Faire face aux crises de santé publique, tout en évitant un héritage de troubles et de conflits sociaux

Par Elena Esposito

Article initialement publié le 25 mars 2021 dans HECimpact, blog de la recherche à HEC Lausanne.

La recherche conduite sur la réponse à la crise de l’épidémie d’Ebola en Afrique occidentale dans les années 2014-16, est riche en enseignements pour les décideur·euse·s politiques. Tant pour pouvoir faire face à l’actuelle pandémie de COVID, que pour renforcer la résilience face aux futures crises sanitaires.

L‘actuelle pandémie de coronavirus s’accompagne de risques sociaux et économiques considérables, en lien avec la gestion d’une crise majeure de santé publique. Le risque de troubles sociaux n’est pas des moindres, comme en témoigne la réaction dans de nombreux pays aux mesures COVID prises par les gouvernements. Cependant, comme le démontre une étude conduite sur la réponse de santé publique à l’épidémie d’Ebola de 2014-16 en Afrique occidentale, si l’augmentation de la désobéissance civile, des troubles sociaux et des conflits est prévisible, avec la bonne approche elle peut aussi potentiellement être évitée. Si les décideur·euse·s politiques ne prêtent pas attention aux problèmes mis en évidence par la recherche, ils·elles risquent de provoquer une instabilité sociale qui persistera pendant de nombreuses années, après que la crise sanitaire se sera atténuée, et qui pourrait menacer le succès de toutes les politiques de relance.

Des conséquences imprévues

À partir de leur enquête approfondie sur la réponse de santé publique à l’épidémie d’Ebola, les co-auteures Elena Esposito, professeure assistante à HEC Lausanne (UNIL), et Ada Gonzalez-Torres, professeure assistante d’économie à l’Université Ben Gurion en Israël, démontrent que l’épidémie entraîne une augmentation de la violence civile de 40%. Fait important, elles constatent que la principale condition sous-jacente de cette hausse de l’agitation sociale est le faible niveau de confiance envers les institutions, comme la confiance à l’égard des dirigeant·e·s politiques et sociaux.

En outre, les résultats de leur recherche révèlent une forte corrélation entre deux aspects de la réponse sanitaire d’un État, et cette augmentation de l’agitation sociale.  En particulier, elles ont observé un lien entre les mesures forcées (dans ce cas, les quarantaines dans les districts ou les blocus de zone imposés militairement), la demande de soins par la mise en place de centres de santé, et l’augmentation de la violence civile.

Les quarantaines dans les districts ou les blocages de zone imposés par l’armée – lockdowns locaux et régionaux – ont été les vecteurs de la violence civile dans des endroits où le niveau de confiance envers les institutions étatiques était inférieur à la moyenne, ce qui ne s’est par contre pas produit dans les zones où la confiance était élevée. De même, une réponse trop lente en matière de déploiement de traitements d’urgence et de centres de dépistage rapide dans les zones de faible confiance, a créé des troubles civils qui ne se sont atténués que lorsque la distribution de soins médicaux a été accélérée. Dans les zones de faible confiance, le choc de l’épidémie a même semblé agir comme un catalyseur pour une action conjointe contre les institutions.

De plus, les recherches ont fait ressortir un autre résultat alarmant et inattendu. L’agitation sociale provoquée par l’épidémie et alimentée par la méfiance n’a pas été de courte durée, mais a survécu à la crise immédiate. Elle a persisté pendant plusieurs années, créant un héritage de conflit qui, dans certains cas, a dépassé les niveaux de conflit observés au moment de l’épidémie.

Enseignements pour les décideur·euse·s politiques

Selon les auteures, ces constats peuvent être appliqués à des crises de santé publique plus générales, y compris la pandémie actuelle. En effet, les répercussions sont déjà évidentes suite à une application coercitive des règles COVID telles que les fermetures, les couvre-feux et le port de masques. Ces mesures ont provoqué un pic de désobéissance civile, sur tout le continent africain, ainsi que dans les économies émergentes et avancées comme le Brésil, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Allemagne ou Israël, allant de protestations pacifiques à des émeutes accompagnées de la destruction de biens, en passant par des violences entre fonctionnaires et civils. La plupart de ces troubles civils peuvent être suivis par le biais du COVID-19 Disorder Tracker.

Ces protestations sont souvent conduites par des groupes qui s’opposent au gouvernement ou font preuve d’une confiance historiquement faible envers l’État. Elles peuvent également être associées à des théories du complot et à des accusations de fake news qui nuisent à l’autorité des institutions.

Heureusement, les gouvernements peuvent prendre des mesures pour éviter l’héritage de troubles résultant de leur gestion d’une crise sanitaire majeure. Ils doivent notamment tenir compte des niveaux de confiance sous-jacents envers les institutions lorsqu’ils définissent les interventions sanitaires dans le contexte d’une épidémie. Les niveaux de confiance peuvent être évalués régulièrement à l’aide d’une série d’indicateurs pertinents et disponibles publiquement. L’objectif est double : éviter l’érosion de la confiance et instaurer la confiance, en particulier dans les groupes et les domaines où le niveau de confiance est faible.

Les éléments clés pour maintenir le niveau de confiance envers les institutions sont, par exemple, de miser sur une bonne communication et la responsabilité. Une autre recherche menée par la co-auteure Gonzalez-Torres suggère qu’une communication à la fois publique (par le biais de la radio ou la télévision), et locale, émanant de dirigeant·e·s de la collectivité en qui l’on a confiance, est essentielle pour modifier les comportements sociaux qui sont difficiles à changer mais importants pour mettre fin aux infections virales, comme dans le cas de certaines pratiques culturelles ou religieuses.

Tandis qu’un enjeu commun en matière de responsabilité, est par exemple de s’assurer que les règles et les sanctions – en cas de violation de ces dernières – soient appliquées à tous les segments de la population, quelle que soit leur situation ou leur fortune, y compris les fonctionnaires.

Une autre intervention pratique judicieuse consisterait à se concentrer à la fois sur l’accès aux vaccins pour les communautés où le niveau de confiance envers les institutions est plus faible, et sur l’instauration d’une confiance et d’une meilleure communication avec elles. Plutôt que de recourir à la contrainte pour accompagner ce processus de vaccination.

Si les responsables politiques ne tiennent pas compte de ces résultats et ne cherchent pas proactivement à mesurer, établir et renforcer la confiance (et à empêcher l’érosion de la confiance existante), alors, comme le révèlent les recherches, le déficit de confiance qui en résulte peut compromettre les mesures prises par les autorités pour faire face à une crise sanitaire. Non seulement cela risque de prolonger la crise mais, en outre, les effets sociaux et économiques peuvent durer beaucoup plus longtemps que ce que les gouvernements prévoient, entraînant un héritage persistant et indésirable de troubles sociaux et de violence qui entrave les efforts de relance.

González-Torres, Ada and Esposito, Elena, Epidemics and Conflict: Evidence from the Ebola Outbreak in Western Africa (2020).

Elena Esposito est professeure d’économie du développement. Elle s’intéresse également à la croissance économique, à l’économie politique et à l’histoire économique.

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