évoquait encore il y a peu le temps qu’il va faire. Nous avons rencontré plusieurs de ces scientifiques, expertes et experts qui ont connu les feux des projecteurs durant la pandémie. Quand notre fenêtre Zoom s’ouvre pour mener nos entretiens, on se croirait projetées devant le téléjournal ou la une de l’un de nos quotidiens. Leurs visages nous sont déjà si familiers qu’ils et elles paraissent faire partie de nos vies. Nous les interrogeons sur leur médiatisation, sur leurs rapports avec le politique et la société. Comment ont-ils et elles vécu cette pandémie, eux et elles qui ont passé tant de temps à nous l’expliquer ?

Une vie professionnelle au rythme du virus

Si la pandémie a modifié leur vie sociale autant que la nôtre, leur vie professionnelle a également été monopolisée. Pour Bernard, médecin vaccinologue, c’est dans son rôle même au sein de son institution que le virus l’a accaparé, impactant la totalité de ses activités. Puis il a reçu des responsabilités dans la gestion sanitaire de la crise qui ont parachevé son exposition sur la scène publique.  La sollicitation sur le plan émotionnel pour Daniel, virologue, c’était l’appartenance à la Science Task Force fédérale. Il nous décrit les réunions plusieurs fois par semaine, souvent jusqu’à tard le soir – ça draine quand même énormément d’énergie, ça devient un peu obsédant, on dort task force, on dort testing, on dort infection, on…, ou on dort pas, enfin... Manuel, épidémiologiste, a également rejoint la Task Force. Il évoque l’impact du COVID avec un sourire presque fataliste – ça a pris le dessus sur toute ma vie professionnelle plus ou moins, au moins en 2020 ; et certainement dans la première moitié de 2020, complètement, à 100% ; et ensuite dans la seconde moitié de l’année j’ai essayé de garder un peu le contrôle, mais, vous savez, je n’ai pas tout à fait réussi autant que j’aurais voulu. L’air dubitatif, il déclare avoir pris l’engagement envers lui-même que cela n’arriverait pas cette année encore.

D’un autre côté, les virus, les épidémies, la santé publique, c’est leur vie. Daniel nous parle avec enthousiasme de sa recherche en lien avec le COVID, une intuition qu’il a eue, et puis un ou deux autres trucs, parce qu’on est toujours curieux, donc si on a l’impression de pouvoir poser une question importante et d’y répondre de manière intelligente, on a de la peine à se freiner. A défaut, il aurait continué à faire ce qu’il fait. Les projets sur le COVID se sont substitués à d’autres sans que ça change mes semaines de sept jours.

Par moment, l’excitation est palpable. En favorisant les collaborations, en réduisant le temps administratif, la pandémie leur a ouvert de nouvelles portes, a été le prétexte à de nouvelles initiatives. Et puis, les maladies émergentes, c’est un des rares moments pour un scientifique, pendant en tout cas le début de la maladie émergente, de connaître toute la littérature sur le sujet, explique Arnaud, épidémiologiste et spécialiste en santé publique. Il y a un moment où je connaissais absolument, exhaustivement, tous les papiers publiés sur le COVID. Il ajoute, avec une pointe de regret, que par la suite ce n’est évidemment plus possible.

1. Se (re-)présenter en tant qu’expert·e en temps de crise

Rester vraiment droit dans les lignes – Caroline

Comment se glisse-t-on dans la peau d’une experte ? Caroline, médecin, est la seule femme à nous avoir répondu. Elle a été impliquée très tôt dans la gestion de la pandémie au sein d’une institution de santé. Dès les premières minutes, on sent qu’elle ne doit pas se laisser facilement emmener hors de son terrain. Interrogée sur le champ de son expertise, elle s’anime – Ah attention ! Elle reste dans le strict cadre des responsabilités de sa fonction. Au-delà, même si elle connaît bien un domaine, – je le dis clairement aux journalistes, […] ou aux gens qui me questionnent : « ça, c’est pas mon domaine d’expertise, voyez avec les experts dans le domaine »

Nous lui faisons remarquer que tout le monde ne semble pas placer le curseur au même endroit. C’est clair, on le voit bien, les sollicitations des scientifiques dans les médias, des médecins et autres scientifiques, c’est qu’on a l’impression qu’ils sont experts dans beaucoup de domaines et moi je suis assez…. – ses mains dessinent deux lignes en entonnoir. Selon elle, il faut aussi être capable de ne pas répondre, y compris dans son propre intérêt. Les deux ou trois interviews que j’ai vues, dès que les gens sortent un petit peu de leurs compétences et de leur ligne, c’est là où les journalistes les taclent. Donc rester vraiment droit dans les lignes. Dire, « non, ça c’est pas à moi qu’il faut poser cette question, c’est à quelqu’un d’autre ». Même s’il faut pour cela être modeste, avoir une forme de courage aussi. C’est peut-être difficile à dire pour des experts: « je ne suis pas expert dans le domaine, tant pis ».

D’autres, comme Arnaud, s’appuient davantage sur leur formation, sur l’expérience acquise au cours de leur carrière. En tout cas, à l’entendre, être expert·e, ça se travaille. Arnaud tire systématiquement des leçons de ses interventions. Il se prépare beaucoup sur les sujets dont il est invité à parler, pour être à jour. Daniel s’aide de ses vies antérieures de praticien – ça me donne une vision assez holistique de ce qui se passe, ça veut pas dire que je connais tout sur tout, mais disons je ne suis pas pris au dépourvu parce que tout à coup c’est dans le chapitre où je ne connais rien du tout.

Face aux collègues c’est beaucoup plus compliqué, parce qu’ils sont tous experts – Caroline

Caroline s’est peu exprimée directement dans les médias, mais surtout face à des soignant·e·s. La tâche n’en était pas plus aisée. Face aux collègues c’est beaucoup plus compliqué, parce qu’ils sont tous experts. Un orthopédiste est expert en COVID, j’entends, d’accord, il a lu des choses, et du coup ce qu’il a lu, ok, il s’est fait une opinion, et puis c’est une opinion d’expert. Sous l’ironie, une note d’agacement : si 70% des collègues comprenaient bien qu’on communiquait au mieux les connaissances du moment, on en avait 30% qui étaient des experts, donc qui savaient mieux que nous. Elle juge plus facile de répondre au public en général, dans le sens où on a quand même un statut, de dire « ok je suis expert dans le domaine, donc voilà, c’est vrai qu’il y a des incertitudes… ».

Pour Bernard, les divergences publiques entre expert·e·s engendrent un malaise. Elles absorbent une énergie qu’on pourrait utiliser à d’autres fins. Selon lui, le COVID a été un révélateur de caractères. Le comportement des collègues, plus que celui du public, le touche énormément. Ces critiques se font selon lui au détriment du public, qui ne sait plus en qui croire, mais sont aussi délétères pour les scientifiques en général. Daniel refuse d’ailleurs de s’exprimer lorsque tout dialogue devient illusoire – j’ai évité soigneusement ce genre de débat contradictoire avec des gens qui, manifestement, étaient selon moi à côté de la plaque. Inversement, Arnaud voit la diversification de l’expertise comme une opportunité – il y a une forme de préemption du débat, non démocratique, par les experts ; les médias ont un rôle, aussi, à jouer là-dedans, parce qu’ils donnent la parole à d’autres types d’expertise. C’est également ce qui lui semble enrichissant dans les réseaux sociaux – ça participe à l’acquisition de son expertise. Le côté citoyen-expert, c’est-à-dire finalement l’expertise venant de gens qui ne sont pas justement rompus aux maladies émergentes, virales, qui n’ont pas toujours la connaissance scientifique mais qui ont leur bon sens, qui ont leur avis, qui ont leur opinion

Communiquer l’incertitude c’est extrêmement important – Daniel

L’expertise en tant que messagère de l’incertitude revient régulièrement dans la discussion. Daniel le relève spontanément au détour d’une question sur sa mission – si on arrive à expliquer et puis, et je crois aussi, à finalement pas avoir l’air de tout savoir, mais communiquer au public, à la communauté, le doute – plus que le doute – l’incertitude, c’est extrêmement important. Pour lui, l’apport des scientifiques à une réflexion collective peut justement être dans la mise en lumière de l’ignorance. Soulever des questions autant qu’apporter des réponses, en disant « ben tiens, ça on sait pas ; ceux qui vous disent qu’on sait, non, pas vrai, on sait pas ». Pour Arnaud, l’avantage de dire « je ne sais pas », c’est que ça vous protège aussi. Il a appris par le passé à donner le moins de prise possible à la critique – je me suis refusé pendant toute cette pandémie à faire des prévisions de ce genre ; même si ce sont des prévisions de type scénario – on dit « pourrait » et cetera… ; je pense que les médias, et le public d’ailleurs, retiennent ces chiffres comme des prévisions, et qui s’avèrent erronées par ailleurs. Difficile en effet de relayer ces subtilités hors du champ scientifique. Manuel est lucide : on a beau dire « Je ne peux pas prédire l’avenir ; personne ne peut prédire l’avenir », […] les médias n’en ont rien à faire de ces clarifications. Même s’il a toujours essayé d’être clair sur le fait qu’il n’y avait pas de « baguette magique » il regrette que quoi qu’on fasse, on était tout de suite critiqué parce que les attentes étaient démesurées vous avez raison 95% du temps, personne n’en a rien à faire ; vous avez tort une seule fois, et ça vous définit. Sans se décourager, il tente de former ses étudiant·e·s à faire des « anticorps mentaux », à ne pas prendre ces jugements personnellement : il n’y a pas moyen dans ce monde d’avoir un impact sans générer de la critique, c’est le signal le plus fort que vous êtes entendus.

2. Jouer avec les médias

C’est un marathon ! – Arnaud

Il y a bien sûr clairement un avant et un après, juge Arnaud. Les sollicitations par le passé étaient généralement concentrées dans le temps – la grande différence avec cette pandémie c’est qu’on est passé du sprint au marathon, c’est un marathon ! Et pour nous, les experts exposés un peu médiatiquement, c’est une longue course. Il n’a pas connu depuis longtemps une seule journée sans qu’il ne soit sollicité par différents médias. Pour l’épidémiologiste Manuel, le contraste avec ses expériences passées est encore plus frappant : les scientifiques se font approcher par les médias surtout s’il y a quelque chose qui relie l’aspect scientifique au débat politique ; en dehors de ça, tu peux recevoir une demande occasionnelle si tu publies un papier, mais c’est une fois, c’est une fois par an, deux fois par an ; […] là par contre c’était juste sans arrêt, je veux dire, si j’avais voulu j’aurais pu donner 30 interviews par jour. Ce qui est ridicule, hein, parce qu’ils avaient tous les mêmes questions. Bernard n’a lui non plus pas échappé à l’attention des médias, recevant parfois jusqu’à plusieurs téléphones par jour selon l’actualité.

Mais qu’est-ce qu’il m’a fait dire ? – Daniel

La relation avec les médias suppose un apprentissage. On se rode à l’exercice : ce qui vous sert beaucoup, c’est d’avoir beaucoup pratiqué, nous dit Arnaud. Bernard avoue certaines interactions difficiles avec les journalistes, des interventions où il a laissé paraître un agacement, mais qu’il préfère malgré tout à la langue de bois qu’on peut parfois entendre dans les médias. Daniel lui aussi se souvient – y a des fois où on se dit « merde, j’aurais dû dire ça », ou « merde, j’aurais pas dû dire ça », « mais qu’est-ce qu’il m’a fait dire ? » ; […] c’était un peu plus au début ; […] je pense que je suis devenu de plus en plus à l’aise par rapport à ces trucs ; et puis on finit par expliquer souvent un peu la même chose.

La majorité de nos expert·e·s exposé·e·s considèrent l’exercice médiatique comme partie du métier de scientifique. Moi j’éprouve pratiquement pas d’émotion vis-à-vis des médias, concède Arnaud, qui dit ne pas pouvoir donner de conseils sur le trac. En revanche, il recommande à ses collègues : Mobilisez toujours votre expertise, vous êtes là parce que vous êtes un scientifique et qu’on fait appel à vos compétences. Daniel perçoit son rôle dans les médias surtout comme unspin-off de ma présence au sein de la Task Force. Il ne cache pas y voir pourtant un côté ludique – avec le temps je suis devenu de plus en plus amusé par la perspective que le journaliste allait essayer de m’entrainer dans une direction dans laquelle j’avais pas forcément envie d’aller. L’immédiateté du direct peut même devenir une opportunité, car finalement, au début on est un peu impressionné – « je suis à la radio », « je suis à la télévision » – puis après, on peut dire ce qu’on a envie de dire, qu’il ou elle le veuille ou pas. Finalement ils sont autant à l’antenne que nous, ils ne peuvent pas dire ‘nanannann’. Une fois que vous avez démarré, the stage is yours.

Le plus clair, correct et compréhensible possible – Caroline

A l’écrit, le souci principal de nos expert·e·s médiatisé·e·s est que le propos ne soit pas faussé. Caroline aime recevoir les questions à l’avance – je vais aborder les réponses en fonction du message que je vais donner, toujours. Dans une optique d’information, le message, c’est le plus clair, correct et compréhensible possible. Arnaud nous répète ses conseils à des collègues effrayés de ne pas être assez « scientifiques » : « Utilisez les termes les plus clairs toujours, […] mais sachez aussi être un peu superficiel ; et ne dites jamais rien de faux, même pour simplifier, mais dites des choses qui sont le plus simples possible » ; c’est ça, je pense, cette traduction, qui est toujours l’exercice le plus difficile. Daniel résume : souvent, quelque chose de très simple frappe l’esprit, mais de manière juste ; finalement fait comprendre.

Les médias vous prennent du temps. Parce que la relecture est attentive et c’est extrêmement rare, ça arrive mais c’est rare, que je ne fasse pas de commentaires, explique Arnaud. Et ce n’est pas une garantie : il dit avoir parfois été déçu par l’indigence d’une transcription, comme il a d’ailleurs pu avoir de magnifiques interviews. Daniel dénonce quant à lui des propos placés hors contexte, cet entrefilet inséré dans un quotidien entre deux citations soigneusement relues, qui donnait l’impression que c’était moi qui l’avais dit et qui disait exactement le contraire de ce que j’avais envie de dire, le mettant en bisbille avec les autorités.

Éviter les combats de coqs – Arnaud

Pour Manuel, certains médias sont prompts à verser dans la polémique, surtout là où la diversité des points de vue est grande comme en Suisse alémanique – les journaux de « boulevard », tout ce qui leur importe c’est le conflit. Et ils sont juste à la recherche d’une citation, ou d’une bagarre, pour pouvoir vous afficher. Certains médias ont tendance à sacrifier la nuance au profit de l’adversité : Ils veulent leur histoire de héros. Ou de ratés. Et idéalement les deux, l’un contre l’autre. C’est ça qui leur donne des clics. Arnaud a lui aussi le mauvais souvenir de médias qui créent des combats de coq. Dans ces situations le débat n’était pas plaisant […] ; parce qu’ils nous mettaient en situation de polémique ; je pense que c’était un peu orchestré : on était manipulé l’un et l’autre malgré nous par les médias qui voulaient que les deux coqs s’affrontent ; et je pense que ce n’est pas une bonne image ni des spécialistes qui s’affrontent devant les médias, ni des médias eux-mêmes. – Ces situations on me les a proposées plusieurs fois, mais je les ai évitées, parce que ça ne sert à rien, approuve Daniel, – si on est en face de quelqu’un qui de toute façon, n’est pas là pour débattre mais juste dire sa vérité, et puis en plus, d’une manière… c’est finalement offrir un podium à quelqu’un qui ne devrait pas se le voir offrir.

3. Expliquer, convaincre, rassurer

Le besoin d’information crevait le plafond – Manuel

Manuel tient à l’idée de s’engager et expliquer des choses, surtout au début, ajoute-t-il, au moment où le besoin d’information crevait le plafond. Il raconte comment la télévision a pu l’appeler trois fois dans la même semaine – je me suis dit, « ok je prends ce rôle » : je serai heureux d’expliquer les choses au public en terme laïcs. Mais comment explique-t-on des notions parfois complexes ? Pour Daniel, je me dis : « comment j’aimerais qu’on m’explique à moi ? ». Il dit l’importance de parler aux gens de ce qui les concerne, de ce qui les touche personnellement. Arnaud s’imagine parler à des médecins de famille – ce sont des praticiens qui ont laissé derrière eux leur bagage scientifique […]; ils s’en fichent du codon-E480 ; ils veulent, eux, savoir si le médicament, ils peuvent le donner à leur patient et quels conseils ils peuvent donner à leurs patients. Caroline nous donne son mode d’emploi : ne pas s’appuyer sur sa seule autorité ou son opinion personnelle – à chaque fois, il faut donner les faits ; qu’ils comprennent aussi sur quoi on se base pour faire nos recommandations

Quelque chose qui touche les gens au plus profond d’eux-mêmes – Daniel

Bernard acceptait parfois des interventions uniquement pour ne pas laisser l’antenne à quelqu’un de plus alarmiste, pour plutôt calmer la population avec des arguments rassurants, des connaissances. Daniel insiste – c’est de la communication sur quelque chose qui touche les gens au plus profond d’eux-mêmes. Il considère que ça peut être une contribution louable : je me dis que si j’arrive à communiquer correctement, et si ça rassure les gens, si ça leur fait comprendre des choses qu’ils ont de la peine à comprendre… Arnaud résume : on a un rôle de traduction, on a un rôle de formation.

Est-ce que leur expertise les différencie du citoyen lambda dans leur rapport au virus ? Comment dire cela sans paraître arrogant, commente Manuel, en tant que scientifiques, nous avons une vue légèrement plus réaliste de ce qu’est ce virus et de ce qu’il n’est pas. Il est selon lui plus facile d’évaluer les risques, de décider – ok je vais faire ça, je ne vais pas faire ça. Sans cette base, vous pouvez aller dans des directions multiples, vous pouvez dire que c’est du non-sens, qu’une infection naturelle vous renforce, ou au contraire on a des gens qui ont peur de sortir. Pour Arnaud également, la connaissance scientifique du virus permet davantage de discernement sur l’importance relative des risques, par exemple entre aérosols et contamination par les surfaces : Dans mon immeuble il y a des personnes qui appuient sur le bouton de l’ascenseur avec leur bout de clé ou avec un stylo, parce qu’ils ont peur ; moi j’appuie deux fois parce que je veux qu’il parte plus vite. Il va y avoir ces petites différences qui sont plus de l’ordre de la perception du risque. Il y aurait même une pédagogie dans ce type de geste ordinaire, l’expert·e qui sait devenant modèle à suivre – c’est alors plus facile pour les gens de s’identifier, concède Manuel, on dit « ne regardez pas ce que quelqu’un dit, mais ce qu’il fait ». L’exposition invite toutefois à une certaine prudence : lors de la controverse à propos de l’ouverture des stations de ski, je ne suis pas allé skier, explique Manuel, pas parce que je pensais que skier était un risque, je me disais si tout à coup il y une photo de moi skiant sans masque ce sera en première page ; avec des conséquences difficilement prévisibles. Mais être exposé·e peut nourrir aussi l’estime de soi, et celle des autres à son égard – peut-être que je me fais des illusions, mais je dirais que le gros de la population n’a probablement pas détesté voir certains scientifiques lui expliquer les choses, nous dit Daniel, j’ai l’impression que la perception est assez « sympathisante ».

Pour aller plus loin // L’expert·e exposé·e. // Partie 2. L’expert·e face à la société

De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Un projet accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre.

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