Par Nevena Dimitrova
Le résumé téléchargeable des résultats de cette enquête est disponible ici
Cet article présente les résultats d’une enquête en ligne menée entre avril et mai 2020 auprès de parents d’enfants de 12 à 30 mois. Les parents ont répondu à des questions portant sur l’utilisation des écrans par leurs enfants, notamment pendant le confinement, ainsi que sur l’évaluation de leurs compétences verbales. Les résultats offrent des réponses à des questions qui préoccupent de nombreux parents.
Les écrans (télé, smartphones, ordinateurs, tablettes, montres connectées, etc.) ont pris ces dernières années une place essentielle dans la vie de chacun, y compris des jeunes enfants. L’intérêt public concernant leurs effets sur les enfants s’est rapidement transformé en questions épineuses, largement débattues par les journalistes, les professionnels (pédiatres, éducateurs), les politiciens et naturellement les parents. Du fait d’un manque de données scientifiques sur la question, les avis se sont facilement polarisés entre une certaine diabolisation des effets des écrans et la conviction qu’ils contribuent à la construction des compétences digitales des futurs citoyens.
Mais quels sont en réalité les chiffres de l’utilisation des écrans chez les tout-petits ? Et quelle est l’influence de cette utilisation sur le développement des jeunes enfants ? Compte tenu des restrictions imposées aux activités quotidiennes habituelles (pas de jardin d’enfants, pas d’activités en plein air, pas de jeux entre pairs, etc.), le confinement en lien avec la pandémie du Covid-19 a certainement bouleversé les habitudes digitales des enfants. Mais est-ce réellement le cas et quels aspects de l’utilisation des outils numériques sont-ils concernés ?
Pour répondre à ces questions, notre équipe* a mené une enquête en ligne auprès de parents d’enfants romands, âgés de 12 à 30 mois. Les parents ont répondu à une série de questions sur les activités des enfants et l’utilisation d’écrans en indiquant pour chaque question comment les choses se passent en situation normal et pendant le confinement ; en outre, les parents ont rempli la version française abrégée de l’inventaire du développement communicatif de l’enfant de MacArthur-Bates. Au total, 400 parents (98% de mères) d’enfants (52% de filles, 90% de langue maternelle française) âgés de 12 à 17 mois (n=92), 18 à 23 mois (n=142) ou 24 à 30 mois (n=166) ont répondu à l’enquête.
Quelle utilisation des écrans chez les tout-petits?
Demandant, dans un premier temps, combien d’enfants utilisent des écrans, nous avons trouvé que 66% de ceux de 12 à 30 mois utilisent un ou plusieurs écrans. En examinant de plus près les groupes d’âge, nous avons constaté une augmentation spectaculaire : alors que 41% des enfants de 12-17 mois utilisent un écran, ce pourcentage passe à 64% chez les 18-23 mois et à 81% chez les 24-30 mois. Parmi les appareils utilisés, la télévision et les écrans numériques sont à égalité. La moitié des enfants utilisent deux, voire trois types d’écrans numériques, généralement le smartphone, l’ordinateur pour enfants (VTech) et/ou la tablette. Concernant le contenu visionné sur écrans numériques, 78% des parents certifient que leur enfant regarde du contenu—programmes, films, dessins animés, etc.—adapté à leur âge (ex. Peppa Pig, Masha et Mishka, T’choupi, Barbapapa). Les enfants sont quasi toujours accompagnés lorsqu’ils sont devant un écran, que ce soit par un parent, par la fratrie ou en famille, et ils ne sont que 6% à rester seul devant un écran. Enfin, les parents signalent que généralement environ un tiers des enfants demandent l’accès à un écran pour s’occuper.
Nous avons également demandé aux parents s’ils perçoivent l’utilisation d’écran par leur enfant comme une aide ou comme une difficulté. Un peu plus que la moitié des parents disent qu’ils voient l’utilisation d’écrans comme une aide ; parmi les raisons principales se trouvent le fait que les écrans permettent d’avoir un contact avec la famille et l’entourage ainsi que le fait que cela libère du temps pour travailler / faire du télétravail / accomplir les tâches ménagères. Et inversement 20% des parents disent qu’ils perçoivent négativement l’utilisation d’écrans par leur enfant. Les difficultés les plus fréquentes mentionnées se rapportent au fait que l’enfant est généralement plus excité s’il utilise un écran et qu’il a tendance à s’isoler avec l’appareil, ce qui rend difficile l’interaction avec lui.
Ecrans pendant le confinement
Avec l’ensemble des restrictions imposées sur les activités habituelles des enfants lors du confinement, comment est-ce que l’utilisation des écrans a été impactée ? Nous nous attendions à ce que cet usage augmente pendant le confinement et ceci a été largement confirmé par les résultats. Dans l’ensemble, l’utilisation passe de 38% en général à 60% pendant le confinement. Concernant les types d’appareils, une hausse plus importante est observée pour les écrans digitaux—notamment les ordinateurs et les smartphones—que pour la télé. Néanmoins, le confinement n’a pas augmenté le nombre d’écrans différents qu’utilisent les enfants. Comparé à l’utilisation d’écrans en général, pendant le confinement les enfants ont été plus nombreux à regarder du contenu non-adapté à leur âge (ex. chaîne Disney, Spirit, Pat Patrouille). Pour finir, nous avons trouvé qu’en comparaison avec le comportement habituel de l’enfant, pendant le confinement ce sont environ deux tiers d’entre eux qui ont sollicité leurs parents pour accéder à un écran.
Quel effet des écrans sur le langage des enfants?
Avec la hausse de l’exposition des enfants aux écrans ces dernières années, la question de leurs effets est au cœur des débats actuels. Si des résultats existent concernant les effets sur la santé physique de l’enfant (ex. problèmes de vue, surcharge pondérale, maladies cardiovasculaires), les résultats empiriques concernant les effets sur le fonctionnement psychique de l’enfant sont encore rares. Étant donné le bas âge des enfants sur lesquels cette enquête a porté, nous avons évalué leurs compétences langagières entre 12 à 30 mois, et plus spécifiquement leur vocabulaire. Comparant les enfants qui utilisent les écrans à ceux qui n’en utilisent pas, nous n’avons trouvé aucune différence de compétence lexicale. Plus intéressant encore, en effectuant cette même comparaison au sein de chacun des trois sous-groupes d’âge, nous avons trouvé que les enfants de 12 à 17 mois qui utilisent les écrans ont de meilleures compétences lexicales que leurs pairs qui n’en utilisent pas.
Alors que ce résultat est contraire à ce que nous attendions, quelle pourrait en être l’explication ? Une piste serait liée au fait que lorsque l’enfant est devant un écran, il est plus fréquemment accompagné par un parent. Nous avons demandé aux parents ce qu’ils font lorsqu’ils accompagnent leur enfant devant l’écran et nous avons trouvé des liens entre certaines stratégies de co-visionnage et le vocabulaire de l’enfant. Spécifiquement, les enfants de parents qui nomment ou pointent vers le contenu visionné, qui verbalisent ce qui est en train de se passer à l’écran ou encore qui demandent à l’enfant ce qu’il en pense, obtiennent des scores de vocabulaire expressif plus élevés que les enfants dont les parents n’adoptent pas ces stratégies de co-visionnage.
Pour conclure
Les écrans sont à la base déjà très utilisés par les enfants et cette utilisation tend à augmenter avec l’âge, à savoir qu’elle double entre 12 et 30 mois. Le confinement a contribué à une hausse d’utilisation d’écrans chez les enfants de 12 à 30 mois, très probablement due au fait que le mode de garde habituel a été compromis par ces restrictions. Les parents ont eu tendance à être plus laxistes quant à l’utilisation des écrans : ils ont été plus nombreux à autoriser cet usage, pour des durées plus longues, et ont davantage autorisé le visionnage de contenus non-adaptés à l’âge de leur enfant.
Au-delà des chiffres concrets obtenus par cette enquête, le résultat principal porte sur l’influence des écrans sur le langage des enfants. Malgré le fait que l’utilisation d’écrans commence très tôt et qu’elle s’est intensifiée pendant le confinement lié au coronavirus, elle ne montre pas l’effet négatif sur le vocabulaire des tout-petits qui préoccupe généralement les parents et les professionnels de la petite enfance. Ce résultat est vraisemblablement dû aux divers efforts verbaux que déploient les parents lorsqu’ils accompagnent leurs jeunes enfants devant l’écran. En effet, le fait que le parent pointe vers, nomme et raconte le contenu qui est l’objet de l’attention conjointe entre lui et son enfant est un véritable catalyseur de vocabulaire pour les jeunes de cette tranche d’âge (Adamson & Dimitrova, 2014). Nous insistons donc sur l’importance de l’accompagnement parental pour transformer l’utilisation de l’écran par les enfants en opportunités d’apprentissage. Afin de mieux cerner les mécanismes qui sous-tendent les effets des écrans chez les jeunes enfants, nous avons besoin de développer des études longitudinales se focalisant notamment sur la question de l’accompagnement parental et de la qualité du contenu visionné.
*Les résultats présentés sont issus d’une étude menée en collaboration avec Sandra Pache, chargée de recherche, ainsi que Simon Favez, Güven Gönel, Scott Nussbaum et Carlos Rosero Torres, étudiants à la HETSL.
Nevena Dimitrova est professeure associée HES à la Haute École de Travail Social et de la Santé de Lausanne en psychologie du développement. Sa recherche porte essentiellement sur le développement précoce de la communication et du langage chez l’enfant typique et atypique. Elle mène actuellement des projets pour évaluer l’effet des écrans sur le développement communicatif et émotionnel des très jeunes enfants.