Tensions en temps de pandémie, des conceptions thérapeutiques à la vie quotidienne

Expériences de la pandémie
De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Une enquête dans la communauté anthroposophique de Giulia Diletta Cammarata et José Revollo Patscheider

Préambule

La thématique de l’automédication et des personnes qui utilisent des médicaments alternatifs pour se soigner en cas de maladie, a attiré notre intérêt et a favorisé notre immersion auprès d’un public partageant une conception anthroposophique de la santé. La médecine anthroposophique est un type de médecine alternative qui est né en Suisse et en Allemagne, et qui soutient le fait qu’il existe des liens étroits entre l’environnement, la nature, le corps et l’esprit. Selon les anthroposophes, l’être humain est en harmonie avec son environnement et de ce fait, la maladie du corps est liée avec l’esprit et la nature. Les médicaments anthroposophiques englobent des herbes naturelles, des huiles essentielles ainsi que des médicaments homéopathiques pour des soins sur la durée, ce qui va à l’encontre de la logique contemporaine qui prône l’effet immédiat d’un remède. Pour notre enquête nous nous sommes immergé·e·s tout d’abord dans l’environnement de travail d’Ester. Elle nous a fait part de son vécu et de ses impressions en cette année particulière. Notre curiosité piquée à vif, nous nous sommes dirigé·e·s vers l’école Rudolf Steiner. Située à la périphérie de Crissier, à l’abri de l’agitation de la ville et entourée par la nature, l’école donne ce sentiment d’être dans une communauté isolée. Il n’y a pas de grands bâtiments ou de constructions sophistiquées mais plutôt, dans l’esprit steinerien, des constructions de béton et de bois, une ferme et un magasin vendant des produits biologiques. Des personnes de cette communauté nous ont fait part de leur vécu de la pandémie, et surtout des tensions de différentes natures qu’elle a engendrées, des conceptions thérapeutiques à la vie quotidienne.

La fièvre, c’est pas une ennemie à abattre – Ester

Ester, une femme de 50 ans, nous accueille dans son bureau à l’intérieur d’une des installations faites entièrement en bois. Médecin anthroposophe à l’école à mi-temps et généraliste en cabinet privé à environ 30%, elle nous raconte que c’est après avoir placé par hasard sa première fille à l’école Steiner qu’elle a découvert la pédagogie anthroposophique, découverte qu’elle a vécue comme une révélation. Elle a donc mis par la suite ses quatre enfants à l’école et s’est formée en médecine anthroposophique, tendance qu’Ester suivait depuis longtemps : je pratiquais déjà les fleurs de Bach, l’aromathérapie, la phytothérapie… dès mes études je savais que je ne serai pas un médecin classique on va dire.

Ester nous raconte que pendant la pandémie beaucoup de ses patient·e·s lui ont demandé des avis médicaux et elle a recommandé à tou·te·s de soutenir, de manière plus efficace, leur système immunitaire. Par les regards inquiets de ses patient·e·s, elle s’est rendu compte à quel point la couverture médiatique et la façon dont les images et les reportages ont exacerbé la peur du Covid. Elle souligne également qu’elle a eu beaucoup plus de patients lors du deuxième confinement car, en raison de la saison, les rhumes sont plus fréquents et, sans nommer spécifiquement le Covid, elle a toujours essayé de renforcer le système immunitaire en utilisant la médecine anthroposophique. Le renforcement du système immunitaire est un aspect qui ressort souvent auprès de nos trois autres interviewé·e·s, usagers et usagères des médecines alternatives, comme pour Céleste : Pour moi la maladie ce n’est pas du tout une maladie, c’est un point d’arrêt oui. Mais on parle de maladie thérapeutique ; j’ai l’impression que c’est aussi un aspect philosophique.

Ester raconte avec étonnement que jusqu’à l’été, elle n’avait pas de patient·e·s atteint·e·s par le coronavirus et que c’est lorsqu’on a commencé à produire les tests rapides qu’elle a connu une augmentation soudaine du nombre de patients, tous positifs au Covid! Mais, d’après son expérience, le traitement est toujours le même : selon elle, comme pour tout état fébrile, une bonne protection contre tout ce qui est viral (pas spécifiquement pour le coronavirus) consiste dans le repos, l’hydratation et laisser la fièvre faire son décours : la fièvre c’est pas une ennemie à abattre, c’est que le corps a perçu qu’il y a un danger et il monte son thermostat pour chauffer, chauffer et puis brûler, et puis combattre. Enfin, moi ça me paraît logique mais beaucoup de gens ont très, très peur de la fièvre.

Le même avis se retrouve chez Céleste, femme de 56 ans, enseignante à l’école primaire à 60% : la fièvre c’est quelque chose de passionnant parce qu’elle modifie notre système immunitaire et le renforce. Elle explique que si vous coupiez systématiquement la fièvre, vous empêcheriez votre système immunitaire de se déployer. Je l’ai vu avec mes enfants, chaque fois qu’ils ont eu une grosse maladie ils ont énormément grandi : ils se sont mis à marcher, à parler et à aller à vélo.

Même avis également chez Timothée, jeune valaisan de 23 ans qui a vécu ce moment de manière très particulière le Covid a coïncidé avec mon changement de formation, et mon retour à habiter avec mes parentsen plus du fait que j’étais déjà en train de vivre un moment de grand changement personnel. Il explique : il est un peu à contre-courant de dire que dès que tu as quelque chose, une maladie, la tendance est de couvrir les effets sans se soucier de la cause du tout, prendre du Dafalgan afin de continuer à faire ce que on est en train de faire. Ce sentiment de non-compréhension agace Timothée qui poursuit : ce qui est vraiment erroné, parce que si tu as mal à la tête c’est parce que probablement ce que tu étais en train de faire à ce moment donné c’était pas une chose adaptée, et ton corps te rappelle de te soigner, de te reposer et de reprendre de l’énergie. La conception de la maladie, et plus particulièrement de la fièvre, comme réponse normale du corps, est répandue chez nos interviewé·e·s. Celle-ci peut néanmoins susciter des désaccords, voire des conflits auprès d’autres personnes ne partageant pas leurs conceptions.

T’es du Real Madrid ou de Barcelone – Andres

Andres, mécanicien de 39 ans, prend du CDS (Chlorine Dioxide Solution) religieusement chaque soir depuis novembre de l’année passée pour soutenir son système immunitaire et prévenir les complications graves du Covid. Même si le CDS et d’autres médicaments à base de dioxyde de chlore sont considérés comme dangereux pour la santé selon l’Institut Suisse des produits thérapeutiques, Andres réaffirme sa position : le CDS est bon marché, on peut le faire facilement chez soi. C’est justement pour ça que les pharmacies le qualifient de dangereux, vu qu’il n’y a pas de profit pécuniaire. Il ajoute avoir constaté que les discussions liées au Covid peuvent séparer les gens. Il raconte une anecdote concernant ses voisins, avec lesquels il s’entendait très bien au départ, mais ils ne se parlent plus en raison de leur différend sur l’attitude face à la menace de la maladie : T’es du Real Madrid ou de Barcelone ; selon ton avis par rapport au Covid il faut être très prudent pour que ça ne te sépare pas des autres.

Timothée constate lui aussi qu’il y a une difficulté chez les autres à accepter une manière de se soigner différente de celles, plus diffusées et courantes, associées à la médecine moderne : C’est absurde pour moi, continue-t-il, l’idée que, du moment que tu as de la fièvre, il faut prendre tout suite un médicament pour la faire baisser.

Ester, divorcée depuis six ans et avec la garde alternée de ses quatre enfants, a également vécu des tensions avec son ex-mari concernant le soin de leurs enfants pendant la pandémie. Lui, très stressé selon elle, prenait toutes les précautions contre le Covid et pour elle c’était très dur : dès que chez moi ils avaient un peu mal à la gorge  – en tout cas le petit – je n’avais pas envie de le tester! […] Donc je ne l’ai pas fait. Après il est passé chez le papa et j’ai reçu des messages incendiaires « mais t’es complètement folle ? Tu ne l’as pas fait tester ? ».

C’était difficile surtout pour la relation de couple – Céleste

Céleste était habituée à passer ses journées seule à la maison quand son mari allait à travailler et les enfants allaient à l’école, je pense qu’on a tous eu une première semaine un peu bizarre, après on a tous profité de la situation pour vivre la vie ensemble d’une autre manière. En tant qu’enseignante, depuis le début de la pandémie, elle a arrêté de travailler : le 13 mars 2020, il n’y avait plus d’école pour tout le monde, pour elle comme enseignante ainsi que pour ses quatre enfants. Son mari, informaticien, a aussi tout de suite commencé à travailler à la maison : c’était difficile, surtout la relation de couple ! La joie de se quitter le matin et de se retrouver le soir. C’était le changement majeur pour elle, le fait qu’on était tous à la maison, je pense qu’au niveau de la relation de couple c’est quand même compliqué à gérer. Le fait qu’on soit ensemble tout le temps, tout le temps, tout le temps… tout le temps ! Elle explique que normalement elle passait un jour ou plus, seule à la maison, où elle se retrouvait libre – les moments de solitude sont quand même importants dans la vie. La pandémie a été pour elle inouïe : je pensais c’était une blague, le Covid-19. Elle n’avait d’ailleurs pas compris la situation : nous avons appris par notre directeur de l’école qu’il n’y avait plus l’école ; moi vraiment j’étais pas au courant, rien du tout. Je n’avais pas du tout suivi l’aspect médiatique, donc je ne connaissais pas du tout la gravité de la situation. Pour moi c’était un grand choc parce que je ne suis pas une personne qui suit l’actualité, au moins jusqu’à l’année dernière. Pas habituée à regarder la télévision, elle a dû dit-elle s’y réhabituer afin de rester au courant des nouvelles mondiales sur son évolution. Mais, une fois passé la période d’urgence, là j’ai de nouveau arrêté parce que pour ma santé mentale je préfère m’éloigner un peu de ce flux continuel d’informations.

C’est facile d’évaluer les décisions d’autrui à posteriori – Timothée

Avec cette maladie inconnue, il est facile de critiquer a posteriori le travail des autres « ah bah ! au début de la pandémie le gouvernement a été trop sévère ». Timothée affirme n’avoir jamais voulu prendre la place de politiciens face à cette situation. Pour lui comme pour nous, citoyen·ne·s, il a été difficile d’admettre les restrictions : pour commencer, au tout début, je pense que le gouvernement a bien réagi et agi dans l’imposition des restrictions assez sévères, mais ensuite, avec leur persistance dans le temps, elles sont devenues des obligations que je n’appréciais pas trop. Selon lui, les restrictions sont maintenant trop strictes et créent des paradoxes. Timothée prend comme exemple le test PCR obligatoire pour aller en France ou en Italie, obligation qui pèse particulièrement sur les personnes ayant comme lui de la famille au-delà de la frontière.

Le cas de Céleste est différent. Elle habite à la campagne, avec des voisins très sympathiques, jeunes et qui ont des petits enfants. Pour contribuer à la réorganisation de leur travail domestique, elle a proposé à ses fils de garder les enfants des voisins. Mais cela fut loin d’être évident en ces temps perturbés : le troisième jour, le papa de ces enfants est venu vers nous et il nous a dit « mais en fait… vous touchez vos fils ? ». Et nous, on a clairement répondu oui ; il a alors continué : « mais vos fils touchent mes fils ! Eh bah, alors on peut faire l’apéro ensemble ! ». Quel événement exceptionnel a été pour Céleste ce retour à la socialisation induit par la pandémie avec son lot de sérénité : j’ai fait attention aux autres, surtout ceux qui ont un proche vieux ou obèse, mais si l’autre est tranquille, moi je le suis aussi.

Timothée a lui aussi apporté sa contribution en répondant aux nécessités du moment : il a travaillé comme contrôleur dans un supermarché durant la pandémie. Pour Ester, cependant, pas de grands changements : la nécessité de son travail de médecin lui a permis de continuer à travailler en s’adaptant à la situation. 

Le grand ennemi et l’antidote : virus, masques et comportement individuel

Mais non, évidemment que je ne vais pas me faire vacciner, après tout ce que j’ai dit ! affirme Céleste, décidée. Il en va de même pour Timothée : Pour le moment non, clairement, en me basant sur les conseils de mon médecin, vu que je ne pense pas avoir les connaissances pour choisir moi-même. Andres non plus ne va pas se faire vacciner jusqu’à ce que le vaccin soit démontré comme étant sans danger. Il craint que les vaccins aient été trop vite fabriqués et vendus : il y a une phrase en allemand : « les voitures du lundi » ; ça veut dire que les premières voitures ont toujours des défauts, et en plus je ne suis pas une personne à risque, donc j’attends. Dans la communauté anthroposophique, la convergence des opinions sur le vaccin est le véritable ciment de la conversation. Moi je trouve que c’est pas du tout la bonne option le vaccin, ajoute Céleste. Il fait baisser notre système immunitaire, il va rendre la propagation d’autres futurs virus encore pire ! Timothée étaie son analyse : je pense qu’il vaut la peine de parler d’un aspect qui m’a étonné en négatif à savoir l’insistance des gouvernements à promouvoir la distance sociale, le port du masque tout le temps, etc., des arguments pertinents au début, surtout pour limiter la propagation du virus, ok, mais sur une longue période on a pas encore fait un raisonnement du type « comment on peut renforcer notre système immunitaire avec des trucs simples comme une alimentation saine, activité physique, être en plein air, prendre le soleil, etc. ». Ester a elle aussi des doutes par rapport au vaccin : la maladie fait partie de nous et nous avons les ressources pour nous défendre. Elle se demande prudemment : est-ce que vraiment la vaccination et tout ça c’est le juste chemin ? Je sais pas ; et se référant à Steiner elle ajoute : les gens angoissés, il faut les vacciner car ils n’ont pas les moyens de se défendre de la peur.

Pour Céleste, l’importance de renforcer le système immunitaire est, on l’a vu, un point clé à traiter, mais elle se dit surprise par un paradoxe que ces limitations ont maintenant mis en place. Elle raconte : le responsable a loué une grande salle, avec beaucoup d’espace. On a gardé toutes nos distances et on portait les masques. Moi je ne l’ai pas porté – les personnes me connaissent –, voilà, mais je me suis bien mis à distance ; et après, à midi, on a mangé tous ensemble sur une grande table. Céleste est choquée du fait que les gens respectent les règles de manière assez rigide, pour ensuite tomber en pleine contradiction. Elle ajoute agacée : il faut juste obéir ; les personnes portent les masques pas pour protéger leur grand-maman mais pour obéir !

Parmi les personnes interviewées, seule Céleste a attrapé le Covid, mais je n’ai pas fait le test parce que j’ai perdu mon odorat et mon médecin m’a dit que c’était forcément le Covid. Durant sa période de quarantaine, la relation avec sa famille s’est passée exactement de la même manière qu’auparavant, sans restrictions, comme partie de ses activités quotidiennes : j’allais marcher tous les jours, complètement à l’inverse des indications du médecin cantonal, comme quand elle a le rhume ou la toux – je marche deux fois de plus! Même durant cette période Céleste est restée sereine, dit-elle : quand j’ai eu le Covid, j’ai annulé mes rendez-vous, mais j’étais pas du tout inquiète, surtout que l’inquiétude abaisse le système immunitaire! Je me suis soigné avec des huiles essentielles, médicales anthroposophiques, l’argile et le repos ; mais je ne suis pas extrémiste : un jour j’ai pris un Dafalgan! J’ai déjà une vision assez holistique de la santé, on [son mari et elle] ne s’est jamais alarmé pour certaines maladies.

Cette tranquillité vis-à-vis de la situation est une caractéristique qui, de manière assez étonnante et inattendue, est partagée par nos trois interviewé·e·s.

Au-delà des complications économiques et sociales, la pandémie a mis le système de santé au défi de trouver des solutions et de promulguer des mesures pour contrer un virus alors largement inconnu. Les personnes que nous avons rencontrées ne partagent pas la même vision de la santé et des manières de la conserver. Leur voie alternative leur a permis selon elles et eux de maintenir un état de calme au sein de la tempête provoquée par la pandémie. L’accent mis par chacun·e sur différents aspects, du rapport au corps et à la maladie aux dimensions relationnelles de la vie quotidienne, témoignent à leur manière de la coexistence d’une diversité de conceptions, de pratiques et de comportements dans une situation sanitaire et sociale partagée. Leur volonté de self-care s’est pourtant trouvée en confrontation avec les orientations et mesures gouvernementales, ce qui a pu parfois leurs valoir une forme de rejet. Cependant, malgré la pression sociale ressentie et exprimée, nos interviewé·e·s maintiennent leur mode de vie et nous donnent l’occasion de réfléchir à la relation complexe entre la santé publique et la santé personnelle.

De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Un projet accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre.