Seniors et centenaires, d’anciens héros mobilisés dans le présent de la pandémie

Par Dominique Dirlewanger

Depuis les débuts de la pandémie de Covid-19, les applaudissements tenus au balcon tous les soirs témoignent d’un hommage public rendu au personnel soignant, nouveaux héros de la lutte contre le coronavirus. Reprise largement par les médias écrits et audiovisuels, cette ferveur populaire se trouve progressivement étendue aux aides à domicile, aux personnels de la vente, au secteur du nettoyage des hôpitaux, bref à l’ensemble du «travail de care», secteur très largement féminin (soins à la personne, assistante de vie, travaux ménagers, etc.). Enfin, l’attention portée aux principales victimes de la pandémie, les personnes âgées, s’est également teintée de reflets héroïques que nous nous proposons d’interroger ici dans une perspective historique. Les regards médiatiques sur la vieillesse oscillent, en effet, entre des représentations positives et négatives qui font écho à l’histoire culturelle du grand âge, que nous avions esquissée dans la publication notre thèse en 2018 (1).

Le 24 avril 2020, deux articles publiés simultanément dans différents quotidiens de Suisse romande illustre de façon exemplaire cette héroïsation des victimes de l’épidémie. En Une du 24 Heures figure André Curchod, centenaire ayant «vaincu le virus» (2)… Le même jour, le journal Le Temps ouvre une pleine page sur «la révolte des aînés» isolés en EMS et qui affirment leur volonté de sortir malgré les risques sanitaires (3). Le portrait d’André Curchod mobilise les stéréotypes de la figure du centenaire. Après trois semaines «vraiment mal fichu» suite à son infection, la convalescence du valeureux héros permet de diffuser un «message d’espoir» auprès du lectorat. Tailleur de pierre, puis imprimeur, «l’alerte senior» montre un solide sens de l’humour et une énergie communicative. Alors que le préfet lui annonce ne pas pouvoir lui rendre visite pour son jubilé, l’optimiste vieillard fixe déjà rendez-vous pour son 110e anniversaire. De manière plus ambiguë, la figure héroïque des aînés révoltés présentée par le quotidien Le Temps revient sur la discrimination dont les résidents en EMS se sentent victimes dans le cadre du confinement strict exigé pour les personnes à risque. En échos aux propos péremptoires lancés quelques jours auparavant par André Compte-Sponville qui ne craint guère de «mourir de ce virus» (4), plusieurs témoins de 75, 76 et 85 ans affichent leur esprit d’insubordination : «Les personnes âgées ont plus de risque de mourir de peur et d’isolement que du Covid-19». Ces deux exemples montrent une vieillesse courageuse qui ne craint ni l’épidémie, ni la maladie. Cette héroïsation des principales victimes de la pandémie sert de modèle expiatoire qui emprunte aux discours déjà anciens sur les senior actifs.

Au début du 20e siècle, les cas réels de centenaires sont exceptionnels et leur nombre reste faible jusqu’au milieu des années 1940. Or, une révolution démographique s’opère avec l’allongement de la vie. Grâce aux progrès de la médecine, de l’hygiène et de l’alimentation, la baisse de la mortalité accroît le nombre d’individus très âgés. Dès la Seconde Guerre mondiale, un premier pic apparaît. En 1943, la Gazette de Lausanne s’amuse à relever : «Il pleut des centenaires. Il n’est guère de jour où la presse n’en fête un…» Derrière l’exagération, le journaliste saisit une réalité tangible : la multiplication des centenaires en Suisse. La grande vieillesse entre dans le champ de la célébration patriotique. Cette mobilisation de la figure héroïque du grand âge accompagne l’introduction de l’assurance vieillesse que le Conseil fédéral annonce lors de son discours de Nouvel an 1944. Infatigable et plein d’entrain, le centenaire « héros de la longévité », ou plutôt héroïne – tant les femmes dominent cette tranche d’âge – propose une requalification positive de la vieillesse. Dotés d’une mémoire extraordinaire, les centenaires montrent une santé physique et morale hors du commun. Avec ce leitmotiv, les visites des autorités politiques font l’objet d’un nouveau rituel. Véritable « trône démocratique », le fauteuil du centenaire devient progressivement une tradition. Figure exceptionnelle, la grande vieillesse se banalise au début des années 1970, mais le centenaire ne disparaît pas des commémorations médiatiques. Détour exotique avec les grands vieillards asiatiques, foi positiviste dans les nouvelles thérapies génétiques ou cellulaires du rajeunissement, les représentations du grand âge signalent un vieillissement optimiste et heureux. En moins d’une décennie, l’image du senior actif devient un motif récurrent, selon une logique similaire à la mise en scène de la vivacité d’esprit des centenaires. Un ultime exemple de cette requalification héroïque peut se lire dans le récent exploit d’un vétéran anglais de la Seconde Guerre mondiale, le major Tom Moore, qui vient de fêter son 100e anniversaire le 30 avril 2020 (5). Ce dernier a récolté plus de 25 millions de francs en réalisant cent fois le tour de son jardin avec un déambulateur… Lors de son arrivée triomphale retransmise en direct par la BBC, le vaillant vieillard est célébré par une garde d’honneur composée de soldats en service. Véritable source d’inspiration pour les malades et les seniors enfermés chez eux, cet épisode illustre l’importance des figures héroïques en temps de crise.

Comme dans l’évocation du vétéran Major Moore, la célébration des premiers centenaires en Suisse au milieu des années 1940 tire à chaque fois partie d’un registre guerrier. Sous une focale plus large, la création de figures héroïques trouve un terrain fertile lors des périodes de conflits qui mettent en valeur la virilité et la jeunesse mobilisées au front. De manière symptomatique, la rhétorique utilisée par le président Emmanuel Macron en France cherche à s’appuyer sur des éléments fédérateurs issus du passé militaire pour mieux mobiliser l’opinion. Avec des références explicites au président Clémenceau et aux Poilus de la Grande Guerre, Macron invoque des droits dévolus aux soignant.e.s et déclare la guerre au Covid-19 selon un même élan patriotique (6). Toutefois, ce ton militariste n’apparaît guère pertinent aux yeux de l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau. Dans une publication sur le site Mediapart, le Président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre explique que le pays n’est pas «en guerre», mais qu’il y a bien une représentation culturelle assimilable à un «temps de guerre» (7). L’analogie avec la temporalité des conflagrations mondiales se situe dans la prise de conscience d’un événement historique qui ouvre sur un bouleversement de grande portée et dont l’issue n’est pas fixée. Si l’avenir est incertain, le présent devient un instant suspendu… En réponse à cette incertitude angoissante, l’héroïcité du monde soignant vient répondre par une valorisation dramatisée des anonymes au service du public. Cet hommage s’appuie alors sur une idéalisation du sacrifice intrinsèquement associée aux héros de guerre. La dimension sacrificielle permet de justifier la mise en danger du personnel soignant qui fait face au manque de masques ou de gel hydroalcoolique, ainsi qu’à des horaires sans fin au moment du pic de l’épidémie. L’esprit patriotique implique également de faire front commun. Dès lors, il n’y a guère d’espace pour entendre les critiques sur le manque de ressources allouées au système sanitaire depuis des décennies.

Si nos sociétés modernes engendrent des héros moins universalistes que les grandes mythologies antiques, ces figures d’individus « moyens » renvoient à une légitimité renforcée des combats populaires (8). Mobilisant une multiplicité de temporalités, le héros survivant ou martyr récapitule des références du passé, illustre ou anonyme, singulier ou collectif. Comme l’a montré le sociologue américain Douglas Porpora, le héros constitue un modèle qui permet à la collectivité d’identifier des idéaux (9). Cette production de l’héroïcité s’appuie sur une lecture providentielle et rétrospective du contemporain. Les héros du coronavirus sont alors préfigurés par des antécédents dont ils semblent réveiller la mémoire. Entre les commémorations patriotiques et les hommages publiques, ces dispositifs charismatiques s’agencent généralement afin d’effacer la dynamique politique de l’événement marquée inévitablement par des ratages et des incertitudes. Dans cet esprit, Audoin-Rouzeau répond aux propos de Comte-Sponville dans l’émission Arrêt sur image : «Je trouve assez grotesque, pour ne rien vous cacher, ces appels en quelque sorte à son propre sacrifice qui ne seront suivis bien entendu d’aucun effet. Ça fait penser un peu à ces intellectuels de la Grande Guerre appelant au sacrifice des combattants quand eux-mêmes étaient trop âgés pour combattre. C’est une forme d’héroïsation subtile, mais à peu de frais.» (10) L’isolement des personnes âgées induit assurément pour certaines des dégâts psychosomatiques importants. Les syndromes d’abandon ont, sans doute, conduit des gens à se laisser mourir. Le défaut de suivi des malades chroniques a aggravé, voire compromis, la santé de patients déjà fragiles et il faudra encore du temps pour évaluer les dégâts sur les autres porteurs de pathologies non liées au Covid-19. Dans la crise actuelle, les représentations médiatiques des héros ne permettent pas d’envisager un bilan nuancé des stratégies de santé publique. Pièce essentielle du processus d’héroïsation, la manifestation publique s’appuie de manière répétée sur ce dispositif iconique du sacrifice. Alors que les «grands récits» historiques s’éloignent et que les idéologies s’effacent au nom du pragmatisme, les discours complotistes et les peurs d’un effondrement global se succèdent sur les réseaux sociaux. Le recours à l’héroïsme n’est qu’un indice de cette dépolitisation croissante des enjeux sociaux et économiques à venir.

(1) Dirlewanger, Dominique, Les couleurs de la vieillesse : histoire culturelle des représentations de la vieillesse en Suisse et en France (1940-1990), Neuchâtel: Alphil – Presses universitaires suisse, 2018.
(2) Centenaire, Édouard Curchod a vaincu le virus, 24 heures, 24.04.2020.
(3) Confinement, la révolte des aînés, Le Temps, 24.04.2020.
(4) «Laissez-nous mourir comme nous voulons !», Le Temps, 21.04.2020.
(5) Captain Tom Moore completes 100-lap challenge for NHS as donations top £17m, The Telegraph, 17.04.2020. «Die Sonne wird wieder scheinen!» – Grossbritannien hat seinen Corona-Helden, NZZ, 19.04.2020.
(6) « Nous sommes en guerre » : face au coronavirus, Emmanuel Macron sonne la « mobilisation générale », Le Monde, 17.03.2020.
(7) Stéphane Audoin-Rouzeau: «Nous ne reverrons jamais le monde que nous avons quitté il y a un mois», Médiapart, 12.04.2020.
(8) Vincent Chambarlhac, «L’héroïsation. Représenter, nécessité́ du Rassemblement populaire», Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 103, 2009.
(9) Douglas Porpora, «Personal Heroes, Religion, and Transcendental Metanarratives», Sociological Forum, vol. 11, 1996, pp. 209-229.
(10) Ehpad: «Comme si on attendait que les vieux meurent…», Arrêt sur image, 24.04.2020, URL : https://www.arretsurimages.net/emissions/arret-sur-images/ehpad-comme-si-on-attendait-que-les-vieux-meurent [consulté le 30.04.2020]

Dominique Dirlewanger est docteur en histoire et membre du ColLaboratoire de l’Université de Lausanne. Maître de gymnase à Lausanne et chercheur associé à l’Institut des humanités en médecine (CHUV), ses champs de recherches s’étendent des usages scolaires de l’histoire aux transformations économiques et sociales de la Suisse contemporaine, sans oublier l’histoire culturelle des âges de la vie.