Donner naissance en temps de pandémie

Expériences de la pandémie
De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Une enquête de Mathilde Bertuol, Damien Mioranza et Juliana Rodrigues Roza

Si la pandémie de Covid-19 a sans doute affecté les vies de nombreuses personnes, certaines ont traversé des moments de transition importants lors de cette période. C’est sans doute le cas des femmes qui ont fait l’expérience d’avoir un·e enfant en temps de pandémie. Comment ont-elles vécu leur grossesse ? Comment se passe leur entrée en parentalité ? Comment sont-elles accompagnées en cette période si particulière ? Pour tenter de le comprendre, Carole (30 ans), Blanche (27 ans), Stéphanie et Morgane (33 ans), et Lucie, jeune sage-femme de 24 ans, relatent leurs expériences de la pandémie.

T’as l’impression qu’on te vole tes moments à deux, que t’es toute seule, que tu ne peux pas partager ces moments de joie avec quelqu’un – Blanche

C’est en janvier 2020 que Carole apprend qu’elle est enceinte. Le virus se répand en Chine et en Asie, mais l’OMS ne parle pas encore de pandémie. Carole s’en soucie peu : elle est heureuse, envisage sereinement sa grossesse qu’elle imagine faite de balades dans la nature et de moments de partage avec son entourage. Le 16 mars, elle est pourtant coupée dans son élan : le semi-confinement est annoncé. Pénurie de masques, de désinfectant, fermeture de tous les commerces, excepté ceux d’alimentation : tout s’arrête. Les écoles et les crèches ferment, notamment l’établissement dans lequel elle travaille – je me retrouve coincée à la maison. Morgane, quant à elle, profite du confinement avec son conjoint pour lancer le projet d’un deuxième enfant. Interprète pour des organisations internationales, durant l’année 2020 son travail se fait exclusivement à distance ; ses principaux employeurs étant l’Organisation Mondiale de la Santé et les Nations Unies, ce ne sont pas eux qui contribuent à élaborer les règles sanitaires qui vont y déroger. Tous les deux à la maison, avec du temps pour notre fils, on a pas hésité une seule seconde, on voulait mettre à profit cette période d’incertitudes. Mais jamais on aurait pensé que cela durerait aussi longtemps. Après le premier confinement, Morgane et son compagnon espèrent que le télétravail sera davantage démocratisé : Parfois, avec mon travail, je suis affectée à l’étranger, c’était génial sans enfant mais aujourd’hui, si je peux faire partie d’une réunion qui se déroule à Abidjan tout en pouvant aller chercher Nemo à la crèche c’est le rêve !

Carole au contraire subit l’isolement : elle ne peut, comme elle l’avait prévu, fêter l’événement avec les amis et elle ne sort presque plus. Zoom l’aide à maintenir quelques contacts : comme coach holistique, elle propose un suivi par vidéoconférence. Pourtant, lorsqu’une structure lui propose de mettre en contact des familles et des professionnel·le·s du travail social, elle hésite et finit par ne pas s’inscrire – pour moi c’est vrai que c’était intense, c’était un peu les montagnes russes, donc je me suis dit que le travail avec des familles qui sont en détresse ça va être compliqué ; je vais déjà me gérer toute seule ! Si elle n’a appris sa grossesse qu’après l’annonce du confinement, Blanche aussi regrette de ne plus pouvoir la partager avec ses proches, elle qui s’imaginait l’annoncer en personne, avec toute sa créativité, à sa sœur qui vit en Belgique. Pour cette future maman qui vit sa première grossesse, ce genre de petits moments sont importants, c’est douloureux d’en être privée. A cause des restrictions sanitaires, Blanche se voit contrainte de se rendre seule à sa première échographie – le papa ne pouvait pas venir, et t’as l’impression qu’on te vole des moments à deux, et que t’es toute seule, que tu ne peux pas partager ces moments de joie avec quelqu’un. A l’inverse, Morgane n’évoque pas ce manque car c’est le deuxième, on n’est pas autant dans la contemplation de chaque nouveauté comme avec le premier. Elle raconte une grossesse beaucoup moins centrée sur elle et sur l’évolution de son ventre car elle et son compagnon devaient déjà s’occuper d’un enfant en bas-âge : Heureusement qu’on est plus cool pour le deuxième et que le papa avait pu se délecter de voir le haricot grandir à l’écran pour Nemo ; pour le second, j’ai un peu honte de l’avouer, mais on doit faire des efforts pour y penser. Lors de sa première grossesse, elle faisait des échographies pour le plaisir, et on envoyait les photos à toute notre famille, et elles étaient affichées dans toutes les pièces ; pour le 2ème, on fait le strict minimum : j’y vais seule et c’est expéditif. Même que j’ai une fois lancé à Jo que ça serait bien qu’on les garde quand même pour les montrer un jour au deuxième, et il en a sorti une de mon sac toute pliée ; en le disant à haute voix, ça fait un peu glauque…

Y a des questions qui restent sans réponses, autant pour elles que pour nous – Lucie, sage-femme

Alors que le Covid-19 se répand à travers le monde mais reste mal connu, les gouvernements et institutions ont divisé la population en catégories selon leur vulnérabilité présumée face au virus. L’institution dans laquelle travaille Carole, considérant que les femmes enceintes sont à risque, ne les autorise pas à revenir avant août 2020 et ce, même si les établissements réouvrent leurs portes. Le flou qui entoure alors le virus, le manque ou le surplus d’informations s’avèrent d’ailleurs déstabilisants. Si elle a d’abord essayé de s’informer, en visionnant notamment des vidéos diffusées par l’hôpital local, Carole a vite laissé tomber : A un moment donné, j’ai tout arrêté, j’ai dit non, ça suffit, c’est plus angoissant qu’autre chose. Blanche aussi a tenté, sans résultat, de se renseigner en posant des questions à sa gynécologue – j’ai surtout compris que c’était très flou pour eux. Professionnelle de la santé, Lucie confirme et s’en désole – y a des questions qui restent sans réponses, autant pour les femmes enceintes que pour nous ; on aimerait bien en avoir, mais…

Stéphanie qui travaille dans une crèche a été soulagée par sa fermeture. En mars de l’année dernière, on ne savait rien du virus et on n’imaginait pas que cela durerait aussi longtemps ; on te dit sans cesse, avec le risque de fausse couche du premier trimestre, que tu es vulnérable alors j’étais contente de ne pas me prendre la tête. Et comme elle n’avait pas encore officiellement déclaré sa grossesse à son employeur, le premier confinement lui a enlevé la pression de devoir l’annoncer plus tôt que prévu. Le sentiment de vulnérabilité accrue affecte également les relations personnelles : enceinte, Blanche a le sentiment que les gens se comportent comme si t’étais malade, ce qui tend à l’agacer – d’un côté c’est agréable car on s’occupe de toi mais de l’autre je n’aime pas quand on me dit « fais pas ci, fais pas ça » parce que tu es enceinte. Carole confirme : tout d’un coup je me suis sentie vulnérable, comme si la grossesse devenait quelque chose de… presque une maladie.

En été pourtant, la vie semble reprendre son cours pour certaines. Blanche est confiante et sort même faire la fête – mais  je pense que, franchement, on a pas été très prudents sourit-elle. Pour Carole, au contraire, l’isolement s’accentue : elle connaît des complications et se retrouve alitée dès le 15 juin, à 6 mois de grossesse – je ne peux plus aller à l’extérieur et l’extérieur a peur de venir à l’intérieur… Pourtant, son conjoint sort, lui. Il se rend tous les jours au travail et prend les transports en commun, mais ça ne l’inquiète pas trop – je sais qu’il fait attention. La sage-femme qui vient toutes les semaines lui permet tout de même de garder un lien avec l’extérieur – ça c’était un chouette contact, c’était un contact rassurant ! Ce rôle, Lucie a conscience de le tenir auprès des mères hospitalisées : Elles sont seules, elles ne peuvent pas avoir beaucoup de visites ; au final elles nous ont nous, mais on peut pas non plus rester trop longtemps. Une mère lui confie par exemple ses craintes à propos d’un potentiel déménagement et son impact sur sa vie de famille – je pense que le fait qu’elle puisse m’en faire part, dire qu’il y a toutes ces choses qui se passent pour elle, ça peut la soulager un petit peu émotionnellement aussi.

Tout d’un coup je la vois je lui dis : « Mais tu fais quoi là ? Mais t’as pas le droit ! » – Carole 

A l’hôpital justement, où les règles et mesures sont strictement appliquées, le virus se fait plus présent, plus visible. En juin 2020, l’état de Carole s’aggrave et elle se retrouve hospitalisée à Zurich, à plus de 200 km de son domicile, les hôpitaux plus proches étant pleins. Tout d’un coup, là, d’être confrontée au masque, je me disais « Là, bon, il y a quand même vraiment quelque chose qui se passe ». Mise d’office en quarantaine, les soignant·e·s n’entrent dans sa chambre qu’entièrement équipé·e·s – j’étais comme une pestiférée, se souvient-elle en riant. Lucie, la professionnelle, confirme cette impression – l’hôpital, c’est un peu un monde à part ces temps-ci : toutes les femmes sont dépistées, étape éprouvante pour les patientes comme pour les sages-femmes ; quand je devais faire les frottis aux patientes, elles me demandaient « Mais je fais quoi si… ? ». Enfin, c’est quand même une crainte qu’elles ont, avant le résultat, cette peur de voir ce « oui » écrit sur le test. La maternité est désormais divisée entre Unité Covid et Unité standard, nous explique Lucie : panneaux et chariots chargés d’équipements spécifiques ; surblouses, masques FFP2 et lunettes fleurissent dans l’unité Covid et des ascenseurs sont même réservés aux patientes Covid-positives.

Surtout, les règles sont plus strictes à l’hôpital. Les enfants, en particulier, n’y sont plus admis, ce qui pèse sur les mères hospitalisées à l’unité prénatale. Visiblement affectée, Lucie explique que les patientes insistaient pour voir leurs enfants – ça nous fendait le cœur de devoir dire  : « Non, votre fils ça fait trois semaines que vous l’avez pas vu mais c’est les mêmes règles pour tout le monde ». Stéphanie qui vient d’accoucher de sa seconde petite fille confie avoir très mal vécu l’absence de visite de ses parents, mais surtout de notre grande : j’aurais aimé pouvoir préparer et soigner la première rencontre et avoir des photos de mes deux filles à la maternité ensemble ; sans parler de la culpabilité de ne pas pouvoir rassurer Nina, à qui on volait un peu la vedette. En principe, seuls les pères sont autorisés, et pas plus de deux heures par jour. Le conjoint de Carole – laquelle est hospitalisée à Zürich loin de chez elle – se voit ainsi contraint d’effectuer six heures de trajet aller-retour pour rester deux petites heures auprès d’elle. Le deuxième jour de son hospitalisation, sa mère et sa sœur l’accompagnent pour lui rendre visite, mais elles n’ont pas pu monter. En riant, Carole se rappelle tout de même qu’une collègue, venue à l’improviste, était parvenue à se faufiler discrètement jusqu’à sa chambre – tout d’un coup je la vois je lui dis : « Mais tu fais quoi là ? Mais t’as pas le droit ! ». Elle ne peut pourtant pas profiter pleinement du moment – c’était très touchant de la voir, mais ça m’a stressée aussi, c’est ça qui est fou, parce que je me disais : « Mais ouais, si tu te fais choper qu’est-ce qu’on risque, qu’est-ce qu’ils vont nous dire ? ».

Blanche a quant à elle droit à un traitement de faveur grâce à un personnel soignant moins regardant envers le protocole sanitaire, puisque les sages-femmes tolèrent que son conjoint reste la journée avec elle. En salle d’accouchement, elle a d’ailleurs pu enlever son masque, mais lorsque la sage-femme s’est approchée pour lui proposer quelques exercices de relaxation à condition de le remettre, Blanche a réagi fermement : Je lui fais comprendre qu’il ne fallait surtout pas mettre le masque, car pour moi le masque c’était vraiment pas la priorité. Ces réactions, Lucie les comprend – il faut faire preuve de bon sens ; on peut pas obliger une dame qui accouche à avoir son masque sur le nez ; il y a quand même des moments où c’est un peu plus difficile de le garder que quand on va faire nos courses ! Pour autant, la sage-femme reste consciente des risques : Je vais pas non plus dire à toutes les dames « Non mais c’est bon, enlevez votre masque, il n’y a pas de soucis ». Au moindre symptôme, elle se fait d’ailleurs dépister – c’est ma responsabilité personnelle, professionnelle aussi à quelque part. Un jour, raconte-t-elle, alors qu’elle accompagne une patiente sans symptôme mais dont le test a été perdu, celle-ci est saisie de contractions douloureuses et enlève son masque. Si elle comprend qu’après tout, respirer dans un masque pendant des heures quand on a mal, c’est compliqué, elle lui demande toutefois de le remettre, mais elle abdique lorsque la parturiente saisie d’une nouvelle contraction le retire à nouveau ; mais la dame a été finalement dépistée covid-positive, Lucie a dès lors décidé de se confiner par précaution, le temps d’une quarantaine.

Ça va déjà être compliqué de construire une nouvelle dynamique à quatre, alors si on peut se passer de la visite de la grande tante qui ne sait jamais quand partir, c’est bienvenu – Morgane

Il est intéressant de relever que durant la période de grande transformation vécue par ces mères en temps de pandémie, si l’isolement relatif semble généralement plutôt mal vécu avant l’accouchement, il est au contraire bien accueilli par la suite. Blanche par exemple dit ainsi avoir profité pleinement des règles en vigueur à l’hôpital – j’ai pu être centrée sur moi-même et profiter de débuter mon rôle de maman seule, en intimité, et éviter d’avoir les gens qui viennent pour te donner des conseils quand t’as pas forcément envie d’en avoir sur le moment. Morgane, elle, était ravie d’avoir une excuse toute prête qui ne froisse personne – ça va déjà être compliqué de construire une nouvelle dynamique à quatre, alors si on peut se passer de la visite de la grande tante qui ne sait jamais quand partir, c’est bienvenu. Carole aussi s’est servie de la pandémie pour freiner ses proches : J’étais plutôt, ouais, pas contente qu’il y ait cette pandémie, mais contente qu’on puisse dire : « Non, mais attendez les gens, pas trop en même temps, et espacez aussi! ». L’argument vaut même au sein de son couple, tant, pour elle, le papa et la maman vivent différemment la grossesse, l’arrivée ; pour lui c’est un cadeau, il aurait ameuté tout le village ! Mais nous les femmes, on est raide, on n’en peut plus, on a besoin de plus de temps pour récupérer.

La pandémie semble avoir été vécue par ces récentes parturientes comme une période d’intimité encastrée dans un temps généralisé de crise, comme un moment d’exception au carré qui marquera sans doute leurs souvenirs et les récits à venir des tout-petits qui ne savent pas encore ce qui est arrivé ce printemps 2020.

De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Un projet accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre.

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