L’invité invisible // Mariage à l’heure du Covid-19 : un récit auto-ethnographique à Cusco (Pérou)

Par Cristian Terry

Cet article présente l’auto-ethnographie[i] d’une expérience ayant eu lieu au mois d’octobre à Cusco (Pérou). Elle montre comment le coronavirus intervient aujourd’hui dans des événements privés tels que les mariages. Sans savoir si cette entité invisible circule parmi les invité·e·s, le soupçon de sa présence déclenche tout de même des mesures à prendre et façonne le déroulement de l’événement. 

Un mariage tant attendu

De retour à la maison, j’apprends que Talus, mon cousin, va enfin se marier. Le pauvre a attendu si longtemps ce moment. Prévu pour juillet, son mariage a été rapporté trois fois, car les mesures prises pour contenir la pandémie de coronavirus l’empêchait. L’état d’urgence imposé par le gouvernement péruvien (dès le 16 mars) et les mesures de biosécurité et de distanciation physique ne permettaient pas la célébration de tels événements. On a vu à la télévision par exemple, comment un couple de mariés a été emmené au poste de police pour ne pas avoir respecté ces mesures.

Talus attendait que les choses s’améliorent dans un pays qui a souffert de la présence du Covid-19, devenant le premier au monde en termes de taux de mortalité (1 000 décès par million d’habitants, Worldomètres, 10.08.20)[i]. Cusco – la « ville impériale » où habite Talus – la situation à Cusco n’allait pas mieux, dépassant les mille morts en ce mois d’octobre[ii]. Pour cette raison, ils ont dû reporter le mariage en août, lorsque Cusco a dû retourner en quarantaine, imposée par le gouvernement péruvien[iii]. Puis en octobre, Abancay – la ville où vit Francesca, la future épouse – a été mise en quarantaine. Il semblait donc que si quelqu’un s’opposait au mariage, c’était le coronavirus. Une cousine, qui devait se marier en avril, a décidé de reporter son mariage à cause de la pandémie, sans date pour le moment.

Contrairement à elle, Talus et Francesca ont annoncé à la famille que le mariage allait se faire, coûte que coûte, bien que les rassemblements familiaux de tout type soient interdits par le gouvernement péruvien. La nouvelle m’a pris par surprise, d’autant plus qu’Abancay reste encore en quarantaine, et les gens ne pouvait pas bouger (en théorie). Voulant témoigner de son amour, Talus a décidé d’aller à la rencontre de Francesca jeudi prochain, deux jours avant le mariage. On espère que la police ne contrôle pas l’acte « clandestin », à l’entrée ou à la sortie d’Abancay.

Prévoir des protocoles de biosécurité avant le mariage

Le mariage a suscité une conversation entre les membres de la famille : ma mère, mon oncle, Franco – frère de Talus – et moi. Comment assurer la sécurité de l’événement ? Nous ne voulions pas que le coronavirus fasse partie des invité·e·s. 

Nous commençons à prévoir les mesures sanitaires, sans trop contrarier les souhaits du couple. Bien sûr, la biosécurité d’abord, car nous avions surtout peur pour la grand-mère de 90 ans. Elle n’accorde guère d’importance au virus et reste peu habituée au monde de l’ère Covid-19.

J’avais proposé de fêter le mariage à Kaykay (salle d’événement dans la campagne appartenant à mon oncle). Il y a beaucoup d’espace à l’extérieur. Mais bon, Francesca voulait le faire à Cusco, regrette Franco (Franco, 07.10.20).

Il est vrai que ce lieu aurait été idéal pour limiter la présence de l’« invité invisible ». Pour des raisons logistiques, c’était plus facile de le faire à Cusco : le juge qui procède au mariage (juez de matrimonio) ne pouvait pas célébrer l’acte en dehors du district auquel il est attaché et le service des fleurs était déjà établi pour les amener dans le local de Cusco, à savoir le centre d’événement appartenant à ma famille. En raison de la pandémie, et depuis l’état d’urgence, il n’y a eu qu’un seul mariage dans ce centre. Ce mariage-là était particulier, avec des masques et distanciation physique, bien que ces gestes barrières n’étaient pas entièrement respectés. Franco s’en rappelle bien : 

Imaginez que le juge a ôté son masque et a demandé au couple de le suivre, nous commente-t-il, surpris.

Il ne sait pas si c’était à la demande du juge ou des mariés. Franco, mon oncle et moi-même trouvons insensé de contourner ces mesures sanitaires.

En plus, il y avait moins d’un mètre de distance entre eux, ajoute-t-il (Franco, 07.10.20).

À ce moment-là, le microphone devient le sujet de discussion.

Pour moi, le gros problème est le micro. C’est une source de contagion, argumente Franco.

C’est logique. Le microphone capte la salive expulsée. Si nous partageons le microphone, il y a un risque de contagion si l’invité invisible est parmi nous.

On peut en mettre deux à disposition, puis les désinfecter, surtout celui utilisé par le juge. Et le couple en utilisera une autre, souligne Franco (Franco, 07.10.20)

On peut mettre du plexiglas pour séparer le juge du couple, ajoute mon oncle (Popi, 07.10.20). 

On s’est enfin mis d’accord pour utiliser un microphone pour la famille du marié (notre famille) et un autre pour celle de la mariée. Ceci en tenant compte du fait que nous avions décidé de regrouper les invité·e·s par « noyaux familiaux ». Ces noyaux sont constitués de membres qui vivent ensemble, dans notre cas 10 personnes : ma mère, ma sœur, ma grand-mère, mon oncle, ma tante, mes quatre cousins et moi-même. Cela fait déjà trois noyaux : notre famille, celle de Francesca et Talus et sa future épouse. Toutefois, la question qui demeure est celle de son père : il vient de Lima, la capitale péruvienne qui abrite, depuis le début de la pandémie, le plus grand nombre de cas et de décès dus au Covid-19. On se demande s’il partagera la table de la famille de Francesca pour des raisons sanitaires. L’autre question concerne les deux témoins qui viennent de Cusco : allons-nous les mettre ensemble, ne vivant pas dans le même noyau familial ? L’idée est ainsi de séparer chacun par noyaux, y compris Liria – la sœur de Talus qui vit avec son mari et sa fillette dans la campagne.

C’est alors que Talus vient nous dire au revoir, avant son départ pour Abancay. Nous en profitons pour lui demander des détails du mariage. 

Allez-vous danser le « Danube bleu » ? (Cristian, 07.10.20)

C’est une coutume péruvienne de danser cette pièce, non seulement le couple mais également entre les beaux-parents et entre ceux-ci et les mariés en guise d’alliance familiale. 

Francesca dit que le bal est prévu comme d’habitude et qu’en l’absence de ma mère, Liria la remplacera, dit Talus après avoir consulté sa fiancée par téléphone (Talus, 07.10.20).

Par sécurité, je ne danserai pas, affirme catégoriquement mon oncle (Popi, 07.10.20).

Il rappelle le risque d’infection lors des réunions familiales. À ce propos, mon oncle se rappelle encore de la mort d’un de ses amis qui, de retour d’Allemagne, a rendu visite à sa famille et a infecté ses frères, décédés eux-aussi plus tard. Une tragédie familiale.

L’important est d’éviter la contagion et de faire ainsi une célébration sans regrets. Notre majeure préoccupation continue d’être ma grand-mère, qui semble se soucier davantage de bonnes manières que des manières d’éviter de contracter le Covid-19.

Si nous ne pouvons pas dire bonjour pourquoi faire le mariage ici ? Ça aurait été mieux à Abancay, a dit ma grand-mère l’autre jour (Josefa, 07.10.20).

Elle voulait au moins serrer la main des invité·e·s. Maintenant, c’est comme serrer la main du coronavirus et l’inviter à rester à la maison, une fois le mariage terminé.

Le jour enfin est arrivé (10 octobre 2020)

Je suis avec ma grand-mère en attendant qu’elle soit prête pour la célébration. De peur qu’elle ne respecte pas la distance avec les invité·e·s et les marié·e·s, je préfère l’accompagner. Nous sommes descendu·e·s avec des masques, le mien est fait d’un tissu bleu assorti à mon costume. Il est une heure de l’après-midi, la cérémonie va bientôt commencer, comme prévu.

Dans la grande salle, on voit le marié masqué, très élégant. Peu à peu les invité·e·s arrivent, prenant place, séparés d’environ cinq mètres de deux côtés de la salle, le côté gauche (invité·e·s du marié) et le côté droit (invité·e·s de la mariée). Les salutations se font à distance. Les visages étant masqués, les émotions ne se laissent guère voir. La sœur de la mariée porte elle-aussi un masque, d’un tissu de la couleur de sa robe. Son chien porte aussi une robe de la même couleur pastel. Le masque de ma sœur est également assorti à sa robe. Ma mère, quant à elle, porte un masque noir avec des motifs brodés que je lui ai offert pour l’occasion. Je l’ai acheté dans un local qui vend différents produits (confitures, cafés, cocktails en bouteille, etc.), élaborés pour la plupart par des gens qui travaillaient auparavant dans le tourisme, activité arrêtée pour le moment[iv].

Franco enregistre l’événement, diffusé en direct via Zoom. C’est surtout une manière de partager le moment avec la mère de Talus aux États-Unis[v]. Il me demande de l’aider avec l’enregistrement, m’indiquant de me promener dans la salle en prenant différentes prises des participant·e·s. J’essaye de garder mes distances surtout avec les invité·e·s de Francesca. Or, je m’aperçois que cela n’est pas si facile, pas tant vis-à-vis des invité·e·s que des deux cameramen engagés par la mariée. Au moins, ils ont des masques et portent une protection faciale supplémentaire (face shields). Franco s’approche de moi et me dit d’enregistrer l’expression du marié quand sa fiancée arrive.

La mariée fait son entrée avec une grande grâce, accompagnée de son père. Je me focalise alors sur Talus. Mais, à vrai dire, je ne vois guère son expression faciale, couvert à moitié par son masque.

Les mariés sont désormais devant le juge qui accueille les participant·e·s. La cérémonie se déroule comme d’habitude, à l’exception de l’utilisation des masques par le juge et le reste des personnes présentes. Le juge et les mariés partagent le même microphone. Franco m’avoue à ce propos qu’il y a eu des problèmes techniques avec l’autre microphone. Les précautions prévues quelques jours auparavant à son sujet n’ont donc pas été de grande utilité.

… Et je les déclare mari et femme, le juge conclut la cérémonie (Juez, 10.10.20).

Embrassez-vous, crient certain·e·s.

Sans masques, ajoutent d’autres.

En ôtant leurs masques, les mariés s’embrassent. Les applaudissements s’en suivent. La mère et le père de Francesca s’approchent et offrent quelques mots et souhaits aux mariés, en utilisant le seul microphone à disposition que Franco tente de désinfecter en pulvérisant de l’alcool. Il le fait chaque fois que quelqu’un prend la parole, y compris lui-même, étant le maître de cérémonie. La sœur de Talus s’approche du couple, en gardant ses distances, dans le but de transmettre les paroles de sa mère via son téléphone portable. Elle regrette de ne pas être là aujourd’hui, en soulignant que son cœur est avec le couple malgré la distance.

Talus commence à chanter pour Francesca. Je reprends à nouveau l’enregistrement de l’événement en me focalisant sur le couple, tandis que Franco fait son travail de maître de cérémonie. Ma tranquillité s’évanouit quand je me souviens des cas de Covid-19 dans les églises à cause des chœurs. On dit qu’en chantant ou en criant, la distance de propagation du virus augmente. Ainsi, j’essaie de me protéger en calculant la trajectoire possible des gouttelettes émises par Talus. Le chant fini, les mariés prennent la piste de danse. C’est le tour des mariés de danser avec leurs beaux-parents, coutume oblige. Bien sûr, comme prévu, la mariée ne danse pas avec son beau-père. À la place, il danse avec son épouse. Les parents de Francesca font de même et les accompagnent en gardant la distance, ayant toute la piste pour eux seuls.

En attendant le déjeuner, Franco nous invite à prendre place, chacun·e assis·e avec les membres de son noyau familial, du côté gauche la famille de Talus, et du côté droit celle de Francesca. Les jeunes mariés ont une table pour eux seuls (au Pérou, la coutume veut que les mariés partagent leur table avec les témoins). Leur table est plus proche de la table familiale de Francesca et le couple ne soucie guère des distances entre eux. De toutes façons, Talus a partagé des moments avec la famille de Francesca ces derniers jours, sans distances (sans oublier qu’il est allé chercher Francesca, sa mère et sa sœur en voiture). Du côté de notre famille, nous nous sommes distribué·e·s sur trois tables : ma mère, ma sœur, ma grand-mère et moi ; mon oncle et sa famille ; et Liria, son époux et sa fille. À table, tout le monde ôte les masques.

Les photographes poursuivent leur travail en prenant des clichés des mariés avec les invité·e·s. Le couple ne porte plus de masque, sûrement pour se voir intégralement sur les photos. La famille de Francesca enlève également leurs masques, probablement pour la même raison et pour simuler une situation « normale » pré-Covid-19. Mes cousins ​​font de même. Mon oncle invite ma grand-mère à se prendre en photo mais en gardant son masque. Dans ces moments, la distance était minime. Plus tard, lors du repas, les mariés se prennent en photo à chaque table. 

Voulez-vous que l’on porte les masques ? demande gentiment Talus avant de se rendre à notre table (Talus, 10.10.20).

Ne vous inquiétez pas. Nous mettrons les nôtres, réponds-je (Cristian, 10.10.20).

On le fait par précaution, on ne sait pas si l’invité invisible est là. Il aurait été encore plus prudent pour tout le monde de porter des masques, à en croire les scientifiques, car son port réduit le risque de transmission virale.

Hormis le microphone et l’usage strict de masques à certains moments, l’événement se déroule, avec les mesures de biosécurité et la distance entre invité·e·s prévues quelques jours avant. Cependant, au fil des heures, cette distance se raréfie. À certaines occasions, mon oncle allait de l’autre côté de la salle pour parler avec l’un des témoins, qui était en fait un ami d’enfance.

Un vidéo-montage préparé par Franco est diffusé. Il s’agit des salutations et vœux de la part des personnes proches des mariées, plusieurs étaient invité·e·s à la cérémonie, mais n’ont pas pu s’y rendre à cause du coronavirus et des mesures gouvernementales. Après la vidéo et la fin du repas, nous commençons à danser. Chaque famille bouge à côté de sa table. Toutefois, au fil des heures, les distances diminuent. Les invités se rendent sur la piste de danse en gardant relativement leurs distances. Le père de Francesca invite ma sœur à danser. Elle accepte mais avant remet son masque (nous avions ôté nos masques quand on était à table). Ma sœur danse ainsi en évitant son partenaire qui tente de s’approcher.

Il semble que tu aimes bien la distance, dit-il en rigolant (Carlos, 10.10.20).

Vers 18h00, la famille de Francesca s’apprête à partir. Nous nous disons au revoir à distance mais de façon fraternelle, en remerciant du moment convivial passé malgré la situation. Les mariés quittent aussi la salle. La fête est terminée.

Mariages et coronavirus : un divorce souhaité

Depuis mon retour au Pérou en février, c’est le premier grand événement auquel j’ai pu assister. Ce fut une expérience particulière dans le contexte actuel face à cette entité invisible qui peut errer tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des foyers, parfois sans le savoir ou l’apprendre quelques jours plus tard. Justement, après le mariage, nous attendions à voir si nous avions accueilli l’hôte clandestin. Personne n’a de symptômes jusque là. À vrai dire, mon oncle éternuait le lendemain, mais nous avons compris quelques jours plus tard que c’était juste un rhume.

Face à cette entité invisible, on n’est jamais complètement à l’abri. Des événements tels que les mariages et des réunions familiales sont aujourd’hui une source de contagion ici, en Europe, et sûrement ailleurs. Il est en effet plus facile de baisser la garde avec des proches, surtout avec celles et ceux avec qui l’on cohabite. Il est difficile de maintenir une distance physique et émotionnelle, sans câlins ni baisers. 

Je pense qu’organiser ce type d’événements en ce moment peut contribuer à accroître le nombre de cas de Covid-19. Cependant, à voir les nouvelles, les réseaux sociaux des ami·e·s et leurs commentaires, plusieurs semblent s’accorder certaines exceptions à promouvoir les gestes barrières. Toujours est-il, il est parfois difficile à juger l’acte de deux êtres qui s’aiment et veulent partager leur joie avec des proches.

Heureux les mariés. Et nous heureusement sans coronavirus !


[i] Pour plus de détails sur l’auto-ethnographie, voir Sikes, P. (Éd.). (2013). Autoethnography. Vol. I-IV. Los Angeles: SAGE Publications ; Terry, C. (2019). Tisser la valeur au quotidien. Une cartographie de l’interaction entre humains et textiles andins dans la région de Cusco à l’heure du tourisme du XXIe siècle (Thèse de doctorat, Université de Lausanne). Université de Lausanne, Lausanne, pp. 86-90. https://serval.unil.ch/notice/serval:BIB_61191E671028.

[i] https://www.worldometers.info/coronavirus/
[ii] http://www.diresacusco.gob.pe/new/archivos/date/2020/10
[iii] Depuis le mois de juillet, le gouvernement péruvien a imposé une « quarantaine focalisée » (cuarentena focalizada) dans certaines régions. S’il s’agit d’une notion de santé publique, elle est aussi employée par la population et le gouvernement. Ce dernier utilise aussi le terme de « immobilisation sociale obligatoire » (inmobilización social obligatoria).   
[iv] À ce propos voir https://covies20.com/2020/06/15/en-voyage-a-deux-pas-de-chez-soi-balade-dun-touriste-clandestin-a-cusco/. On prévoit une reprise progressive du tourisme dès novembre, avec la réouverture du Machu Picchu. 
[v] Si des vols avec six pays ont repris depuis le 5 octobre (Bolivie, Chili, Colombie, Équateur, Panama et Uruguay), les États-Unis ne figurent pas sur cette liste (ajouté vers la fin octobre).


Cristian Terry est titulaire d’un Master en études du développement du Graduate Institute (Genève) et d’un doctorat en sciences sociales de l’Université de Lausanne. Ses études de terrain portent sur la dynamique et les effets du tourisme dans la région de Cusco. Il mène actuellement des recherches ethnographiques sur la pandémie du COVID-19, son évolution et ses effets au Pérou.

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